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1429. La ville de Paris est bombardée par des canons anglais. Le ciel a une couleur grisée qui donne la gerbe à tous ceux qui le voient. Les fumées des canons lors des chocs violents qu'ils provoquent rejoignent ce gris devenu permanent dans cette " plus belle ville de France ". Les enfants pleurent plus que d'habitude, les femmes ne savent pas comment les calmer, comment leur expliquer ce qu'il se passe dehors, que leur papa est monté dans un ciel qui est rempli d'étoiles brillantes. Les maris encore vivants sont à la guerre, salis par la boue et les blessures atroces qu'ils reçoivent un peu plus chaque jours. Les autres se cachent derrière leur bureau, en se donnant des airs d'hommes importants. - Où en sont nos hommes, général ? Le nommé général s'avança et enleva sa casquette. Ses nombreuses médailles montrent qu'il a été décoré plusieurs fois pour son courage. Un visage carré, des yeux noirs, des sourcils épais, des épaules bien dessinées, une bonne trentaine d'année. Voilà comment on pouvait décrire le général. - Nous avons perdu du terrain dans l'est. Et surtout nous avons perdu quatorze hommes. - Encore ?! Nous avons encore perdu du terrain ?! - Et des hommes ! S'énerva le général. - ... quels hommes, général ? - Le sergent Ludson, Pierre Monfrant, Jean Martin, Michel... - Il suffit, je ne les connais pas. - Vous connaissiez Jack Carter. L'homme qui s'apprêtait à partir se retourna lentement vers le général. Visiblement surpris. Petit silence, gros battements de cœur. Il mit un terme à ce moment déconcertant. - Merde, lâche-t-il. J'irais l'annoncer personnellement à Maria.
A huit cent mètres de là, une maman donne à manger à son fils qui vient d'avoir deux ans. Elle est assise sur une chaise bancale, son bébé sur ses genoux, une bouillie coupée d'eau sur la table. Quelqu'un descendit en trombe des escaliers, provoquant un bruit infernal qui fit pleurer le bébé. La mère s'emporta, de la même manière que tout à l'heure. - Nathiane tu n'as plus cinq ans ! Arrêtes de faire ça le bébé pleure ! - Et alors ? Tu le consoles lui quand il pleure. Nathiane sortit de la maison enfumée par la poussière et l'odeur de nourriture pourrie. Elle marcha. Et marcha encore. La pluie commençait à tomber, et des gouttes se blottirent sur son visage. Certaines coulèrent le long de sa joues, on aurait dit des larmes. Mais non. Nathiane ne pleurait pas. Elle ne pleurait jamais... jamais devant les autres. Elle s'arrêta près d'une petite rivière à l'eau boueuse. Elle prit un bout de sa chemise, la mit dans l'eau et la sortit pliée en rond, de l'eau à l'intérieur. Elle glissa sa tête au dessous et se mit à boire l'eau qui coulait. Quelques secondes plus tard, elle partit s'abriter sous un chêne vieux de cent cinquante ans. Elle s'assit en recroquevillant ses jambes, ses bras entouraient celles-ci. Son pantalon ainsi que sa chemise noire - trop grande pour elle -, trainaient dans la boue. Sa tête était baissée, laissant juste dépasser ses cheveux châtains qui bouclaient légèrement sous ce crachat de pluie. Un éclair puis un violent coup de tonnerre déchirèrent le ciel, aussi bien par leur lumière que leur bruit. Nathiane redressa la tête et regarda le ciel. Les gouttes de pluie trouvaient encore le chemin qui leur permettait de toucher son visage. Ses lèvres étaient closes, comme si elles se devaient de garder un secret. Son petit nez n'était ni en trompette ni droit, il était beau. Mais ce n'est pas ses lèvres et encore moins son nez que vous auriez remarqué chez Nathiane. C'était ses yeux.
Nathiane courut de toutes ses forces jusqu'à la maison de ses parents. Elle entra sans frapper, pratiquement en défonçant la porte. - Pour l'amour du ciel, Nathiane ! Elle ne releva même pas la tête, sa mère ne l'intéressait plus. Elle enleva ses chaussures, et s'apprêtait à monter en haut, dans sa chambre. - Viens ici. Nathiane s'arrêta, mais ne bougea pas. Sa mère soupira et se rapprocha d'elle. - Regarde-moi dans quel état tu t'es encore mise... Même tes deux frères aînés ne rentraient pas si sales... Une fille ne se comporte pas comme toi, continua-t-elle en lui enlevant son pantalon et sa chemise trempés. - Ben tant mieux c'est les garçons que tu préfères. Nathiane se dégagea et monta l'escalier. Quelques marches avant d'arriver en haut, elle rappela : - Tu ne m'as jamais aimée maman... Et elle disparut.
La nuit arriva tôt. Mais on voyait à peine la différence avec la journée. Tout était gris, tout était noir. Rien ni personne ne vivait. Nathiane, dans son lit, se retournait et se retournait encore. Quelques gouttes de pluie parvenaient parfois à traverser la toiture de bois et à se poser sur son corps froid. - Et merde. Nathiane se leva, prit un sac assez usé, y déposa trois chemises, son pantalon favori, ainsi qu'un dessin. Elle descendit sans faire de bruit l'escalier, et rentra dans une chambre inoccupée. Elle rajouta dans son sac un autre pantalon, deux tee-shirts manches longues, un pull et une cape. Elle passa de la chambre à la cuisine, pour voler quelques fruits et un bon bout de pain, ainsi qu'un couteau. Enfin, elle se rapprocha de la porte d'entrée.
On pouvait entendre des bruits de pas au loin. L'eau, la terre, la boue, étaient perturbées par la marche de Nathiane. La pluie rendait à cette histoire une pitié peu commune. Une pitié, oui car la pluie nous donne une impression de tristesse, qui fait que tout s'écroule sur nous. Oui car Nathiane marchait seule en pleine nuit sous des crachas qui rendaient ses vêtements sales, mais surtout froids. Oui car une adolescente quittait son foyer, avec l'idée de ne jamais plus y remettre les pieds. Le petit jour se leva. Nathiane suivait depuis déjà plusieurs heures un sentier assez étroit. Un arc en ciel apparut devant elle, la journée commençait avec un levé de soleil à couper le souffle et un arc en ciel qui nous dirigerait vers le chemin du bonheur. Nathiane s'arrêta. Son sac tomba à terre. Les yeux fixés loin devant, le regard imperturbable, elle se dit " Ma vie commence là-bas. J'arrive. " Elle trouva un petit ruisseau un peu plus bas, et elle s'arrêta. En regardant son reflet, elle vit ses longs cheveux couler sur ses épaules plutôt carrées pour une fille de son âge, et de son époque. Elle sortit un couteau de son sac, avec son autre main, elle se tint une partie de ses cheveux, puis, toujours en se fixant dans l'eau, elle coupa ses cheveux. Encore. Encore. Encore. Le travail fut finit en une dizaine de minutes. Nathiane se déshabilla, sortit de son sac un grand bandage qu'elle serra fortement au niveau de la poitrine, puis le pantalon noir et un tee-shirt manche longue - mi beige, mi blanc - de son frère aîné. Elle quitta cette rivière avec pour dernier regard la silhouette d'une jeune fille qui comptait se faire passer... pour un garçon.
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