Dans la cour, je croisai Christelle en grande conversation avec une bande d’amis, qui avait l’air de bien se marrer. Je ne sue pas de quoi ils parlaient au début, quand une phrase sortit de la bouche d’une fille effarée, que j’entendis de la façon la plus distincte qui soit:
“C’est une fille????”
Pas besoin de le répéter deux fois. Je soupçonnai le pire: Christelle avait reçu la lettre, et venait de parler de son contenu à tout le monde, et de révéler que la personne qui lui avait envoyé le collier était une fille.
“Non, ce n’est peut-être pas ça, Sonia...” me dis-je en moi-même.
C’est vrai que je me trouvais ultra parano en ce moment. Non, en fait ce n’était pas de la paranoïa, c’était du délire de persécution. Bref, je devenais excessive dans mes craintes.
Mais là je devais reconnaître qu’il y avait beaucoup de chances pour que ce que je soupçonnais soit véridique.
Je m’efforçais de ne plus y penser, mais l’évidence était trop énorme: le lendemain, Christelle ne portait plus le collier.
Le surlendemain, Margaux et Christelle vinrent me voir. Je savais pourquoi.
“Vite, aller aux toilettes, vite...” pensai-je.
La porte des toilettes était fermée. Je dus faire demi-tour.
“Sonia? Sonia, on peut te parler?" demanda Margaux.
"Non."
"Sonia, juste deux secondes..."
"Non.”
Je n’irais pas les voir. Je n’étais pas suicidaire, contrairement à toute attente.
Chloé vint les rejoindre.
“Sonia!"
"Non."
"Arrêtez, ça se trouve c’est pas elle, on est en train de l’afficher, là!” lança Chloé.
Je me mis subitement à adorer cette fille. Mais ses bonnes paroles ne purent pas me sauver. Si je ne venais pas à elle, Christelle et margaux viendrait à moi.
Je faisais semblant d’être en pleine discussion avec Laura et Manon, l’air de rien. Margaux vint et me demanda:
“T’habites bien Month****? ** bis rue Gambetta?"
"Nan" mentis-je.
"Tu mens pas?"
"Non.”
Je jetai un regard suppliant à Laura, qui connaissait parfaitement mon adresse.
Les filles me lâchèrent.
“T’as menti" dit Manon sur un ton d’affirmation. "Ca se voit quand tu mens.”
“Ouais, ok, j’ai menti. Maintenant, j’habite au 27 rue Gambetta, ok? C’est ma nouvelle adresse d’il y a 2 secondes...”
Laura et Manon approuvèrent d’un signe de tête, moitié riant, moitié affichant un regard perplexe.
Mais ce n’était pas finit. Loïc vint me tendre le collier que j’avais envoyé à Christelle.
“Ca te dit quelque chose ça?"
"Non.”
Je me mis à marcher vite. Cette satanée cloche avait enfin sonné.
Je faisais tout pour paraître relaxée, finissant presque par chanter “I’m singing in the rain”. Loïc, par un effroyable geste, vint me rendre le collier.
“Tiens, le collier que tu lui as envoyé!”
Mes jambes tremblaient, trahissant ma panique. Je continuai de jouer mon rôle de relaxée qui comprend pas ce qui lui arrive, ce qui me valut le droit de ne recevoir aucun commentaire de mes copines.
“Qu’est-ce que tu me fais chier avec ce putain de collier!”
Par cette phrase d’une élégance rare, je gagnai le droit d’être ignorée, et rangeai le bijou dans mon sac.
Le midi, pour me relaxer face aux évènements de la matinée, je pris une feuille de papier et écrivis:
“Je suis conne
Je suis très conne
Je suis très très conne
Je suis très très très conne
Je suis très très très très conne […]”
Et bizarrement, ça me calmait.
Le soir: spectacle de fin d’année. Moi, je fais le théâtre.
Le public a bien rigolé. J’aurai tant aimé qu’une force invisible allume la lumière, ainsi j’aurais pu voir si Christelle avait ri ou du moins souri de ma façon de jouer... Aussi ignoble avait-elle pu être, j’étais toujours en extase devant son angélique visage.
Mais arriva le moment que je redoutais tant: la fin de l’année. Je ne reverrai plus Christelle. Je ne reverrai plus Margaux. J’en ai tellement pleuré... Un an et demie que je priais pour que le temps ralentisse, pour qu’elles soient toujours là... Ou mieux: que mon niveau soit tellement bon en 4ème qu’on me fasse directement aller en seconde. Mais résultats scolaires, aussi excellents soient-ils, n’avaient pas pu éviter ça.
Je me cherchai des consolations:
“Elles sont peut-être belles à tes yeux, mais elles sont si odieuses à l’intérieur!” ou encore: “Il te reste Manon!”
Mais rien n’y faisait. Deux des trois amours de ma vie allaient quitter le collège, et ça me torturait. margaux était une fille bien, tout le monde le disait. Elle n’avait fait que faire ce que lui demandait son amie, rien de plus. Cette beauté ravageuse... jamais personne ne pourra se venter d’être aussi parfaite qu’elle.
Les Miss Monde de mes fesses ne lui arrivent même pas à la cheville. Non seulement elle est belle, mais en plus elle est simple. Elle n’est pas une Miss. Miss est un grade trop insignifiant pour elle. C’est une Déesse. Si vous la voyiez, vous comprendriez. Tous les garçons sont fous d’elle. Et ça se comprend. Bien sûr, chacun à ses goûts en matière de physique, mais elle ne peut être que du goût de tout le monde. Les mots pour la décrire: “Beauté, Perfection, Pureté, Simplicité, Divinité”.
S’il lui arrivait de lire ces quelques lignes, elle n’aurait même pas l’idée de s’y reconnaître.
Christelle, elle, n’est pas belle. Je pense qu’il n’y a que moi pour la trouver à mon goût. Elle a un charme, une expression étrange sur son visage, qui fait que je l’aime. Elle n’est pas svelte, elle n’a pas les traits si parfaits de Margaux, mais elle a un “je ne sais pas quoi” qui la rend belle. (désolé si je cite pratiquement les paroles d’une chanson, mais je ne peux formuler ma phrase autrement).
Manon, elle, est aussi convoitée par beaucoup. Les traits de son visage ont une rigueur et une beauté à faire frémir. Pourtant, sa beauté est loin d’être celle de Margaux. Je ne sais même pas si elle pouvait s’élever au grade de Miss. Peut-être parce qu’elle est trop farfelue. Son corps n’est pas beau. Son corps est plat. Peut-être que mes paroles sont trop crues, mais je dis les choses comme je les vois. Je ne suis pas laide. Pourtant à côté de Manon, j’ai l’air d’un Picasso.
Et voilà que ce maudit jour est arrivé. Je compte désormais les jours qui me séparent du lycée, où je pourrai, peut-être, de nouveau croquer à pleines dents dans la beauté insolente de Margaux, et rêvasser en admirant le si énigmatique visage de Christelle tout en me plongeant dans les profonds yeux noirs de Manon.