A contre ciel

Chapitre 19




Youssev lui avait demandé sa main dans ce petit restaurant tzigane. Ils s'étaient installés à la table du coin, celle où la lumière du lustre lance des lueurs tamisées. Autant de reflets qui se mélangeaient aux parfums de ses longs cheveux noirs. Comme elle était jolie... Il lui avait pris la main, tendrement... Rebecca... Quels mots avait il prononcé? Il ne s'en souvenait plus. Il ne se souvenait plus que de l'éclat de ses yeux. Tendres et rieurs.

Les portes du camion s'ouvrent. Les civils y sont expulsés à coup de crosses. Une chute de corps dans la neige. Des cris. C'est à ce moment là qu'il lâche la main de Rebecca.

C'était au temps de sa jeunesse. Pas encore de rhumatismes. Leonid et ses deux frères remontaient la rivière, leurs cannes à pêche jetées négligemment sur l'épaule, à la recherche du " bon emplacement ". Pour l'instant le panier était plus lourd de bouteilles de vodka que de poissons capturés… Le soleil d'Automne était d'un roux éclatant ce matin là. De cela, il s'en souvenait parfaitement Léonid… Mais comment s'appelle encore son frère cadet? Sa mémoire lui joue des tours depuis ses quatre vingt ans…

Ses genoux se brisent au contact du sol. Leonid ne gémit même pas, il regarde seulement avec incompréhension ces soldats d'élites qui s'apprêtent à massacrer des civils. Ont-ils oublié eux ce que c'est d'être un homme?

Barbara avait reçu ce nounours pour son septième anniversaire. Il y a moins d'un an... Mais Boudiba était déjà devenu son confident incontournable. Petits mots doux, petits mots secrets. Son sourire coquin (cousu de main de maître par sa tante), ses yeux pétillants, à la fois tristes et heureux avaient conquis la fillette. Ils ne se quittaient quasi plus. Sa maman devait jouer de persuasion et de finesse pour l'empêcher de l'emmener avec elle à l'école. Quelles comédies...

La fillette se relève. Elle sert tout contre elle Boudiba... Les grands du village crient et supplient les soldats. Barbara frotte la neige des yeux de Boudiba. Ne pleure pas des larmes de glace, ils n'en valent pas la peine, mon Boudiba...

Le cliquetis des armes. Munitions actionnées. Puis un silence. Puis l'aboiement des mitrailleuses. Les corps sont déchiquetés. Les cris s'estompent. A nouveau le silence perturbé par quelques ordres. L'odeur des barils d'essence que les soldats ouvrent. Ils aspergent les corps du liquide. Une flamme. Puis un brasier.

La chair, le sang, la neige fondent. Magma nauséabond.

Quelques heures après, les soldats qui sont restés pour surveiller le feu éteignent les derniers foyers. Ils s'apprêtent à regagner leur camion pour rejoindre le régiment lorsque le bruit d'un moteur d'avion retient leur attention.

Bois de Glamisky, environ six mois plus tard.

Les deux filles s'arrêtent net. Elles restent muettes de stupéfaction. Elles sont pourtant toutes les deux des combattantes d'expérience et elles en ont vu des atrocités, mais là… D'abord Lena a cru un instant que c'était elle qui était responsable de cette horreur. Les débris de son Tupolev empiétant sur le charnier. Mais non, c'est impossible… Un avion sans essence qui chute ne peut pas faire une centaine de morts dans un sous bois. Pas comme ça.

Pitsa se retourne vers Lena. Elle lui prend la main, la serre.

-" Toi, tu restes là, je vais regarder ça de plus près… "

Au delà de la nausée que lui inspire la scène, le professionnalisme de l'ancienne inspecteur de police reprend le dessus. Analyser la scène, recueillir des indices, comprendre comment les faits se sont déroulés… Comme cette fois où elle avait découvert l'appartement de cette petite famille, assassinée à l'arme blanche, les corps des enfants baignant dans le sang de leurs parents. Ne pas se laisser submerger par l'émotion. Rester froide. Froide et méthodique.

Sous le regard absent de la rouquine, Pitsa pénètre dans le sous bois. Débris humains, mouches, morceaux de tôles se mêlent aux cendres et aux branches brisées. Elle évolue doucement, posant son regard sur chaque objet qu'elle croise. Là un crâne, là un cylindre de moteur, là un morceau de chiffon… Non, ce n'est pas un chiffon, c'est le reste d'une poupée ou d'un ours en peluche… Pitsa serre les dents, rester froide. Rester méthodique. Là autour du nez de l'appareil, des tas de traces de pas… Pitsa s'accroupit.

Lena avait directement remarqué que l'avion s'est brisé en deux. Seule la partie avant est visible. Le reste est sans doute éparpillé en mille morceaux. C'est à dire l'endroit où était installée Yulia… La rouquine se détourne, elle rejoint le chemin de terre qui longe le sous bois. Boue séchée. Sol dur. Ingrat. On lui avait dit que sa mémoire reviendrait peut être en étant confrontée au lieu de son accident… Mais il n'en est rien… Encore heureux peut être… Elle lève son regard vers le ciel. Elle aurait envie de prier mais ne sait pas trop comment faire ni quoi dire. Elle laisse alors seulement s'échapper les larmes de ses yeux. Larmes trop longtemps retenues. Autant de nuages gris qui s'écoulent le long de ses joues. Autant d'images des sourires de sa belle aux yeux bleus. Autant de gouttes de souvenirs qui s'étiolent dans l'amer chagrin.

C'est en levant la tête que Pitsa découvre l'arrière de l'appareil. Resté coincé dans les branches d'un sapin, à une cinquantaine de mètres de l'épave du nez. Elle comprend alors ce qui s'est passé. Le premier impact dans les branches, le Tupolev se casse en deux. Laissant filer le nez vers le sol bien plus loin… Pitsa commence à grimper sur le tronc de l'arbre. Il faut en avoir le cœur net… Pourvu que le restant de l'épave ne s'écroule pas maintenant… Elle arrive à se hisser à la hauteur du poste du mitrailleur… Vide. Elle remarque la ceinture qui devait enlacer Yulia. Nouée avec un gros nœud grossier. Entaillée proprement avec une lame… Pitsa regarde autour d'elle. Elle va devoir mieux inspecter cet arbre, le sol qui l'entoure…

Une fumée acre dans les poumons, l'impression que toutes ses cotes sont en feu. Yulia reprend ses esprits lentement. Dans une douleur lancinante. Elle est suspendue au dessus du vide. Seule la ceinture la retient de tomber. Cette même ceinture qui coupe presque son souffle. La brunette avale un caillot de sang. Elle aurait envie de vomir mais n'y arrive même pas. Elle s'évanouit. A nouveau.

C'est le froid de la nuit qui la réveille. La douleur s'est légèrement atténuée. Autour d'elle tout est noir. Elle veut crier mais c'est un tout petit souffle qui sort de sa bouche :

-" Lena…. Lena… "

Seul le craquement sinistre de la coque contre le tronc lui répond.

Pitsa arrive maintenant à décerner la différence entre les traces de pas. Des pas marqués dans cette boue sèche. Six mois sont passés, pluies, neiges, orages, mais les cendres ont conservé la mémoire de ce qui s'est passé ce jour là… Les traces de grosses bottes, au talon bien appuyé, pas de doute, sont des bottes allemandes. Ce sont eux les premiers qui ont tournés autour du cockpit avant de l'avion. Une large trace sur le sol ensuite. Un poids qu'ils ont traîné hors de l'avion… Ils ont tiré Lena vers le chemin de terre. Après… Bien après… Des petits pas se sont approchés de l'épave. Quelqu'un qui boite…

Ce n'est qu'aux premières lueurs de l'aube que la brunette s'est risquée à se détacher de la ceinture. Coup de canif. Pirouettes acrobatiques. Tiraillement dans tout son corps. Yulia souffle des petits cris. Petits cris d'un animal blessé qui se bat. Avec colère. Se laisser glisser ensuite le long du tronc. Egratignures de branches et d'écorces. Et enfin atterrir sur le sol. Foulure au pied.

Yulia grimace. De douleur. De froid. D'épuisement. Mais une seule idée occupe tout son esprit et rien ne la fera dévier de son objectif. A clopin clopant la brunette se dirige vers les débris de l'avant de l'appareil.

Pitsa avait directement perçu que les corps auprès de l'avion avaient été dérangés, comme si quelqu'un les avait fouillé, retourné du moins. Mais elle commence avec effroi à comprendre ce qui s'est passé… Ce n'est pas un pilleur de cadavre qui a fait ça. Plus personne n'est revenu ici depuis le drame apparemment. Non… C'est bien ce fameux boiteux qui s'est évertué à inspecter les corps dans un rayon de dix mètres tout autour de l'épave…. Comme si il cherchait quelqu'un… Pitsa se relève. Elle sait désormais que Yulia a survécu à l'accident… Il lui reste maintenant à découvrir un dernier indice.

L'odeur est nauséabonde. L'esprit de Yulia est dans un tel cauchemar qu'elle ne s'en rend pas compte. L'avion s'est écrasé sur de pauvres gens, il a brûlé, et quelque part parmi tous ces corps se trouve…Se trouve celui de Lena… Là, oui… Ce sont bien des restes de cheveux roux…. Et il s'agit bien d'une femme. Défigurée… Mais ces restants d'un foulard tout prêt du corps… Oui ce foulard, elle le reconnaît… Les mains remplies de prurit, Yulia commence à dégager ce corps avec une précaution infinie…

Pitsa trouve Lena assise sur le rebord du chemin de terre, la tête entre ses jambes repliées. Quand elle pose la main sur son épaule et que la rouquine relève la tête, Pitsa comprend qu'elle a du pleurer toutes les larmes de son corps.

-" Viens, suis moi Lena… Je dois te montrer quelque chose… "

Pitsa prend la main de la rouquine et l'emmène un peu à l'écart du charnier. Elles traversent quelques buissons pour se retrouver sur le plat d'un petit sous bois adjacent. Au milieu des ronces et de l'herbe sèche, un tumulus de pierre.

-" J'ai mis du temps à le trouver…. " Murmure Pitsa ne sachant pas trop quoi dire de plus pour expliquer à Lena ce que c'est…

Lena s'approche du tumulus. Une pierre plate est posée au dessus des autres. Une inscription grossière y est taillée.

Lena Katina. 4 okt 1921 - 16 feb 1942 Ti zvezda.

La rouquine incrédule se retourne vers Pitsa :

-" C'est… C'est une tombe, n'est ce pas ? "

-" Oui… Pas la tienne vraiment puisque tu es là à coté de moi … Mais dans l'esprit de celle qui a fait ça, tu es bel et bien morte… "

Lena se frotte la main sur son visage. Sur ses yeux. Sur sa bouche. Un peu comme on tente de se réveiller le matin pour sortir d'un mauvais rêve. Elle n'arrive pas trop à réaliser ce que tout ça signifie…

Pour sûr qu'il y a un corps en dessous de ces pierres, pour sûr qu'il y a une centaine de corps, une centaine de martyrs tout près et malgré l'horreur de ce lieu une envie irrésistible d'éclater de rire submerge Lena. Puis lui vient l'image de sa Yulia, creusant avec une pierre un trou dans le sol gelé. Puis traînant le corps et le recouvrant de pierres. Puis le temps qu'il lui a fallu pour graver cette inscription. Du temps et des larmes… Tout se bouscule dans l'esprit de Lena. Si elle le pouvait encore, elle éclaterait en sanglots. Soudain le sol semble se dérober sous ses pieds. Tout devient noir.

Elle se réveille allongée sur un tapis d'herbe, à l'abri d'un monticule de terre. A coté d'elle des cailloux en cercle protège un petit foyer de branches. Un poêlon avec de l'eau bouillante. Odeur de thé. Pitsa est accroupie à coté d'elle, en train de siroter sa tasse ébréchée.

-" Pitsa… Tu sais vers où elle est partie après ? "

Pisa lui tend la tasse de thé. Lena se relève sur un coude pour boire doucement le breuvage sucré. Mon Dieu, elle n'a jamais bu de thé qui lui paraisse aussi délicieux.

-" Yulia est sans doute restée deux trois jours ici… Ici même Lena, tu es sur sa couche… Le temps sans doute de te faire ses adieux. Elle a même réussi à capturer un lapin qu'elle a cuit sur ce feu. Vers où est elle partie après, je ne pourrai pas te dire. Ce que je peux dire selon les traces, c'est que lorsqu'elle a quitté ce lieu, elle ne boitait plus… "

Lena retend la tasse de thé à Pitsa et presque comme un enfant demandant à sa mère :

-" Encore un peu de thé s'il te plaît… "

Le restant de l'après-midi, Pitsa répond aux questions (insatiables) de Lena. Elles refont ensemble le trajet de Pitsa qui lui montre tous les détails qui l'ont conduit à retracer les événements de cette triste journée du 16 février. Le massacre des civils, la chute de l'avion, la capture de Lena, Yulia qui se dégage de l'épave…

Elles s'agenouillent ensuite un instant en silence devant les corps des civils massacrés. Elles n'ont ni le temps ni les moyens d'offrir une sépulture valable pour tous ces malheureux, alors elles font l'essentiel : Se recueillir. Se promettre de ne pas oublier.

Les deux filles se sont installées dans la petite clairière que Yulia avait aménagée. Lena ayant repris possession de la couche de la brunette. Quelques branchages, de l'herbe. Un peu de terre. A l'abri du vent. A l'abri du gel. La brunette avait survécu à l'enfer de cet hiver grâce à sa grosse combinaison de pilote mais aussi grâce à de l'ingéniosité. Lena songe à cela non sans fierté. Sa Yulia…Petite, menue… Mais avec un caractère d'acier…

Pitsa s'est endormie. Comme un loir. Lena elle, reste à rêvasser. Elle a sommeil, elle est complètement épuisée, mais elle n'arrive pas à fermer les yeux. Trop de questions se bousculent encore dans sa tête. Et maintenant ? Que va-t'elle faire ? Comment retrouver Yulia ? Il n'y a plus de traces d'elle… Lena va rentrer au camp… Et poursuivre le combat avec les filles… Avec Penguin, Max, Tchienka…Tchienka… Ce prénom fait résonner tant de chose en Lena. Et insidieusement ce prénom fait écho à une pensée que Lena ne veut pas voir surgir… Après cinq mois, or que je n'étais pas sûre que Yulia avait disparu à jamais, je l'ai trompée… Et si Yulia de son côté… Elle aurait le droit… Vu qu'elle me croit morte…

Rien que de songer un seul instant à sa brunette dans les bras de quelqu'un d'autre lui retourne complètement l'estomac. Lena souffle pour reprendre ses esprits. Et c'est presque à voix haute qu'elle s'ordonne :

-" Je ne suis qu'une sale égoïste… Le plus important c'est que Yulia soit en vie... En vie… C'est tout ce que je dois espérer… Au diable les baisers qu'elle pourra échanger avec une autre… "

Juste après avoir prononcé ces mots, la rouquine s'abîme dans un mauvais sommeil. Agité.

Lena est dans un camion. Assise à côté de civils. Non, ce n'est pas un souvenir, ce n'est qu'un rêve. Et elle sait qu'elle rêve. Même si tout lui paraît si réel… En face d'elle une jeune femme avec d'aussi beaux cheveux roux ondulés que Lena. Un superbe regard également. Mais cette jeune femme est paniquée. Elle fait des efforts pour ne pas trembler, ne pas pleurer. Sans doute pour ne pas faire peur à la fillette qu'elle serre dans ses bras. Sa fille... Une jolie fillette de sept huit ans au regard malicieux. En train de marmonner des secrets à son ours en peluche…

Un vieillard se penche auprès de Lena et lui marmonne à voix basse :

-" Avec notre pope, le village a décider de cacher les deux familles juives à l'arrivée des nazis… Ils s'en sont aperçus… Alors, ça a mal tourné… Mais on ne regrette rien, si c'était à refaire, on le referait… On est peut être tous morts, mais on est resté des hommes jusqu'au bout, vous comprenez ? "

Le camion s'arrête. Les portes s'ouvrent. Un rai de lumière aveuglante envahit l'habitacle.

Lena se retrouve à présent devant le tumulus. La neige reflète la lumière de la lune. Reflets pâles, voiles blancs. Irréels. A côté de la tombe, la petite fille avec son nounours dans ses bras.

-" Je lui ai dit à ton amie que tu étais toujours vivante… Mais elle ne m'a pas entendue… Alors elle a enterré ma maman ici… "

Lena se met à sangloter. Elle voudrait s'approcher de l'enfant, la prendre dans ses bras, lui dire ô combien elle est désolée de tout ça, lui dire que c'est une petite fille bien courageuse…

-" Pardon, pardon… Je suis sûre qu'elle … "

-" Ne pleure pas, ne supplie pas… Il y a rien de grave… Ton amie est toujours en vie. C'est beau comme vous vous aimez… "

Le cœur de Lena sursaute.

-" Tu sais où je peux la trouver ? Dis moi petite fille, j'ai tant envie de la retrouver… "

La petite fille devient toute pensive. Elle fronce les sourcils. Puis elle serre son nounours dans ses bras en le berçant doucement. Et comme si Lena n'avait pas posé la bonne question, elle lui répond :

-" Dis t'offriras un aussi beau nounours à Vika ? T'oublieras pas hein ?! "

Une main secoue alors Lena. Rayons timides du soleil du matin. Le visage de Pitsa en contre jour.

-" Lena, désolée de te réveiller, mais il faut y aller… "

Lena se lève doucement. Jambes lourdes. Membres engourdis… Son rêve est encore trop présent dans sa tête pour bien discerner ce qui est réel ou pas. Pitsa qui range ses affaires dans son sac. La petite fille qui s'en va, son nounours dans ses bras. Le tumulus de pierre avec son nom gravé dessus. Yulia dans les bras d'une autre femme…

Quand les deux filles laissent derrière elles le petit bois de Glamisky pour reprendre la route vers le sud, une question bourdonne dans la tête de Lena. Inlassablement.

C'est qui cette Vika?