Trois semaines. Trois longues semaines de batailles administratives. Beaucoup de vents, beaucoup de soupirs. Lena traverse le camp avec un lourd paquet de lettres et de documents officiels. Elle passe devant les dortoirs réservés aux prisonniers, véritables taudis prenant toutes les bises hivernales à travers les jointures des planches. Décor de camp, décor de misère. Elle quitte l’allée principale pour rejoindre le quartier des officiers.
Lena avait son baraquement situé à l’ouest du camp.
Un petit pavillon de bois, fort austère, divisé en deux pièces. Elle avait aménagé sa chambre dans la pièce du fond. Elle n’avait pas encore prit le temps de décorer, seule une affiche vantant les mérites de l’aviation soviétique avec en photo un superbe Mig trônait au-dessus de son lit. La première pièce servait à la fois de bureau, de salon, et parfois même de cuisine lorsque l’ordinaire de la cantine des officiers était encore plus gras qu’à son habitude.
Elle dépose sur sa table toutes ses missives. Éventail de papier, mosaïque officielle.
Bouilloire d'eau sur le poêle à bois. Petite boîte à thé sortie. Le rituel avant de se mettre au travail. Elle tourne à présent sa cuillère dans la tasse. Vapeurs sucrées. Dehors il se met à neiger... Lena rempli précautionneusement les formulaires... écrire et réécrire, absurdité du système administratif, que ne faut-il faire pour quelques malheureuses paires de bottes et de gants... Lena soupire.
Après deux trois gorgées de thé, elle se met à noter des mots sur son tableau, les relie avec des flèches.... elle prépare ainsi sa réunion de travail au comité politique du camp. Elle sait que ses collègues lui seront hostiles, mais qu'importe les turbulences et les trous d'air...
On frappe à sa porte.
Elle lance un " Entrez! " Bien ferme. Grincement de bois, la porte s'ouvre, une petite silhouette frêle. Deux yeux bleus. Lena la reconnaît.
"Entre donc, ne laisse pas la porte ouverte... "
"On m'a juste ordonnée de vous remettre ce pli, Lieutenant..." balbutie la jeune femme qui grelotte au pas de la porte.
" Et bien, entre... et referme la porte derrière toi, mon poêle ne réchauffera pas toute la Sainte Russie..." dit Lena avec un sourire.
La brunette s'exécute. Timide. Elle tend la lettre à Lena. Cette dernière est encore plongée dans ses papiers... Classement...
Elle relève la tête pour prendre la lettre, elle remarque le regard furtif de la jeune femme sur la tasse de thé… Envie.
"Tu prendras bien une petite tasse de thé..." commença Lena. La jeune femme se raidit.
"Mais qui es-tu? Je pensais que pour être NKVD, il fallait avoir tué son père et sa mère et avoir dénoncé des tas de gens... et toi tu veux m'offrir le thé? Tu espères quoi de moi? Que je te balance des prisonniers?"
Il y a une sorte de défi dans le regard de la jeune femme. Une certaine colère aussi. Un éclat qui renforce ses yeux. Lena sourit. Elle ne se laisse pas démonter par la jeune femme, se lève, sort une deuxième tasse de l'armoire, la dépose sur la table. Elle se rassied et montre une chaise à la jeune femme.
"Ma mère est morte à ma naissance... je n'ai donc pas eu besoin de la tuer... quant à mon père, j'avoue que j'en ai eu souvent envie, mais... je ne suis jamais passé à l'acte... Et ma dernière dénonciation doit remonter à l'école primaire... "
Puis Lena quitte le ton ironique et plonge ses yeux dans ceux de la jeune femme.
"Je veux juste t'offrir une tasse de thé..."
La fille s'installe en face de Lena. Elle regarde la tasse se remplir d'eau... Lena y met le thé, le sucre et la tend à la fille. Elle se met à la boire goulûment. Elle se brûle. Douleur. Grimace... Toussotements.
"héééééé, doucement mademoiselle..." dit Lena qui sourit en regardant les yeux ronds de la maladroite sous le choc.
"Je sais, réussit à souffler la jeune femme, il faut laisser infuser..."
"Toujours laisser infuser... et refroidir un peu... aussi..." Lena regarde la jeune femme souffler sur la tasse. Visage et vapeur. La lumière, un peu floue, caresse ses traits. "C'est quoi ton petit nom? moi c'est Lena..."
"Je sais" répond la brunette. Elle relève la tête et voit la surprise de Lena. "Tu crois que tu es passée inaperçue?... tout le monde parle de toi, ici...". Elle marque un temps d'arrêt. Suspension. Le temps d'une réflexion. "Et pas nécessairement en bien... ici, on pense que tes airs de gentille maton, c'est un truc pour nous avoir au détour... "
Lena est piquée au vif. Elle sent qu'elle devient rouge... Ce qui l'énerve d'avantage. Elle a justement envie de ne rien laisser paraître.
"Et, toi, qu'en penses-tu?" souffle Lena d'une manière un peu trop grinçante à son goût.
"J'en sais rien..." répond la brunette avec un sourire triste, "je n'ai pas l'habitude d'écouter les gens... Je verrai bien par moi-même..."
La jeune femme boit doucement la tasse de thé. Elle voudrait capter le regard de Lena. Mais celle-ci détourne le regard. Elle regarde son tableau... ses papiers, ses documents étalés sur la table... Dehors il commence à neiger. La brunette se lève.
"Merci pour le thé..." Lena ne répondit pas. La jeune femme ouvre la porte et avant de disparaître dans le blizzard elle lance à Lena : "Au fait, moi c'est Yulia".
La porte se referme. Yulia n’a pas eu le temps d’apercevoir le petit sourire que Lena lui a finalement adressé.
La neige tombe irrégulièrement. Sous les caprices du vent. Yulia marche un peu courbée, la main sur son col. Se replier sur sa chaleur. Elle dépasse quelques prisonniers de son baraquement. Elle leur fait signe. Ils ne répondent pas. Toujours cette impression de froid…
La grande salle de réunion des officiers politiques. Grandes fenêtres, grande table, immense portrait de Joseph Staline. Tout sur fond de tapisserie verte. Avec des colonnes. Décorum. Absolu.
Lena avait terminé son exposé devant les responsables du camp.
Elle avait argumenté une meilleure efficacité au travail pour les prisonniers grâce à des équipements adéquats. Elle puisait d'ailleurs la majorité de ses idées de son mémoire de fin d'études, consacré au rendement des moyens productifs humains. Elle avait également plaidé pour des pauses plus longues où elle s’engageait à dispenser une formation politique aux prisonniers.
Elle avait terminé par la phrase « et en espérant que le temps d’incarcération soit mis au service du peuple, afin que les prisonniers ressortent d’ici avec une conscience politique ferme et indispensable à une réinsertion de citoyen, de militant, de camarade.», citant ainsi le petit père du peuple.
Elle repense alors à la veille, à ce que Yulia lui avait dit. Elle avale sa salive. Petit goût amer.
Le général Dravnovski ne bronche pas. Il se caresse sa moustache comme à son habitude. Un gradé prend alors la parole. Une voix fluette dans un corps gras.
"Mais, camarade Lieutenant, je ne veux rien dire, mais vous êtes ici depuis seulement un mois et vous voulez bousculer nos habitudes et…"
"Une idéaliste…"
L’homme qui interrompt le gradé n’est autre que le colonel Wydek. Un des plus sinistres personnages de la NKVD. Il a une réputation de sans foi ni loi et de fou sadique. Il est grand, maigre, blond et ses yeux gris tentent de transpercer Lena au plus profond d’elle-même. Il se lève. Il fait nul doute à Lena que c’est lui un des personnages clés du bureau politique. Elle sent un frisson la parcourir tandis qu’il arpente la salle de réunion.
"J’aime les idéalistes… et je suis sur que le général Dravnovski saura mettre tout en œuvre pour vous aider à réaliser votre projet…"
Il s’arrête aux cotés de Lena. Regard de prédateur. Elle ne sait pas quelle attitude adopter tellement ce personnage la déstabilise avec sa voix douce et menaçante.
"Certes, camarade Wydek, si vous et votre connaissance approfondie du problème des prisonniers jugez nécessaire cette… expérience, nous pouvons confier au camarade lieutenant ici présente tout ce dont elle a besoin…" Répond le général.
"Juste d’un secrétariat avec une personne qui m’aide pour les tracts et les impressions, ainsi que deux trois fournitures spécifiques dont j’ai ici la liste et…" commence Lena avec enthousiasme.
"Oui camarade, vous verrez le détail avec mon intendant..." Voix administrative du général… un timbre de cachet… "Pour votre secrétariat, faites vous aider par un prisonnier, je ne peux détacher un membre du personnel… Bien, question réglée, point suivant, Messieurs?.."
Lena sort de la réunion le cœur léger. Elle a gagné une première manche. Elle se rend à son baraquement. Précipitation. Elle prépare quelques effets. Sac de voyage. Vêtements. Tiroir, chaussettes et pull.
Un coup d’œil à l’horloge. Ne pas rater le bus. Ce week-end, elle le passe à l’école civile d’aviation. Voler. Enfin.
Elle sort de chez elle. Pas pressés. Au loin les prisonniers reviennent du travail. Pas lents et lourds. Elle croise Yulia. Petite ombre fatiguée. Elle s’arrête.
"Yulia!"
La petite ombre s’arrête aussi. Un sourire. Les autres prisonniers regardent. En biais.
"J’ai réussi à obtenir ce que je voulais, je dirai tout ça lundi… Au, fait j’ai vu dans ton dossier que tu avais une formation de secrétaire…. Tu sais donc taper à la machine?" poursuit Lena.
"Tu lis mon dossier maintenant?" répond Yulia avec un petit sourire ironique.
"Je lis les dossiers de tout le monde et…" répond Lena avec sérieux.
"Reste cool, je suis de nature piquante…. Tu t’en apercevras assez vite… Oui, je sais taper à la machine, pourquoi?" questionne Yulia.
"Je te dirai ça lundi…. Je dois me dépêcher, désolée…je m’enfuis…" Répond Lena qui se surprend à donner une bise sur la joue de Yulia en guise d’au revoir.
Elle n’est pas la seule surprise. D’abord Yulia. Elle sourit. Puis les autres prisonniers. Ils ne sourient pas. Lena se retourne et s’en va.
Yulia la regarde s’en aller. Elle pose sa main sur sa joue. Comme pour garder la chaleur de ce baiser. Elle reste là, immobile. Les prisonniers la dépassent. Elle regarde Lena disparaître le long des allées de poussières et de neige.
La nuit tombe. Couvre feu. Accompagné des flocons de neige. Rythme lent. Un garde avait surpris la prisonnière derrière les cantines. A son habitude, la vieille femme venait enrichir son quotidien avec les restes laissés dans les poubelles des officiers. Quelques pelures de pommes de terre… Une pluie de coup de coups de matraques. La vieille femme s’écroule inconsciente. Bruit sourd dans la neige. Éclat de corps. Un samedi soir dans un camp…
Le lendemain, la nouvelle s’était répandue. La vieille est morte. Des murmures. Des insultes. Beaucoup de rage et de rancœur chez les prisonniers. Yulia, elle, est très triste. Elle connaissait bien cette vieille. Elle collectionnait les timbres-poste. Une petite manie. Yulia lui gardait tout ce qu’elle trouvait comme timbres et le lui donnait. Les sourires et les regards de la mamy, quand elle recevait ces trésors, manqueront désormais à Yulia.
Le soir. Moment de répit. Après la maigre pitance. Se délasser. Laisser son esprit s’évader. Yulia est couchée sur son lit. Elle pense à tous ces derniers évènements. Elle pense à Lena. Son sourire. Son baiser. Sa chaleur. Elle pense au camp. A la mort. Aux insultes auxquelles elle a eu droit ces derniers jours de la part de ses collègues de galère. « Judas », « Lèche-cul », « Balance»….
Ils sont cons, Yulia présent en Lena une vraie âme généreuse. Une fille exceptionnelle, une personne de toute confiance…. Les qualificatifs affluent à l’esprit de Yulia quand elle songe à elle.
Si seulement, elles s’étaient rencontrées dans d’autres circonstances. Si seulement elle n’était pas du NKVD, Si seulement… Ma rouquine…
Yulia s’endort. Elle n’a pas fait attention aux derniers bruits du dortoir. Elle ne s’est pas doutée que les prisonniers préparaient quelque chose. Une sombre mission.
La vengeance des pauvres. La volonté d’avoir un coupable. Et de le punir. La croyance dans un réconfort par la haine. Oeil pour œil. Un savon ou un autre objet glissé dans une chaussette. Dent pour dent. Ca doit être elle, la garce, qui la dénoncé à la rouquine.
Elle doit payer à présent. Ils entourent le lit de Yulia, avec leurs redoutables armes.
Yulia se réveille en sursaut. Elle ne peut plus bouger. Elle ne voit rien dans ce noir. Elle sent seulement que des mains tirent sa couverture de part et d’autre, cette couverture qui la bloque complètement. Et dans le silence, seulement la respiration de ses bourreaux.
Puis le premier coup, puis le second, puis les suivants. Les chaussettes lestées de poids s’abattent sur tout le corps de Yulia. Sur son visage aussi. Coups. Impact. Frénétiques, rempli de rage. Son corps tente d’échapper à cette douleur. Elle tente de pouvoir reprendre sa respiration, au moins hurler, au moins pleurer. Mais les coups pleuvent. Une pluie torrentielle. Son corps devient un hématome. Elle sent son sang couler de son visage, de ses lèvres, éclatées. Elle serre les poings, juste avant de tomber dans l’inconscience.