L'aube. Soleil Timide. Pas de vent, mais une fraîcheur dans
l'air. Sans doute la rosée. Le camion traverse le village
d'Okneva. Village endormi. Non. Village évacué.
Même pas l'aboiement d'un chien. Sur le plateau
découvert
du camion, le détachement "P" de la compagnie des
volontaires de
Leningrad.
Lena et Samm sont assises en face l'une de l'autre, au bout de la plate
forme. Elles se laissent bercer par le cahotement du
véhicule.
Lena a des soucis avec son casque, elle n'a pas l'habitude. Ce dernier
a la fâcheuse tendance de descendre sur ses yeux.
Les jeunes sont plutôt calmes. Il y a bien eu lors du
départ un peu d'agitation, des vannes et des rires, mais
à présent la torpeur due à la courte
nuit de
sommeil semble prendre le dessus.
Le camion monte la pente d'une colline. Le chauffeur fait craquer les
vitesses. La vieille machine s'essouffle.
-"J'espère qu'on ne devra pas pousser" S'exclame Dimitri, le
grand mince.
Tout le monde s'esclaffe de rire. Un peu nerveux. Mais les rires
s'estompent. Au loin, au-delà de la colline, des bruits
d'explosions. Artillerie ou bombardiers...
Du sommet de la colline ils peuvent apercevoir des volutes de
fumées qui s'élèvent de la plaine, une
dizaine de
kilomètres à l'Ouest. Peut être moins.
Lena a mal
au ventre. Une envie pressante des intestins qui se transforme en
nausée. Elle doit être toute blanche. Comme les
autres
d'ailleurs.
A part Samm qui se penche vers elle :
-"Pense à autre chose..." Lui chuchote-t-elle. Lena lui fait
un
petit sourire désolé.
-"Tu vois ça, Lena ? "Dit Samm en parlant plus fort cette
fois
pour que tout le monde entende. Elle désigne la tresse qui
orne
son sabre. "Ca c'est les crins d'Hova, mon cheval. Comme ça,
elle m'accompagne partout... "
-"Elle ne te manque pas trop ?" Demande Lena. Bête question.
Elle
s'en veut. Mais elle a tellement mal à l'estomac...
La réponse de Samm qui regarde Lena dans les yeux.
Défi:
-"Non." Puis son regard s'adoucit. "Et toi, tu as un grigri ? Un objet
de ton ami ?"
Lena sourit. L'écharpe de Yulia. Elle ne la quitte plus.
Elle
déboutonne son col, pose la main sur le tissu :
-"L'écharpe de mon amie..." Dit Lena en ne voulant plus
mentir.
Samm ne relève pas. Elle sourit.
Maeva fouille sa poche, et tend une photo à Samm.
-"C'est con, mais moi j'ai emmené mon petit lapin avec moi,
elle
s'appelle Cohka" Dit-elle avec un sourire gêné.
Les autres éclatent de rire. Lena rit aussi. Elle trouve
cette
jeune fille si mignonne. Avec de superbes yeux bleus... comme sa Yulia.
Les jeunes se pressent autour des deux officiers. Ils ont tous quelque
chose à montrer. Dimitri et la photo de sa
fiancée,
Odréï et la photo de ses deux furets : Shenzy et
Khalel,
Stéfania et son képi orné des
signatures de ses
amis...
Samm et Lena prennent le temps de bien regarder chaque objet, chaque
photo en disant des mots gentils, des mots d'amitié
à
chacun.
Samm jette un petit regard vers Lena. Elle n'est plus aussi
pâle.
Lena croise le regard de Samm. Elle lui fait un petit merci, non
sonore.
Samm a bien lu sur ses lèvres. Elle lui répond
par un
sourire.
Bureau des infirmières de l'Hôpital Central de
Leningrad.
Changement de service. Bousculades. Stress. Brouhaha. Yulia tente de
comprendre toutes les directives. Pas le temps de poser des questions.
Il faut faire vite. Le centre d'accueil est
débordé. Des
blessés attendent sur les civières à
l'extérieur. Sur le même pré,
où il y a
à peine deux mois, tout le monde faisait la fête.
Yulia tente de se mettre un peu à l'écart et
commence
à lire les fiches de ses patients. Une longue liste de
traumatismes divers. Autant de morphine à donner, autant de
pansement à refaire...
-"Yulia !"
Elle reconnaît cette voix. Elle se retourne. C'est Kristina.
Elle
vient d'arriver. Elle est là debout avec sa valise
à la
main. Avec la même petite robe que le jour de son
départ
à Kiev. Robe un peu défraîchie...
-" Je n'ai pas pu aller à Kiev, le train s'est
arrêté avant... On a été
dévié
à Moscou... Là, j'ai attendu... Tout ce temps...
Et... Je
n'ai toujours pas de nouvelles de mes grands-parents... Et..." Dit
Kristina en baisant les yeux sur ses derniers mots.
Yulia s'avance vers elle et la prend dans ses bras.
-"Je suis heureuse de te revoir... Vraiment..." Dit Yulia.
Kristina se serre contre elle, sans doute pour étouffer un
sanglot. Sans doute aussi parce qu'elle aime son contact, son parfum...
-"Et toi, comment ça va ?..." Demande Kristina.
C'est au tour de Yulia de baiser les yeux.
-"Lena est au front... "
Les deux filles restent encore un petit moment dans les bras l'une de
l'autre. Kristina murmure un petit "désolée".
Elle passe
sa main sur une mèche de cheveux de Yulia. Comme pour la
remettre en place. Elles se sourient et se séparent.
En descendant les escaliers pour rejoindre son service, Yulia ne peut
s'empêcher de penser que Kristina n'est pas si
désolée que ça...
Tranchée de la colline 223. Une trouée de terre
profonde
de deux mètres, large d'à peine un
mètre. Terre et
poussières. Le détachement P des volontaires
attendent...
Droug et Odreï jouent aux dés depuis des heures.
Tout est
prétexte à de fausses disputes et à
des
éclats de rire. Samm feuillette un magazine de courses
hippiques
qui vient de France. Elle ne comprend rien à ce qui est
écrit mais émet des tas de petits sons
à chaque
image de cheval. Lena est installée sur un seau
renversé
et écrit à Yulia. "Déjà
deux jours et tu me
manques...". Non, Ca va lui faire peur ou mal... Que mettre ? Hier elle
lui a déjà écrit toute une lettre sur
ses
collègues et leurs manies... Elle ne va pas recommencer...
Un grondement. Puis des explosions. Elles pleuvent sur la
tranchée. Des gerbes de terre
s'élèvent dans un
feu d'artifice de poussières et de débris. Tir de
barrage. Leur premier...
Samm crie de ne pas bouger et de mettre son casque... On ne l'entend
pas. Les coups retentissent. Claquent dans les oreilles.
Résonnent dans tout le corps. Et ça continue...
Et
ça continue. Les obus sont parfois très proches,
parfois
plus lointains... Ne pas bouger... Ne pas sortir de la
tranchée
en courant. C'est la mort assurée...
Mais tout le corps a envie de fuir cet enfer. Comment ne pas partir...
Et ça continue... Et ça continue...
A côté, un gars d'un autre détachement
n'a pas
résisté. Il est sorti de son trou. Maintenant des
débris de chairs se mêlent à la terre.
Lena a la
nausée. Elle ferme les yeux. Serrer les poings...
Elle réouvre ses yeux. Elle croise le regard de Maeva. La
jeune
fille est affolée.. Elle tremble de tout son corps. Pourvu
qu'elle ne craque pas. Lena a envie de se rapprocher d'elle... Au moins
lui prendre la main. Samm crie. Lena ne l'a pas entendu mais elle a
comprit qu'il ne faut pas bouger. Personne... Samm lui jette un de ses
regards noirs. Puis elle regarde à nouveau le sol.
Et les obus continuent de pleuvoir... Éclats d'acier...
Éclats de feu... Certains obus tombent pile dans la
tranchée. Pas de cris... Uniquement des jets de sang. Et de
la
terre... Et ça continue...
Depuis combien de temps sont-ils là ?
Recroquevillés dans
leur trou ? Dans une tranchée à
présent difforme.
Lena n'a plus la notion du temps. Elle a envie de hurler. Sa gorge
brûle. Ses membres sont ankylosés. Elle jette un
regard
sur Maeva. La jeune fille paraît calmée. Mais son
visage
est baigné de larmes.
Le grondement s'estompe. Les explosions diminuent. Elles
s'arrêtent. Soulagement. Lena se permet de bouger un peu.
Elle
sent la terre trembler. Un nouveau grondement.. Mais plus sourd. Avec
un bruit métallique, lancinant... Samm se retourne et
regarde
par delà la tranchée...
-"En position de combat !" Crie-t-elle.
Le sol tremble de plus en plus. Lena se risque à regarder
par-dessus son trou... En face de la tranchée, sur toute la
ligne de front, des chars... Et derrière, des fantassins.
L'estomac de Lena se noue. Elle doit préparer ses grenades,
vérifier son fusil...
Cinq monstres d'acier gravissent la colline. On sent de plus en plus
les vibrations. Chaque motte de terre commence à vibrer. La
mort
se rapproche. Dimitri hurle. Un cri de peur. Un cri de folie. Samm se
précipite sur lui et lui met des baffes. Jusqu'à
ce qu'il
se calme. Elle le relâche.
Les chars ne sont plus qu'à quelques dizaines de
mètres.
Leurs mitrailleuses crépitent de tout feu.
-"Camarades volontaires, préparez vos grenades... A mon
commandement !" Crie Samm.
Lena est en pleurs. Elle sent un liquide tiède couler le
long de
ses jambes. Elle vient de s'oublier sur elle. Comme un enfant. Larmes
de peur, larmes de honte. Samm remarque la gêne, lui sourit :
-"Ca arrive à tout le monde ça... " lui dit Samm.
Elle se retourne et se tend de tout son corps. Elle projette sa grenade
en hurlant :
-"Feu !"
Elle est imitée par tous les volontaires. Lena jette ses
grenades. Lancer. Puis retomber dans le trou. Ne pas se faire faucher
par les balles. Puis recommencer. Ses gestes sont automatiques. Elle ne
se rend plus compte de ce qu'il l'entoure. Elle ne voit pas le corps de
Dimitri déchiqueté par de la mitraille. Elle
n'entend pas
les cris d'une petite découpée en deux par un
obus. Rien
ne compte plus désormais que de prendre la grenade, la
dégoupiller, la lancer...
Trois chars sont en flammes. Deux sont en très mauvais
états. Ils sont stoppés. Mais les fantassins
suivent
derrière.
-"Baïonnette au canon !" Commande Samm.
Lena tente de poser sa baïonnette. Elle n'y arrive pas. La
lame
lui échappe, tombe à terre.
-"Ta pelle, Lena, prend ta pelle !" Lui crie Samm.
Lena déplie sa petite pelle. Elle resserre le goulot, bloque
ainsi la plaque en acier. Elle avait aiguisé les tranchants
sous
les conseils de Samm... La meilleure arme après le sabre lui
avait-elle dit. Le choc est terrible. Les Allemands
déferlent
sur eux en hurlant. Des tas de corps furieux qui se
précipitent
dans la tranchée.
Lena agrippe sa pelle des deux mains. D'une détente des
bras,
elle tranche la gorge d'un allemand. Le sang gicle. Elle se retourne et
frappe, frappe, frappe. Elle ne sent plus ses muscles... Elle est
habitée par une peur et une rage. Elle n'est plus que peur
et
rage... Elle lutte pour survivre de toutes ses forces. Elle hurle,
crie, pleure...
Elle entraperçoit Samm et son sabre qui se débat
comme un
diable. Elle frappe d'une main, tire avec son Nagan de l'autre.
Lena reçoit un coup de crosse. Elle tombe. Elle a
l'impression
que sa tête a explosé. Sa salive, un
goût de sang.
Reprendre son souffle.
Survivre... Sous le choc, elle a laissé tomber sa pelle.
Survivre... Elle sort péniblement son Nagan de son
étui.
Survivre... Elle tire.
Un corps tombe sur elle. Cadavre ou blessé peu importe...
Elle
le pousse, se relève en titubant.
Dans le tourbillon de corps et de cris, la rouquine tire à
bout
portant sur tout ce qui semble être un uniforme ennemi. Du
sang
coule de sa tête, embue ses yeux. Tuer ou être
tuée... Une rage de meurtre l'envahit. Tue. Tue. Tue... Un
état second. Atroce. Elle ne sait plus si elle pleure ou
rit...
La tranchée devient un réservoir de corps.
Blessés
et cadavres s'entremêlent. Les Russes se battent comme des
lions
enragés. Les Allemands reculent. Ils battent en retraite.
Lena reste là. A les regarder partir. Puis elle tombe,
épuisée, sur ses genoux. Elle se replie
à quatre
pattes. Et vomit. Elle vomirait tout son estomac si elle le pouvait.
Tout son corps peut être...
Autour d'elle... Les plaintes et les agonies.
Mélopée de
râles et de pleurs. Lena relève la tête.
Devant
elle, un soldat allemand. Il doit avoir le même âge
qu'elle... Il tient ses entrailles qui dégoulinent de son
ventre. Elle ne comprend pas ce qu'il marmonne. Il la regarde en la
suppliant. Il répète le même mot. Un
appel... Sans
doute sa mère... .
-"Odreï... Odreï !..."
Lena se retourne. Maeva crie le nom de son amie en pleurant. Lena
s'approche d'elle. A ses pieds, la petite brune aux longs cheveux. Ses
yeux fixent le ciel. Deux petits furets sont orphelins... Lena prend
Maeva dans ses bras et la berce doucement, au rythme de ses sanglots,
comme on berce un enfant.
Au loin Samm est accroupie. Elle tourne le dos aux autres. Lena devine
aux soubresauts de ses épaules, qu'elle pleure aussi.