Auprès de toi

Chapitre 18




 

De retour à la maison, on m'attend pour dîner. Mes parents me demandent comment s'est passée ma journée. Quelque peu peinés que je ne les ai pas accompagnés à Kazan, ils ne m'en tiennent pourtant pas rigueur. Je prends des nouvelles de Baba Slava. Du haut de ses 98 ans, elle se porte comme un charme. C'est un sacré phénomène ma Baba Slava. Oh, ça oui ! Hôtesse de l'air dans sa jeunesse, elle a toujours d'incroyables anecdotes à raconter. C'est une mémoire vivante à elle toute seule. Elle a tellement voyagé, vivant l'évolution et les changements de l'aviation civile. Elle a tellement vu d'autres ciels, d'autres horizons. Mais son cœur est toujours resté fidèle à Notre Sainte Russie. Sa Terre. Ses Racines. Et pour rien au monde elle ne se serait installée ailleurs avec son mari et ses cinq enfants.

Elle a tout vécu, témoin de l'Histoire. La Russie des Tsars, la Grande Guerre Patriotique, le Stalinisme…Tout cela jusqu'à l'effondrement du mur de Berlin et la Perestroïka. Née après la révolution de 1905, Baba Slava a vu se succéder les nombreux régimes et conflits qui ébranlèrent notre jeune Nation. Elle a surmonté tous les obstacles, bravant les tempêtes sans jamais faiblir avec cette extraordinaire rage de vivre qu'on lui connaît. Elle est le chêne robuste et fier qui se rit des intempéries quand le tonnerre gronde.

D'un caractère bien trempé, elle a foi en ses convictions. En désaccord complet avec la politique extérieure de son pays à propos de la Hongrie, elle a ouvertement soutenu les évènements de 56 à Budapest. Cela lui a valu un séjour à l'ombre d'ailleurs.

Baba Slava est un modèle pour moi. Quelqu'un d'exceptionnel. Je voudrais tellement lui ressembler.

Tel un mollusque dont le moral est au plus bas, je me traîne jusqu'à ma chambre après le dîner. Littéralement, je m'affale sur le lit. Le silence pesant des lieux m'oppresse. Je saisis la télécommande et allume ma chaîne Hi-fi. Lointaine, la voix de l'animateur radio me parvient aux oreilles. Plongée dans mes pensées, je ne saisis pas un mot de son monologue ennuyeux. Au plus, je comprends qu'il est question de querelles enfantines entre la Russie et son petit frère géorgien. Hermétique et lointaine, la nouvelle ne m'atteint pas. Mes oreilles ne sont plus reliées à mon cerveau.

Les mains jointes sous ma nuque, regardant le plafond, je me laisse aller. Las, je me remémore le week-end. Jamais je n'aurais pensé que ma vie puisse être aussi chamboulée en si peu de temps. Ce constat fait, je m'aperçois finalement que pour rien au monde je ne voudrais changer les évènements récents. Tout est si délicieusement déroutant. A présent, je sais ce que je veux. Lena. L'abandonner tout à l'heure devant ce portail m'a tiraillé le cœur. Elle est mon Autre. Ma Moitié. Mon oxygène. Si inconsciemment je savais auparavant,  j'en ai la preuve à présent tellement j'ai mal. Mal de son absence. Mal du vide qu'elle laisse à cet instant. Je ferme les yeux et me pelotonne sous les couvertures, cherchant son parfum sur l'oreiller. En rêve, je vais la rejoindre.

Sans m'en rendre compte, je glisse dans le sommeil.







Depuis le 26/06/2009