Auprès de toi

Chapitre 21




 

Sur le chemin du retour, le froid me mord les joues. Je presse le pas. J'ai hâte de renter. Le seuil de la porte franchit, la douceur du foyer me réchauffe le corps et l'âme. Sans vergogne, je me débarrasse de mes affaires d'école et les laissent choir sur le canapé. Je me plante devant la cheminée, frottant mes mains l'une contre l'autre pour leur redonner des couleurs.

Une tête surgit dans l'encadrement de la porte de la cuisine.

- Yulia ? C'est toi ?

- Oui, maman ! Je suis rentrée.

Elle s'essuie les mains sur un torchon. La radio chantonne. Apparemment, elle était en train de préparer le dîner de ce soir. Son tablier à grosses fleurs lui donne l'allure surannée d'une mama italiana. Ma mère, si distinguée quand elle sort, s'habille comme un pied à la maison, préférant des vêtements confortables. Et tant pis pour le look.

Se dirigeant vers moi, elle dépose un baiser sur le front avant de s'affaler sur le fauteuil.

- Ca va, ma puce ?

- Très bien, maman.

Je lui tourne le dos, regardant les flammes danser dans l'âtre de la cheminée. Ce chaleureux ballet m'hypnotise et me berce.

- Tu m'as l'air fatigué. Ta journée ne s'est pas bien passée ?

Décidément, elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Qu'est-ce que cela peut être agaçant des fois, une mère qui devine tout. En d'autres circonstances, cette question m'aurait énervée, mais pas ce soir. Ce soir, j'ai envie de ce quart d'heure mère-fille où nous échangeons bien plus qu'une simple conversation banale et sans intérêt à propos de la journée écoulée.

J'ai un trésor de mère, je le sais. J'en suis consciente. Comme le dit l'adage, on ne choisit pas sa famille, mais ma mère, je n'en changerais pour rien au monde. Tiens, ça me fait penser : je ne lui ai jamais dit " je t'aime ".

Elle est certes parfois protectrice à l'excès, telle une poule qui couve trop ses poussins, mais je ne peux lui en vouloir. Cette image me fait sourire. Quel sacré poussin je fais. C'est encore plus risible si j'essaye de visualiser ma poule de mère. Mon esprit enfumé s'égare. J'arrête là mes facéties. 

Abandonnant la cheminée, je rejoins ma mère. A califourchon, je m'assoie sur le rebord du fauteuil. J'entoure ses épaules de mon bras, maman glissant le sien autour de ma taille. Ainsi bien installées, nous pouvons commencer notre discussion entre filles avant que papa ne rentre.

- Non, cela n'a pas été une très bonne journée à l'école. Le prof n'a pas été très sympa avec moi, je trouve.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé, mon petit Chat ?

- Tu connais mes difficultés en mathématiques. Et bien, Monsieur Ivanovitch a jugé bon de m'en faire la remarque devant toute la classe. Je me suis vraiment sentie mal.

- Ce n'est pas très pédagogue en effet. Il aurait pu te parler en privé après le cours.

D'un mouvement de tête, j'acquiesce.

- Et encore, ça, ce n'est pas le pire ! m'exclamai-je. Pratiquement tous les soirs, je vais avoir des cours de soutien après la classe maintenant. Merci bien du cadeau.

- C'est peut-être un mal pour un bien, finalement. Comme cela tu pourras te mettre à niveau.

Je suis à demi convaincue.

- Mouais ! Vu mon niveau mirobolant, je ne peux que m'améliorer, c'est sûr. Mais ce qui m'énerve c'est qu'il m'impose des cours de soutien. Cours de soutien qu'il ne me donnera pas lui-même, je précise. Là pour le coup, c'est Dimitri qui va jouer le rôle du prof. Mon prof.

- Le fils des Sakharov, le négociant automobile ?

- Oui.

Petit silence. Ma mère est en train d'établir toutes les connections, fouillant dans sa mémoire moult détails.

 - Mmmmh ! Je comprends mieux maintenant pourquoi cette histoire de cours de soutien te perturbe tant que cela, reprend ma mère. Si mes souvenirs sont exacts, Dimitri est ton amoureux secret de l'année dernière.

Qu'est-ce qu'elle m'énerve à se souvenir de tout comme cela ! Ce n'est pas possible d'avoir une mémoire pareille. Des fois, cela m'arrangerait qu'elle oublie certaines choses. Et Dimitri en fait partie. C'est à la fois rassurant et agaçant qu'elle se rappelle de tous mes petits tourments d'adolescente, grains de sable insignifiants au regard de problèmes bien plus grands dans ce bas monde. Je suis impressionnée par la perspicacité de ma mère.

- Je pense que l'idée de te retrouver seule avec lui pour les cours de soutien te dérange, ma Fille ! Tout à la fois, tu en rêves et tu as peur.

Bing ! Erreur ! Ce coup-ci, elle n'a pas deviné juste.

" Game Over, maman ! "

Au fond de moi, je souris. Mais je ne peux pas lui dire que, désormais, Dimitri ne représente rien pour moi. Je suis lâche. Je vais laisser ma mère dans l'ignorance. Ne pas lui dire que l'image qu'elle se fait de sa fille ne correspond pas à la réalité. C'est sa réalité. Pas la mienne. Pour la seconde fois de cette foutue journée qui n'en finit pas, je me sens minable. Je me hais. Je vais lui mentir, je le sais. Je n'ai pas le choix. Pas encore.

- Oui, maman, dis-je d'une petite voix miteuse. Tu as sans doute raison. C'est le fait d'être seule avec lui qui me met mal à l'aise.

Ce n'est qu'un demi mensonge après tout, mais je ne me sens pas mieux pour autant.

Papa rentre sur ces entre-faits, arrêtant là notre conversation entre filles. Il tombe à pic. Ce soir, cette interruption m'arrange.

- Bonsoir, mes chéries ! lance-t-il gaiement. Tout va bien ? Brrrr, quel froid ! Il ne fait pas bon laisser un renne dans la toundra. Le ciel est clair. Cette nuit, il va geler. Yulia ? Est-ce que tu peux t'occuper des chevaux avant que l'on passe à table, s'il te plaît ? J'ai peur que le poulain attrape la gourme avec ce temps.

- Oui, bien sûr.

J'enfile un épais manteau trop grand pour moi. J'emprunte également la chapka paternelle. Et courageusement, après avoir fait une bise éclaire à mon père resté sur le pas de la porte, je me lance à l'assaut du froid anormalement mordant de mars.







Depuis le 26/06/2009