Auprès de toi

Chapitre 26




 

La semaine s'étire doucement, sans incidents. Nous sommes à présent jeudi. Ce soir, ce sera mon second cours de soutien de mathématiques. Ce soir, ce sera ma première nuit à l'Internat.

Monsieur Gordievski a accueilli avec enthousiasme notre requête de la veille, trop ravi sans doute de voir l'intérêt que je porte enfin à mes études et à ma réussite. Il va sans dire que Lena est principalement la source de cet intérêt soudain. Mais cela, notre bon (oserais-je dire naïf ?) proviseur ne le sait pas. Quoi qu'il en soit, Monsieur Gordievski a tout de suite accepté que je reste dans les locaux de l'école les soirs de soutien, décrétant que je partagerai la chambre de Lena ces soirs-là. Puis il a ensuite téléphoné à mes parents pour discuter des modalités pratiques et s'arranger avec eux.

Rien n'aurait pu me faire plus plaisir. Tout va pour le mieux, et je ne vois aucun nuage dans le ciel de ma vie. Ce soir, je ne rentrerai pas. Ce soir, je passerai la soirée avec Lena. Ma Lenoscka.

***

- Bonne nuit, à demain ! me lance Dima au moment de se séparer devant la porte de la classe.

Le cours de soutien s'est divinement bien passé. J'en viendrai presque à aimer les mathématiques grâce à Dimitri et sa manière très personnelle d'expliquer les théorèmes que nos vieux professeurs s'emploient à rendre barbants. Nos conversations, d'ordinaire très animées, un silence s'installe pourtant entre nous au moment de se quitter.

Hésitant, il dépose ses lèvres au coin des miennes. Baiser frôlé. Baiser volé. Je le regarde s'éloigner à grands pas, sans se retourner.

Haussant les épaules, je me détourne à mon tour et pars dans la direction opposée rejoindre Lena. Le bruit de mes pas sur le marbre raisonne dans le néant. C'est étrange, ce silence. Moi qui ne connais que l'agitation des heures de cours, l'école me semble bien calme à présent, les locaux dénués du  fougueux tourbillon de la jeunesse en ses murs.

Au bout de cet interminable couloir, enfin le grand escalier menant au dortoir des filles dans l'aile Ouest.

- J'ai cru que tu t'étais perdue.

Lena se tient en haut de l'escalier, un petit air de malice illuminant son visage.

- Il s'en est fallu de peu dans ce dédalle de couloirs. Dois-je te rappeler que je ne connais pas cette partie de l'école ? dis-je faussement vexée, en arrivant à sa hauteur.

Elle me tire la langue avant d'ajouter :

- Allez, viens ! On va dîner.

C'est vrai qu'il est 20 heures 30. Jusque-là, je n'avais fait attention aux  protestations de mon estomac qui crie famine.

- Je te suis.

***

Là encore je suis surprise du calme qui règne dans le réfectoire. A peine plus d'une quarantaine de personnes se partagent l'espace. L'ambiance est chaleureuse. Je n'ai vraiment pas l'impression d'être à l'école. Dans un coin de la pièce, une télévision. Un petit groupe d'élèves révise à l'écart, un autre joue aux cartes tandis qu'un troisième discute à voix basse près de la fenêtre.

Tout le monde se rassemble dès que les surveillants entrent dans la pièce. C'est Madame Gorlanova qui s'occupe des jeunes filles. Monsieur Chevtchenko quant à lui est chargé de la discipline dans le dortoir des garçons.

Chacun connaît sa place, à croire qu'ils ont tous une chaise attitrée autour de cette table. Rassurante routine.

Je m'assois à côté de Lena, en bout de table tandis que Madame Gorlanova apporte le plat de résistance. Au menu de ce soir, ce sera bortsch pour tout le monde.

- Ce cours de soutien m'a tuée, dis-je tout en commençant  de manger.

Je me sens en effet comme migraineuse, le front barré d'une douleur diffuse mais lancinante.

- Cela ne s'est pas bien passé avec Dima tout à l'heure ?

Dima. Le souvenir de ce baiser me revient en mémoire. Oh ! Si seulement Lena était venue m'attendre à la sortie de ce cours. Dima n'aurait rien tenté si elle avait été là. Et maintenant, je vais devoir lui dire qu'il n'a rien à espérer de moi. Que je ne ressens rien pour lui. Je vais devoir lui dire. Je vais lui faire du mal. Je ne veux pas lui mentir. Mais je ne peux pas lui dire que je suis avec Lena. Ahhhhh !!! Je me déteste !!!

- Si, si, très bien, dis-je, gardant le nez dans mon bortsch pour ne pas croiser le regard de Lena.

- Alors, Volkova, t'as aimé ça, hein ? lance soudain une voix raillée et sournoise.

Petr. Petr est assis en face de moi, affichant un sourire carnassier emprunt de sous-entendus plus que douteux. Apparemment, il a suivi notre conversation à Lena et à moi.

Petr est le portrait- type de l'emmerdeur public, l'agitateur de la classe, le cancre de service. Et dire qu'il est le voisin de pupitre de Dimitri. Je ne sais pas comment fait Dima pour supporter ce gars au combien désagréable. Ce garçon m'est antipathique à un point qu'il n'est pas possible de le dire tout en restant polie. Victime de ses frasques étant plus jeune, je me tiens le plus possible à l'écart de ce bon à rien aux cheveux poil de carotte. Je le hais. Et il le sait. Il en joue.

- Hein ? Hein ? Volkova, t'as aimée ça avec Dimitri, hein ?

Je serre le poing sous la table. Surtout ne pas répliquer. Ne pas s'énerver. Il serait bien trop content de parvenir à ses fins en me faisant exploser de rage.

- Ben, alors ? Tu dis plus rien ? Avoue que t'as aimée ça ! Et t'en redemande, hein ? Sale chienne !

Paf ! Le coup est parti en un éclair. Lena vient de lui donner une gifle magistrale. Elle s'est levée tellement brusquement que sa chaise en est tombée à la renverse. Plus personne ne mange. Plus personne ne parle autour de cette table. Un silence pesant s'installe tandis que Petr se masse la joue.

- Oh ! Comme c'est mignon, Volkova ! Ta p'tite copine se rebelle. T'es jalouse, Katina ? Tu voudrais bien prendre ton pied aussi, hein ?

Le regard haineux, il fusille Lena. Elle ne baisse pas les yeux, soutenant son regard, mâchoires serrées.

- CELA SUFFIT !

Madame Gorlanova vient de taper du poing sur la table. Chacun sursaute, surpris.

- Monsieur Petr Vassilievitch Somov ! Vous serez collé jusqu'à nouvel ordre pour votre insolence. Je ne tolèrerai plus de tels propos salaces en ces murs !

Dans un premier temps, Petr semble vouloir protester puis se ravise.

- Quant à vous, Mademoiselle Helena Olegovna Katina, bien que votre réaction soit compréhensible, je ne peux tolérer de tels excès de violence. Ceci est votre premier avertissement, Mademoiselle. Que cela ne se reproduise plus.

Lena s'étant rassise, la tête penchée, elle murmure un petit " Oui, Madame Gorlanova. "

- Bien ! L'incident étant clos, que chacun desserve ses couverts avant de regagner son dortoir. Allez !







Depuis le 28/07/2009