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De loin, je les aperçois. Bien que souriante, Lena a le fard qui lui monte aux joues tandis que Serguei passe affectueusement son bras autour de ses épaules. Tania se tient quelque peu en retrait, guettant mon arrivée sans doute. Je lui ai dit que je ne serai pas longue. Résultat : il m'a fallu pas moins de dix minutes pour décider de ma tenue. A peine le temps de les rejoindre que déjà Serguei m'enlace et, à la manière d'un grand frère protecteur, dépose un baiser bruyant sur mon front. - Petite cachottière, va ! Et sans plus de commentaires, tous les quatre, nous nous dépêchons de rejoindre notre salle de classe. *** Je n'écoute pas un traître mot du cours. Quoi de plus rasoir que l'Histoire ? Bon d'accord, il y a d'abord les Maths. L'Histoire arrive en seconde position sur le baromètre de l'ennui. Franchement, je n'ai que faire de savoir que Paris a été conquise en 1812. Tout cela est à mille lieux de mes préoccupations présentes. Le cœur léger, plongée dans les méandres de mes pensées, je me remémore les évènements récents. Je suis heureuse. Comme libérée du poids d'un trop lourd secret que seules Lena et moi portions jusqu'à présent. Fière de moi, je le suis également. Et de ma Lenoscka aussi. Elle s'est confiée à Serguei tandis que moi, je discutais avec Tania. Tania. Serguei. Ces deux-là ne pouvaient pas mieux réagir. Et je mesure la chance que j'ai de les avoir. Tous. Autour de moi. *** Les cours terminés, il est à présent l'heure de rentrer. - On se voit ce week-end ? demandais-je au moment de se quitter. - J'y compte bien, mon Ange. J'ai la permission de sortie signée du proviseur. Je serai chez " Sacha " demain après-midi. - D'accord. Furtivement, je l'embrasse. Tania et Sergueï sont là qui m'attendent. - Bonne nuit, ma belle Lenoschka. A demain. Je la regarde monter les grands escaliers de marbre et regagner sa chambre d'internat. Puis, ayant disparue de mon champ de vision, je rejoins Tania et Sergueï restés à quelques pas de là. Et tous trois, nous prenons le chemin du retour, affrontant la bise glaciale de mars. *** Je pensais me réchauffer mais ce que je vois depuis le pas de la porte suffit à me glacer les sangs. Assise à la table du salon, ma mère est courbée en deux, la tête dans ses bras. Incompréhension totale. Cruellement, le temps s'arrête au moment où tout bascule. Je maudis cette seconde interminable qui s'étire en longueur. Que se passe-t-il, bon sang ? Les épaules secouées de spasmes, elle sanglote. Figée, je cherche fébrilement mon père des yeux. Il est sur le canapé comme brisé, le visage également dans les mains. N'y ayant pas fait attention jusque-là, je remarque à l'instant que la télévision est allumée. Elle diffuse des images qui dépassent l'entendement. Sans crier gare, je suis saisie d'un éclair de compréhension qui me foudroie le cœur. Ce ne peut être cela. Non, ce n'est pas possible. Un homme en gabardine s'adresse l'air grave et solennel à une nuée de microphones. Notre beau drapeau trône derrière lui, majestueux et impérial à la fois. "…A été attaquée de la plus vile des manières. Ce jour d'hui, Géorgiens et Kazakhstanais ont envahi notre Beau Pays. C'est pourquoi j'en appelle à toutes les âmes valeureuses de notre Sainte Russie. Pour défendre notre Belle Patrie de cette infâme agression sans nom… " - Papa ? Aucune réaction. - Papa ? Il reste prostré malgré mes appels. - PAPA !!! Qu'est-ce qui se passe, bon sang ? Son regard d'azur se dirige enfin dans ma direction. Il a les yeux remplis d'eau. La gorge nouée, il parvient à grande peine à dire : - La guerre est déclarée. |