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Ses mots sonnent tel le couperet qui tombe. Ma gorge se noue. Mon cœur s'emballe. Le sang cogne à mes tempes tandis que raisonnent dans ma tête les terribles paroles de mon père. - Non ! Non ! Ce n'est pas possible. Je parle fort. Je gesticule. Je brasse de l'air. Mais cela ne change rien à la situation. Résignée et impuissante, ma mère jette un regard désolé en ma direction. M'ouvrant les bras, je m'y précipite, délivrant les rivières de mes yeux au creux de son épaule maternelle. Trompant son propre chagrin, elle s'emploie maintenant à me consoler, distribuant caresses et baisers à foison. Inlassablement, elle répète tout bas que ça va aller, que tout cela va s'arranger. Comme pour s'en convaincre elle-même. Et ses mots me bercent. Trop fatiguée d'avoir pleurée, je me laisse persuader par ses mots. Ses mots qui sonnent faux. Oui. Tout cela n'est qu'un cauchemar. Un horrible cauchemar certes, mais un cauchemar qui demain matin sera envolé. La sonnerie stridente du téléphone me sort de ma léthargie et nous fait sursauter tous trois. L'air absent, mon père se lève du canapé où il s'était effondré tantôt et décroche : - Allo ? Une voix lointaine grésille dans le combiné sans que je puisse décrypter le sens de ses paroles. Silencieux, mon père écoute cette voix, le regard dans le vide. Deux minutes. Trois minutes. Cinq minutes passent ainsi dans un silence pesant avant qu'il lâche enfin : - J'arrive tout de suite. Et il raccroche. Revigoré par cet appel téléphonique, il attrape au vol son blouson resté sur le canapé et enfonce sa chapka sur la tête. Interdites, ma mère et moi le suivons du regard. - Où vas-tu ? -… - Volodia ? - Ne m'attendez pas, je rentrerai tard. Sans plus d'explications, il l'embrasse tendrement puis dépose un baiser sur mon front et, sans mot dire, sort de la maison. *** Je n'arrive pas à trouver le sommeil, me tournant et retournant sans cesse dans mon grand lit froid. L'oreille tendue, je guette le moment où les marches de l'escalier vont enfin protester sous les pas mon père. Mais rien. Toujours rien. Rien. Hormis ce silence horrible. Oppressant. Synonyme de l'absence. Et cette attente qui n'en finit pas. Las et anxieuse, je m'occupe tant bien que mal l'esprit, promenant inlassablement mon regard entre le plafond et mon réveil. Les minutes s'écoulent. Lentement. Très lentement. Puis, les heures. Et sans m'en apercevoir, la fatigue et la douceur des draps aidant, je m'assoupis et glisse dans un sommeil sans rêves. *** - Après l'annonce de la nouvelle, mon père est sorti prendre l'air. - Tu sais où il est allé ? D'un mouvement de tête, je fais signe que non. - Le mien est également parti hier soir, fait remarquer Tania. C'est étrange. - Il paraît qu'une division blindée est entrée dans Volgograd. - Quoi ? Déjà ? m'écriais-je. Serguei, tu es sûr ? Comme convenu la veille, toute la petite bande s'est retrouvée " chez Sacha ". Mais ce samedi après-midi n'est pas aussi festif qu'à l'accoutumée. Le cœur n'y est pas. Et pour cause. En l'absence de communiqués officiels émanant du Kremlin, chacun cherche à s'informer comme il le peut. Par tous les moyens. L'incertitude faisant la part belle à la rumeur. - Aux dernières nouvelles les Géorgiens ont franchi la frontière et marchent vers le Nord en direction de Rostov, dit Sacha en apportant nos boissons. Mes enfants, tout cela n'augure rien de bon, j'en ai bien peur. - Mon père dit que les Kazakhs sont en train de remonter On ne peut pas dire qu'il n'y ait foule au bar. Le village lui-même est étrangement calme pour un samedi après-midi. On dirait que chacun est resté chez soi. En famille. Cloîtré. Voyant le peu de client au comptoir, Sacha en profite pour venir s'asseoir au milieu de nous et discuter. - Je ne sais plus quoi penser, ma petite Tania. Tout cela est tellement absurde. Qui aurait pu imaginer que Géorgiens et Russes finiraient par se haïre au point de se faire la guerre ? A ses mots une ombre passe, chacun baissant le regard au fond de son verre. Lena cherche ma main sous la table. Afin de rompre le silence qui s'est installé tantôt, Sacha tente de répondre à Tania : - En 1943, Hitler lui-même avait pensé remonter le fleuve Volga. Mais c'est plus facile à imaginer qu'à réaliser. Comme une belle femme, la Volga est mystérieuse. Capricieuse. Et imprévisible. Alors quant à savoir si le Kazakhstan a les moyens techniques de le faire, je ne sais pas…Hum…Mais disons que cela est fort probable. Lena me sert plus fort la main. - S'ils peuvent passer la Volga cela veut dire qu'en moins de deux ils seront ici, constate-t-elle gravement à voix haute ce que tout le monde pensait tout bas. - A ton avis, Sacha, combien de temps avant de voir débarquer des militaires à Kurmanakovo ? demande Serguei. - Une huitaine…deux au plus. |