Auprès de toi

Chapitre 32




 

Une heure moins deux.

Un bruit sourd me réveille en sursaut. Je mets quelques instants à rassembler mes esprits avant de comprendre que cela vient du salon. Je tends l'oreille mais n'entends que mon cœur affolé qui bondit dans ma poitrine. Retenant mon souffle, je focalise à nouveau mon attention pour mieux écouter. Il y a du monde en bas. Je suis toute ouïe mais ne distingue que des voix étouffées. Une conversation.

Prenant mon courage à deux mains, je sors précautionneusement des draps et pose délicatement mes pieds nus sur le parquet, veillant à ne pas faire le moindre bruit. Il fait frais. J'enfile une veste par-dessus ma nuisette. Puis, à pas de loup, je me dirige vers la porte et tourne prudemment le loquet. Les gons grincent malgré mes précautions. Je suspends mon geste. Aux aguets. Mais personne ne vient. Les voix continuent leur conversation. Je me détends et reprends ma progression.

La porte à peine entrebâillée, je me faufile pourtant et sors de ma chambre. Aussi légèrement que possible, je déambule dans le couloir. " Bon ! Maintenant, les escaliers." Une à une, je descends les marches, marquant une pause à chaque pas pour que ne craque le plancher.

Arrivée en bas, je perçois deux timbres de voix en plus de celle familière de mon père. Je risque un coup d'œil dans le salon. Furtivement. C'est tout juste si j'entrevois les silhouettes inconnues qui me font dos. Ce qui me saisit davantage, ce sont les traits tirés de mon père. Jamais je ne l'ai vu si préoccupé. Signe de nervosité, il tourne inlassablement entre ces doigts un morceau de papier chiffonné. Second coup d'œil. Plus long cette fois. Mon attention se porte sur ces deux mystérieux hommes que je ne connais pas. De par sa carrure, celui assis à droite doit être quelqu'un d'imposant. Il va sans dire que sa centaine de kilos inspire le respect. La seconde silhouette en revanche apparaît beaucoup plus chétive et frêle comparée à son gigantesque voisin. Les trois hommes sont attablés autour d'une discussion pour le moins animée malgré les messes basses. D'aucun semble avoir remarqué ma présence. Adossée aux montants de la porte, je reste embusquée là, veillant à ce qu'on ne puisse m'apercevoir depuis le salon.

- Quand l'as-tu reçue ? demande une voix haut perchée que j'attribue au plus maigre des deux inconnus.

-  Il y a deux jours.

- Moi, je l'ai reçue ce matin même, précise la voix de mon père.

- Tu vas t'y rendre ? questionne le plus costaud.

- Je ne sais pas. Je n'aime pas la façon d'agir du Gouvernement. D'ailleurs, cela ne m'étonnerait guère que le Kremlin en profite pour faire le ménage. Les décisions qui ont été prises ces derniers jours sont, à mon sens, plus que contraires à l'intérêt commun. Et en même temps, on ne peut désobéir à un avis de conscription. Que vas-tu faire, toi, Sakharov ?

Ses dernières paroles me font l'effet d'un raz-de-marée. Dimitri. C'est le père de Dima. Je n'avais pas reconnu sa voix jusque-là.

- Je serais le premier à me battre pour mon Pays et défendre une cause juste. Là c'est différent. On nous demande d'assassiner nos frères.

- Ils nous ont envahis.

- Mais, Volodia, ce sont des Russes ! Les Géorgiens sont Russes au cas où tu l'aurais oublié. Cela fait des décennies que notre gouvernement les exploite et les opprime. C'est une guerre d'Indépendance !

- Hum…Peut-être as-tu raison. Et vous ? Quand pensez-vous, Monsieur Gordievski ?

Mon sang ne fait qu'un tour. Je savais bien que cette voix me disait quelque chose : Monsieur Gordievski ! Décidément ! C'est la soirée des insolites ce soir ! Le père de Dima et mon proviseur. A une heure du matin. Dans mon salon. En train de discuter avec mon père.

- Comme vous, mon cher Volkov. Je suis dans le flou. Les circulaires et autres paperasses que m'envoie le ministère sont incohérentes. Je reçois une consigne et son contraire dans la même journée si bien que je ne sais plus où donner de la tête. D'un point de vue personnel, je ne dirais qu'une chose : faites attention à vous. J'ai entendu dire qu'une milice avait tout spécialement été créée pour mater les dissidents et enrôler les réfractaires aux armées. Oh ! Autre chose, tant que j'y pense. J'aurais une requête à vous soumettre, mon cher ami.

***

- Malgré toutes mes sollicitations et en l'absence de manifestations de la part de votre mère, pour votre sécurité, je ne peux vous garder en interne plus longuement au sein de l'école.

- Je comprends, Monsieur le Proviseur.

Lena contemple honteusement le bout de ses chaussures. Baissant les yeux, je fais de même. Au sortir du cours d'Anglais, et sans plus de détails, nous avons eu la surprise d'apprendre par Monsieur Ivanovitch que nous étions convoquées dans le bureau du Directeur. Embarrassé, Monsieur Gordievski déambule dans la pièce les mains croisées dans le dos.

- La plupart des internes ont déjà été informés du retour dans leurs familles respectives. Je n'ai en revanche reçu aucune consigne de la part de votre mère... J'en suis navré…Mais…Aux vues de la situation actuelle des choses, il apparaît plus prudent que vous ne restiez pas seule en Internat. C'est pourquoi j'ai décidé, (Monsieur Gordievski m'adresse un petit signe de tête) en accord avec votre père, de vous placer chez les Volkov, Mademoiselle Katina.

Lenka délaisse enfin ses souliers et lève des yeux à la fois étonnés et ravis. Moi, je suis aux anges. Nous allons habiter sous le même toit. Passer nos journées (et qui sait ? peut-être nos nuits) ensemble. Lena se tourne vers moi, son regard s'illumine tandis qu'elle me presse plus fort la main. Un oiseau passe sur mon cœur en fête.

- J'ai cru comprendre que vous vous entendiez à merveille, les enfants. Vivre en famille ne vous posera donc aucun problème. Bon ! Voilà qui est réglé. Et maintenant, filez toutes les deux. Il vous reste des bagages à faire, Mademoiselles Katina. Vous partez ce soir.

- Merci, Monsieur Gordievski.

- De rien, ma petite Lena.

J'ai déjà quitté le bureau quand, sur le pas de la porte, Lena se retourne :

- Pensez-vous que ma mère puisse avoir quitté Moscou?

Monsieur Gordievski lui adresse un petit sourire désolé pour toute réponse.

***

Tenant Lena par la main, je l'entraîne dans les couloirs en direction des dortoirs. Un troupeau d'élèves patiente bruyamment devant la salle de musique.

- Hey ! 'Tention, vous deux ! protestent quelques-uns sur notre passage.

Nous traversons le groupe avant d'atteindre les grands escaliers que nous grimpons quatre à quatre. Et c'est à la fois toutes essoufflées et tordues de rires que nous refermons avec fracas la porte de la chambre.

Sous l'armoire, sa valise qu'elle a abandonnée là depuis son arrivée. Elle s'en empare et la dépose sur le lit avant de commencer à la remplir. Je la regarde faire un instant, la suivant amoureusement des yeux.

- Veux-tu bien m'aider ? dit-elle l'air faussement fâché.

Je ne prends pas la peine de lui répondre. Elle s'en étonne et cesse de s'activer, m'observant tandis que j'allume sa chaîne hifi. A peine le temps de saisir sa brosse à cheveux que déjà la chanson commence. Premières mesures de soul. Une voix rauque et suave se fait entendre.

"I never take anything for granted
Only a fool maybe takes things for granted
Just because it's here today
It can be gone tomorrow
And that's one thing that you
Never in your life ever have to worry about me
If I'll ever change towards you because
'Cause I love You…

I love You…

Just the Way…You are..."

 

Je m'approche d'elle à petit pas, sa brosse à cheveux en guise de micro et je me mets à chanter. Don't go changing, to try and please me.

 Lena se met à rire de bon cœur tandis qu'un fard apparaît sur ses joues rosées de plaisir. I would not leave you in times of trouble. 

J'ai l'air parfaitement ridicule mais je n'en ai cure. Voir les étoiles de ses yeux s'illuminer m'incite à poursuivre mon petit jeu. I took the good times, I'll take the bad times, I'll take you just the way you are.

Ayant abandonné mon micro, je l'enlace à présent, nouant mes mains sur son ventre, mon visage au creux de son cou respirant le parfum de sa nuque tandis que nous berce la musique. Pour chercher ma chaleur, Lena s'accole davantage à moi tout en nouant ses phalanges aux miennes. We never could have come this far.

Quelques baisers papillons plus tard, je dénude ses épaules, découvrant sensuellement la rousseur en étoile sur sa peau. The way that I believe in you. Et sans plus nous soucier du monde, dans un moment qui n'appartient qu'à nous seules, nous nous aimons tendrement.

Et comme l'océan capricieux et puissant qui s'en va mourir sur les galets, une déferlante de plaisir nous submerge. Je me cambre sous la caresse pour mieux m'échouer sur sa peau, les yeux fermés tandis que s'unissent les corps.

 

I said I love you and that's forever
And this I promise from my heart
I could not love you any better
I love you just the way you are.

 

Barry White, Just The Way You Are.







Depuis le 12/09/2009