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Voilà une semaine à présent que Lena et moi vivons sous le même toit. Ses valises faites, elle a emménagé dans la petite pièce voisine de la mienne. Cette fameuse pièce. Cette chambre qui aurait accueilli un enfant, se serait emplie de gazouillis, de cris, de rires et de pleures aussi parfois. Cette chambre d'enfant qui aurait respiré la vie si seulement… Si seulement le sort n'avait pas enlevé le trésor que ma mère portait en elle. Ce petit bout de vie trop pressé de naître. J'avais sept ans quand on m'a dit la famille va s'agrandir, tu vas avoir un petit frère ou une petite soeur. J'étais contente : je n'allais plus être le bébé de la famille, j'allais devenir la grande sœur. Plus je voyais le ventre de ma mère s'arrondir, plus j'avais hâte que ce petit être arrive. Elle, elle avait l'air fatigué mais ne se plaignait jamais, continuant ses besognes. Et quand enfin elle daignait se reposer une fois toutes ses tâches achevées, je venais m'installer confortablement sur ses genoux, la tête sur sa poitrine rendue généreuse par la grossesse. Elle guidait alors ma main sur son ventre jusqu'à ce que nous parvenions à sentir un pied ou une petite main sous sa peau tendue. Je devais avoir l'air émerveillé devant ce mystère de la vie et cela la rendait heureuse, radieuse de sentir bouger sous la caresse cet enfant tant attendu. Malheureusement, la vie a fait comme bon lui semblait. Comme trop souvent. Et ma mère a fait une fausse couche. Elle était seule. Nous étions seules à la maison. Quelle ironie du sort : mon père, le seul médecin du village était absent ce jour-là, de garde à l'hôpital de Kazan. Seule restait la vieille Grishka, une femme à l'allure inquiétante qui passait pour une ensorceleuse et dont tout Kurmanakovo se méfiait. C'est cette femme-là que ma mère m'a envoyée quérir de toute urgence. Affolée à la vue de tout ce sang, j'ai couru aussi vite que mes petites jambes me le permettaient pour ramener chez nous la vieille sorcière, comme on l'appelait. Grishka s'est enfermée dans la chambre avec ma mère, m'ordonnant de déguerpir en vitesse. Et ce n'est qu'au fil de longues heures qui m'ont semblé une éternité que la vieille est réapparue, emportant avec elle, un amas informe de linges souillés. C'était un petit frère. Après cela, cette chambre que l'on avait apprêtée et parée joyeusement pour la venue du bébé est restée tristement silencieuse. Inoccupée. Le temps que s'apaise la peine. Que le temps fasse son œuvre. Aujourd'hui cette pièce, trop longtemps condamnée, fermée à double tour comme on refoule un passé trop lourd, reprend doucement vie grâce à Lena, mon Amour, mon Ange qui s'installe dans ma vie pour mon plus grand bonheur. La gêne des premiers instants s'étant très vite envolée, c'est une jeune femme attentionnée, rayonnante que je découvre au quotidien et qui plus est, s'entend à merveille avec mes parents. Oui. Je crois même qu'une certaine complicité s'est installée entre eux, et tout particulièrement avec ma mère. Ces deux-là saisissent d'ailleurs la moindre occasion pour se jouer de moi et rire à mes dépends. Et ce n'est pas un hasard si la cuisine est le théâtre privilégié de nos joyeuses facéties lorsque nous, les trois femmes de la maison, préparons le dîner. Est-ce ma faute si l'autre soir j'ai malencontreusement laissé le carton et fait cuir la pizza avec ? Bon. J'avoue. Il y avait vraiment de quoi se moquer de bon cœur. Surtout à voir l'allure de la pizza complètement massacrée par mes soins. Je souris en repensant aux fous rires qui ont suivis. - Elle est en retard. Tirée de ma rêverie, je n'ai pas bien saisi. - Ta mère est en retard, répète Lena, voyant ma mine interloquée. Le temps est maussade et gris. Toutes deux attendons sur le perron du lycée. Il était convenu que ma mère vienne chercher Lena après son travail et qu'elle me dépose au passage chez Dimitri. Mes cours de soutien n'étant plus envisageables en ces murs après les heures de classe, c'est au domicile de Dima que je poursuis mes leçons de maths avec mon professeur particulier. - Elle a sans doute été retenue par… Pas le temps d'achever ma phrase que déjà un moteur se fait entendre au loin. Puis une vieille Lada rouge déboule au coin de la rue. Cette voiture, la première que mon père ait acheté voilà vingt ans maintenant, ronronne comme un chat malgré son grand âge. Je ne comprends pas pourquoi ces satanés Occidentaux dénigrent ainsi notre industrie automobile. Vous avez déjà vu une 2Cv qui démarre par -40°c, vous ? La Lada ne fait aucune difficulté pour affronter le climat et les routes de Russie. Allez savoir pourquoi ces préjugés ont la vie dure. Je n'en ai aucune idée. Le vieux 4X4 s'arrête à notre hauteur. -Excusez-moi, les filles, lance ma mère. Monsieur Demin m'a demandé un courrier urgent à envoyer de suite. Iossim Evstigneïevitch Demin est le maire de Kurmanakovo. Maman travaille à la mairie de la ville. C'est la secrétaire du maire. Nous nous engouffrons dans la voiture. - Papa est revenu ? questionnais-je. Par un petit signe de tête, elle me répond par la négative. Le ciel gronde et les nuages se sont éventrés. L'orage vient d'éclater. Pensive, je suis le ballet des essuie-glaces sur le pare-brise. Voilà trois jours à présent qu'il n'est pas rentré. A chacune de mes tentatives pour obtenir des informations, ma mère m'a déboutée, rétorquant qu'elle ne sait pas et que, même si elle savait, il y avait des choses qu'il valait mieux que j'ignore. Et ce laïus, inlassablement réitéré, mettait fin à la conversation malgré mes assauts. - Mais où est-il parti ? Il n'a pas pu oublier la fête de fiançailles de Tania et Sergueï tout de même ? Ma mère me jette un rapide coup d'oeil dans le rétroviseur. - Ne t'en fais pas. Il sera là demain pour jouer du goudok à la fête. Un silence pesant que seule semble atténuer la radio s'installe dans la voiture. Lena ne dit pas un mot, regardant défiler les carrefours successifs à travers la vitre. Puis la voiture s'arrête devant une imposante bâtisse. - Voilà on y est ! Je passerai te rechercher après ton cours. - A tout à l'heure. *** Confortablement installés, Dima et moi travaillons notre arithmétique. Atmosphère studieuse. Seul le tic tac de l'horloge résonne dans le silence. La grande table cossue du salon est envahie de manuels en tout genre : nous nous sommes passablement étalés en surface. - Ça va ? Tu as des questions ?Je réfléchis quelques instants avant de répondre.
- Heu…Non, je pense que ça va aller...pour ce qui est du Théorème de Dirichlet en tout cas…J'ai un peu plus de mal avec Gauss par contre. - On reprendra ce théorème la prochaine fois alors. Petit silence gêné. Chacun cherche quelque chose à dire mais c'est Dima qui, le premier, se jette à l'eau. - Voudrais-tu m'accompagner aux fiançailles de Tania et Sergueï demain ? Cela me ferait vraiment plaisir. Sa requête me prend de court. A vrai dire, je ne m'attendais pas à cela. Et j'hésite quelques instants avant de répondre, embarrassée : - Heu…Ben…Tu sais, Lena a emménagé à la maison, donc j'imagine que nous viendrons ensemble demain. -Hm…Je comprends. De ses grands yeux d'un bleu électrique, Dima me dévisage et plonge son regard dans le mien. Ce que j'y lis me trouble tout autant que le contact de sa main sur mon épaule. Impression étrange. Chaleur et froidure se mêlent et mes sens s'affolent tandis qu'il se rapproche de moi. Son souffle chaud sur mon visage, il s'approche. Encore. Et encore. Et moi, je reste figée. Incapable du moindre mouvement. Le contact de ses lèvres sur les miennes est maintenant inévitable quand soudain la sonnette de la porte d'entrée retentie. Nous sursautons tous deux. - Ma mère, dis-je en un souffle. Je me dégage de son étreinte et à la hâte, je rassemble fébrilement mes affaires. Et sans plus un regard, je m'enfuis rejoindre ma mère qui patiente sur le perron. |