|
La fête bat son plein. En dépit des circonstances, chacun essaye de faire bonne figure et de s'amuser. Toutefois, quelques uniformes militaires disséminés parmi la foule anile la jeunesse insouciante. La guerre est bien présente. Elle s'est invitée à la fête. Et quand bien même voudrions nous l'oublier, elle se rappelle à notre souvenir. Il y a foule. Au moins une quarantaine de personnes rien que du côté de Sergueï. Sans compter les amis et autres connaissances. Au total c'est environ une centaine de convives qui ont envahi le jardin de la villa, répartis autour de petites tables blanches, comme autant d'îlots où chacun discute et trinque à la santé des deux jeunes fiancés. Resplendissante dans sa petite robe aux reflets nacrés, et les épaules nues sous son étole de mousseline mauve, Tania est radieuse. Ne sachant où donner de la tête, elle virevolte d'invités en invités, distribuant sourires et embrassades chaleureuses. Sous le tilleul, des musiciens interprètent de manière enjouée ballades tziganes et autres grands classiques du folklore slave. Habillé comme un sou neuf bien qu'arborant une barbe de plusieurs jours, mon père est parmi eux, appliqué à caresser l'instrument qui frémit sous ses mains expertes. Il a tenu parole. Il est bien là, en train de jouer du goudok pour Tania et Sergueï. Et malgré les cernes mauves sous les yeux, jouer lui procure un tel plaisir que chaque mesure illumine davantage son visage fatigué. Les dernières notes de " Tustep " s'évanouissent à peine que déjà Monsieur Gordievski claque des mains avec ferveur, déclanchant un tonnerre d'applaudissements parmi la foule. - Mes amis ! MES AMIS ! Je vous propose de porter un toast en l'honneur de nos deux jeunes tourtereaux. Puis s'adressant à Tania et Sergueï : - Mes chers petits, il n'y a pas plus bel engagement que de se promettre toute une vie. Je lève donc mon verre à l'Amour ! GOR'KO ! Et d'un trait, Monsieur Gordievski boit son verre de vodka avant de le casser à terre. * A leur tour, les convives lèvent leur verre et la foule s'exclame : - A Tania et Sergueï! NA ZDOROVIE !!! ** Et chacun jette son verre par-dessus l'épaule. Puis, comme un signal, les premières notes de " Valenki " se faisant entendre, la plupart des invités se mettent à danser après que le couple vedette ait ouvert le bal. Les joues rosies par le plaisir de la valse, Tania virevolte au bras de Sergueï, le regard plongé dans celui de sa moitié Et le temps s'enfuit aux sons des balalaïkas et des goudoks, dans un tourbillon festif rythmé par les nombreux toasts portés par les convives. *** Assise sur les marches de la pergola, mon verre à la main, j'observe quelque peu à l'écart la foule danser. Je remarque Dima, accoudé au comptoir, le visage sombre malgré la fête. Un instant son regard triste croise le mien. Mon cœur se serre et je me détourne, honteuse et persuadée d'être la cause de son affliction. Au loin, j'aperçois Lena. Très affairée, elle aide la maman de Tania et s'occupe du buffet. Je l'admire se mouvoir parmi les hôtes, la démarche légère et dynamique. - Je peux m'asseoir ? Je n'ai pas entendu Tania venir à moi. - Bien sûr, dis-je en me décalant quelque peu pour lui faire une place sur les marches. Et tout en faisant mine de lisser les plis de sa robe, elle lance : -Un seul de tes regards en dit long. - Hein ? m'exclamais-je, étonnée. - Lena. Toute la tendresse que tu lui portes se lit dans tes yeux. - Comment ne pas aimer une fille comme elle ? Mes mots la font sourire. - Je te comprends, Yul. Et que tu aimes une femme, cela ne me choque pas. D'ailleurs, tu sais…Je vais te faire une confidence. Pendant un temps, je me suis pensée amoureuse de toi. Tout ce temps passé ensemble, à partager nos secrets de fillettes, à rire…à pleurer aussi parfois. Plus on passait de temps ensemble et moins je voulais que cela s'arrête. C'était assez dur de se quitter, tu te souviens ?…La limite entre Amitié et Amour est parfois si mince…Et en définitive, je t'aime…Comme une sœur. - Moi aussi je t'aime, ma Iana. Et je la serre tendrement dans mes bras quand, les épaules soudain secouées de spasmes, elle éclate en sanglots. Tout en lui caressant les cheveux, je la laisse déverser les rivières de ses yeux et s'apaiser quelque peu avant de susurrer tendrement : -Hey ! Ma douce. Qu'est-ce qu'il ne va pas ? Elle s'écarte de moi tandis que j'efface les perles de chagrin qui ont roulées tantôt sur son beau visage. - Sergueï est mobilisé, dit-elle, la voix cassée d'avoir pleuré. Il part ce soir pour Kazan. Accusant le coup de la terrible nouvelle, j'enlace ses frêles épaules tandis qu'elle love son visage au creux de mon cou et nous nous réconfortons mutuellement. - Oh ! Si tu savais comme j'ai peur, Yulia ! Je dépose un baiser sur son front tandis que je la berce doucement. - Et s'il ne revenait pas ? J'ai peur de le perdre, Yulia ! Tellement peur… - Chuuuuut…Ne te torture pas à penser au pire, ma Tania…Il reviendra, j'en suis persuadée…Profite de chaque instant avant son départ… Paroles bien dérisoires. Et je peine à trouver d'autres mots pour la réconforter. Alors, à défaut de paroles, je la serre plus fort sur mon cœur. - Oui. Profiter de chaque instant, répète-t-elle. Yulia…? - Hum ? Elle semble gênée et hésite avant de poursuivre. - Tu sais…Je n'ai jamais…Avec Sergueï…Enfin, tu vois ce que je veux dire…Je suis encore… Je ne peux m'empêcher de sourire en saisissant ce à quoi elle fait référence. - J'ai compris, ne t'inquiète pas…Ecoute, ne te pose pas trop de questions face à cela…Détends-toi et ça ira tout seul… - J'ai peur de pas savoir… - Tu l'aimes, et Sergueï t'aime comme un fou…Il fera attention à toi pour votre première fois. Je dépose un baiser bruyant sur sa joue pour lui donner du courage. - Allez, file maintenant ! Et cesse de te poser trop de questions. Pense seulement à tout l'Amour que tu lui portes. Tania se lève, me lance un " Merci, ma YuYu ! " au creux de l'oreille avant de filer rejoindre son fiancé. Et depuis la pergola, je l'aperçois saisir Sergueï par la main et l'entraîner discrètement à l'intérieur de la maison au premier étage. C'est ce moment là que choisit Dimitri pour venir m'accoster. Je n'avais pas fait attention et sa venue me fait sursauter. Pour la première fois de la soirée, il daigne enfin m'adresser la parole : - Je pars également demain pour Kazan. A peine le temps d'achever sa phrase qu'une patrouille de reconnaissance géorgienne survole nos misérables têtes.
* Coutume russe : on boit (de la Vodka plutôt que du Champagne) puis l'on casse le verre pour que le bonheur entre dans la maison des mariés ** " A la votre ! " " " Santé ! "
Groupe de musique http://membres.lycos.fr/tchaika/ http://orchestre.balalaika.free.fr/ |