Les jours se suivent et se ressemblent. L'air morose depuis le départ de Sergueï, Tania s'enferme dans un douloureux silence à peine rompu par quelques monosyllabes éparses. De sorte que chaque jour qui passe voit la flamme de ses yeux s'éteindre inexorablement. Et tous nos efforts pour la distraire n'y peuvent rien changer. Se demander à chaque instant ce que peut bien faire Sergueï et craindre pour sa vie, voilà sans doute ce qui ne cesse d'occuper les pensées de Tania.
Lena et moi raccompagnons Tania jusque chez elle. Puis nous rentrons à notre tour. Silencieuses, main dans la main, nous progressons sur le chemin accidenté. Encore la côte à gravir avant d'atteindre la maison. Au loin, des flashs de lumière. Roulements de tambour. Le tonnerre gronde. A moins que ce ne soit des tirs d'artillerie que le vent nous fait parvenir aux oreilles. Non. Je préfère me dire qu'il s'agit d'un orage. Certes violent. Mais un simple orage qui se prépare dans le lointain.
A peine avons-nous franchi l'arche de la cour que mon cœur se met à palpiter violemment. Haillon béant et toutes portières ouvertes, la vieille Lada crottée jusqu'au toit est garée devant les écuries. Une faible lueur diffuse émane du bâtiment. Serait-ce la lumière d'une flamme ? Une bougie peut-être ?
Etrangement, aucun son ne nous parvient. Pas même le bruit familier des chevaux dans leur box. Pourquoi cette impression étrange que quelque chose ne va pas ? Ce n'est pas normal ce silence de mort. Le souffle court, mon cœur se serre un peu plus dans ma poitrine tandis que je presse plus fort la main de Lena dans la mienne.
- Rentre à la maison voir ma mère, dis-je. Je te rejoins après.
Je murmure mais le ton de ma voix se veut sans équivoque. Pourtant Lena proteste.
- Non ! Je viens avec toi !
Je capitule alors devant les étincelles que me lance son regard décidé
Et à pas de loups, nous nous dirigeons vers l'entrée de l'écurie.
Tandis que nous nous approchons, la voix étouffée d'un homme se fait entendre dans la nuit. Lena et moi nous interrogeons du regard : ni l'une ni l'autre n'avons saisi ses paroles tant l'accent de cet inconnu est prononcé. Visiblement, il n'est pas originaire du district de Privoljsk. Pressées l'une contre l'autre, nous tendons l'oreille. Aux aguets.
- Là ! Ici ! Il y a une botte de paille. Dépose-le là, Azéri.
Au risque d'être découverte, je jette un œil à l'intérieur de la bâtisse. De dos, accroupi auprès d'un corps, je reconnais la carrure de mon père qui s'affaire. Il tient à bout de bras une poche de sérum translucide. Je suis des yeux le cordon de la perfusion jusqu'à atteindre le bras dans lequel l'aiguille est plantée. Au sol, l'homme déposé tantôt dans la paille gémit sous l'œil impuissant de son compagnon dont le treillis poisseux est maculé de pourpre.
- Tiens !...Mais tiens ! dit-il, tendant la perfusion à Azéri dont le regard inexpressif reste figé sur ce corps tordu de douleurs, allongé à même le sol.
Mon père s'occupe du blessé, s'employant à déchirer ses vêtements souillés. Gestes énergiques et précis qui dénudent ce torse, laissant apparaître l'étendue des dégâts. A la vue de ce flanc déchiré, je pousse un cri d'effroi. Et dans un mouvement de panique, la porte à laquelle nous étions adossées, Lena et moi, s'entrebâille brusquement sous notre poids tandis que nous basculons dans la paille, dévoilant notre présence.
- NON !
A peine le temps de rassembler mes esprits que le canon froid d'un AK-74 vient se loger au creux de ma nuque. Rapide comme la foudre, Azéri s'est rué sur sa Kalachnikov. Il me tient à présent en joug, immobilisant d'une main ferme Lena au sol. Son regard de geai me fixe, durement. Je me glace sur place.
- ??? ? ?????????? ????? ?
Il aboie plus qu'il ne parle. Et je déglutis péniblement en entendant cette voix sévère.
- Ma fille et son amie, répond mon père. Ne leur fais pas de mal ! Pose cette arme, elles n'ont rien à voir là dedans.
Azéri marque une hésitation et tour à tour son regard noir dévisage Lena. Puis mon père. Et enfin moi-même. Les yeux soupçonneux et concupiscents sondent ma personne avec une telle insistance que je me sens dénudée par cet inconnu qui me glace les sangs. Il y a des regards qui en disent long et celui-là ne trompe pas : cet homme ne nous veut pas du bien. Chaque fibre de mon corps en est persuadée. Ma respiration s'affole et mon coeur s'emballe. Mon estomac se noue tandis qu'une sueur froide me parcourt l'échine. Il me fixe une fraction de seconde peut-être, pourtant cela me semble une éternité.
Azéri exquise un demi sourire libidineux avant d'abaisser sa kalachnikov et, d'un mouvement de tête, désigne la porte restée bâillante :
- ???? !
Nul besoin d'en dire davantage. Un regard furtif en direction de mon paternel avant que, prenant la main de Lena, nous détallions en toute hâte au dehors.