Auprès de toi

Chapitre 36




 

Le dîner se déroule dans un silence pesant que seul vient troubler le bruit des couverts qui s'entrechoquent et les mandibules qui mastiquent. Personne ne parle, chacun très concentré sur son assiette de borchtch. Une fois ce sinistre repas terminé, mon père se lève, dépose tendrement un baiser sur nos fronts et sans mot dire sort sur le perron se rouler une cigarette. Restées là, maman, Léna et moi entreprenons de débarrasser la table, comme on effacerait cette journée morose.

Une fois les couverts desservis et la vaisselle faite, Mamoushka prépare le samovar et sort les tasses à thé. L'eau crépite. Bouillante. Et je regarde virevolter la vapeur s'échappant de la cheminée, libérant un délicieux fumet de thé noir auquel s'ajoutent quelques notes de bergamote. Dans quatre tasses, ma mère répartit le thé puis l'allonge d'eau chaude. J'aime la saveur de ce thé très fort. Penchée au dessus de ma tasse fumante, j'hume cette délicieuse odeur synonyme de tant de souvenirs d'enfance. Et comme à mon habitude, j'y ajoute un rayon de miel, tournant ma cuillère, faisant danser le thé au fond. Dans un sens. Puis dans l'autre.

- Yulia ? S'il te plaît, mon Chaton, voudrais-tu bien apporter à ton père son thé ?

D'un mouvement, j'acquiesce et, prenant sa tasse, je m'empresse d'y ajouter un nuage de lait. Toujours un nuage de lait. C'est ainsi qu'il apprécie son thé du soir. Et cela fait, je le retrouve au dehors. Il est assis. Sur les marches du perron, savourant chaque bouffée de sa cigarette. Bien que le regard perdu dans le lointain, il semble en pleine réflexion.

- Papa ? Ton thé.

Les yeux levés vers moi, il sourit à ma venue. Je m'assois à ses côtés. Le regard scintillant dans l'obscurité, je le soupçonne d'avoir pleuré. Mais je n'en dis mots. Affectueusement, il passe une main dans mes cheveux.

- Merci ma fille, dit-il alors qu'il saisit le thé que je lui tends.

Silencieux. Côte à côte. Nous réchauffons nos mains tout en soufflant sur nos tasses fumantes. Mon cerveau bouillonne malgré la fraîcheur du soir. Une question me taraude l'esprit.

- Papa ? Qui est cet … ?

- Azéri ? Veux-tu vraiment le savoir ? Cela n'a aucune importance qui il est au fond. Ne pose que les questions dont tu es vraiment sûre de vouloir la réponse. Il y a des choses qu'il vaut mieux ignorer. Crois-moi.

A nouveau, le silence se fait entendre entre nous. Je réfléchis aux paroles qu'il vient de dire. La Vérité ne me fait pas peur. C'est le fait de ne pas savoir qui est effrayant.

Et toujours ce silence. Pesant. Ce silence bavard que mon père brise en premier.

- Tu te rappelles ? La fois où tu as décroché le frein à main ?

Je regarde devant moi. Les lignes de la vieille Lada garée dans la cour se dessinent mystérieusement sous la lueur lunaire.

- Et comment ! Bien sûr que je m'en souviens ! Comme si c'était hier.

Je devais avoir huit ans au plus. Tania et moi jouions, comme les enfants que nous étions à l'époque. Et tous ces boutons sur le tableau de bord. Ces attrayant boutons. Notre imagination d'enfant avait fait le reste. Nous étions dans un coque pite d'avion. Tania lisait le ciel sur une carte routière, m'indiquant le plan de vol tout en prenant garde de ne pas nous faire repérer par les radars. Moi, en pilote chevronné,  je passais à travers les montagnes de l'Oural avec dextérité malgré le brouillard épais. Tout allait pour le mieux jusqu'à ce que je manœuvre le manche à balais…et que la voiture, prenant de l'élan, vienne embrasser le portail de la grange. Rude atterrissage. Dur retour à la réalité. Je revois la tête de mon père, découvrant le V que formait désormais le capot du 4X4. Visiblement nous nous remémorons les mêmes détails. Et nous éclatons de rire. Complices.

- Quelle piètre conductrice j'étais !

- Je ne te le fais pas dire, ma fille ! réussit à dire mon père entre deux fous rires.

- HEY ! C'était pas ma faute ! J'ai jamais appris à conduire, je te signale !

- Très juste ! Et il est temps de remédier à cela.

Posant sa tasse vide sur une marche d'escalier, la main tendue, il m'invite à en faire autant. Je me sens redevenir sa petite fille de huit ans quand sa grande main protectrice enlace la mienne, menue et frêle.

Il m'ouvre la portière du 4x4.

- Tiens ! Assieds-toi derrière le volant.

Il fait le tour du véhicule et vient me rejoindre côté passager. Puis il se met à m'expliquer toute la psychologie automobile de notre vielle Lada. Levier de vitesse. Point mort et embrayage. Une dizaine de minutes plus tard, il tourne la clef de contact. Après un toussotement, le vieux tout-terrain se met à ronronner comme un chat. Une petite tape sur le genou droit, mon père m'invite à doser la pression de mon pied sur l'accélérateur. Le moteur réagit au quart de tour. Les chevaux sous le capot se mettent à vrombir brièvement.

- Embraye. Ton pied gauche, précise-t-il. Et maintenant passe la première.

Très attentive, je suis les instructions de mon professeur, trop heureuse de pouvoir enfin conduire sa voiture.

- Voilà ! m'encourage-t-il. A présent, relève lentement ton pied de l'embrayage. En douceur !

Le moteur proteste et s'emballe. Sauts de cabri et toussotements. Le 4x4 s'arrête brusquement deux- trois mètres plus loin.

- Bon ! Ce n'était pas si mal. Pour une première fois. Mais sois plus douce avec la direction, Yulia.

Nous continuons ainsi notre leçon de conduite. Mon père usant de pédagogie et de patience, je m'améliore au fil des minutes. Et une heure plus tard, je suis capable de manœuvrer la voiture dans la cour.

Mon père coupe enfin le contact, stoppant là notre leçon pour ce soir. Le bonheur qui se lisait tantôt dans son regard s'est évanouit, laissant place à un visage fermé, marqué par les soucis.

- Yulia ?! Ma chérie, promets-moi une chose…

Prenant mes mains dans les siennes comme pour me faire saisir tout le sérieux des paroles qui vont suivre, il plante son regard dans l'azur de mes yeux que la lune fait scintiller.

-…Tiens ! Prends ça !

Je me retrouve avec une Bible entre les mains. Une vieille Bible au cuir usé. Usé par les ans. Usé par les psalmodies d'un autre temps. Je ne comprends pas. Pourquoi une Bible ? A mon regard interrogateur, il répond :

- Ne pose pas de questions, ma fille. Mais ne t'en sépare jamais. Jamais ! Tu m'entends ? (Il pose un doigt sur mes lèvres) Chut, laisse-moi finir…Et si un jour des hommes investissent la maison, ne réfléchis pas…Sauve-toi, avec Lena… Partez chez Grand-mère, à Kazan…Tu m'as bien compris ? Yulia, promets-moi ! Promets !

La gorge serrée et la vue brouillée, je secoue faiblement la tête. Son regard si dur, si noir, je ne peux qu'acquiescer et promettre.

***

Le cœur las et l'esprit torturé par tant de questions, je ne peux me résoudre à dormir seule. A petits pas, je parcours le couloir menant à la chambre de Lena. Elle dort paisiblement. Je la regarde quelques instants. Le sourire aux lèvres, son rêve doit être agréable et doux. Prenant garde de ne pas la réveiller, je me glisse doucement dans les draps. Me blottir dans sa chaleur. Contre elle. Tout contre elle. Nos deux cœurs à l'unisson.







Depuis le 12/09/2009