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Le chemin du retour s'effectue dans l'allégresse du miracle de la vie. Enthousiasmée d'avoir vu, deviné serait plus juste, l'enfant sur le petit écran noir de l'échographe, Lena et moi posons mille questions sur la grossesse de Tania. À partir de quel mois elle va le sentir bouger ? Tu crois qu'il nous entend déjà ? Dis ! Son ventre ne peut pas éclater, hein ? Elle va avoir des nausées ? À quand la naissance du bébé? Mon père sourit au flot de nos questions. L'air bienveillant, il essaye de répondre en termes simples à chacune d'elles. Le soleil venu s'endormir sous l'horizon, la lune éclaire de ses rayons célestes les grandes plaines de Kurmanakovo. Les affres de la nuit apaisant la campagne environnante, la brume bleutée enveloppe en ses bras vaporeux le village endormi. Les ombres prennent un atour mystérieux alors que tout devient silencieux et calme. Le fond de l'air s'est peu à peu rafraîchi. Je me presse contre mon père, Lena à mes côtés tenant mon bras. L'ambiance est bon enfant quand, au seuil du portique, une impression étrange nous saisit et me glace. À demi dissimulées par l'obscurité, deux masses trônent à terre au milieu de la cour. Deux amas fumants. Restant de vie s'envolant au firmament. Le temps pour moi de réaliser l'impensable. Zorka ! Diva ! Les carcasses mutilées du vieil hongre et de ma jument gisant là, inertes. Incompréhension. Ma gorge se serre et mes yeux se brouillent. Je ravale mes larmes. Tant bien que mal. À droite, près de l'entrée de l'écurie, un fourgon et un 4x4 blindé trônent aux côtés de la vieille Lada. Le temps s'arrête. Insoutenable. Je ne saisis pas immédiatement la portée des évènements, les bouleversements qu'ils allaient opérer dans ma vie. Ce n'est que bien des années plus tard, en y repensant avec le recul et l'expérience des âges, que je comprends que ce soir où s'évaporent mes derniers lambeaux d'enfance, fait de moi la femme que je vais devenir. - Nom de Dieu ! D'une main ferme, il nous plaque contre le portique d'entrée. - Papa ?! Ainsi mis à couvert, nous pouvons évaluer la situation. Après quelques instants, dans un mouvement de tête, je lui désigne l'écurie. - Merde ! Les réfugiés, Azéri… ! Mon père passe nerveusement les mains dans ses cheveux, le cerveau en ébullition cherchant désespérément une solution. - Restez bien derrière moi, murmure-t-il tout bas après quelques minutes de réflexion. Accolés au mur d'enceinte nous longeons les limites de la propriété pour tenter d'approcher de l'écurie, veillant à ne pas faire le moindre bruit. La nuit noire ne nous facilite pas la tâche pour voir où nous mettons les pieds. Qu'importe ! Moi je n'ai d'yeux que pour les cadavres des animaux jonchant le sol. Je sens monter à nouveau les larmes refoulées tantôt. Non ! Je ne pleure pas. C'est la bise qui irrite mes yeux. Je manque de trébucher et me retiens in extremis au volumineux sac dos devant moi. - Ça va ? souffle mon père, à demi retourné vers moi. Je lui réponds d'un mouvement de tête. Nos ombres glissant sur les murs, c'est plaqué au battant de la porte que nous atteignons l'écurie. Mon père risque un œil à l'intérieur. Puis un second, moins furtif. D'un signe de la main, il nous indique de le suivre. Nous entrons à pas de loup. À l'odeur suave du foin se mêle une autre, âpre, désagréable. Nous comprenons d'où cela provient quand nous découvrons, gisant derrière un monticule de foin, Azéri et son camarade. Mon père se précipite, posant à terre son sac à dos. Agenouillé auprès d'eux, il cherche leur pouls. Mais il n'y a plus rien à faire, tous deux ont reçu une balle en plein cœur. La tête dans ses mains, mon père est fébrile. Lena et moi restons plantées là, sans le moindre mouvement, choquées de la scène s'offrant à nos yeux enfantins. Gémissement dans l'un des boxes. Nous sursautons avant d'accourir. Le poulain lève la tête dans notre direction, l'œil vitreux, les naseaux dilatés par la peur. Le poitrail flanqué d'une profonde balafre sanguinolente, il ne tient même plus debout et renâcle faiblement à notre venue. À ses côtés, étendue dans son propre sang, sa mère. Le regard éteint, Choumka a reçu une balle en pleine tête. L'horreur peut se lire sur chacun de nos visages. Le pauvre poulain lutte contre sa fin prochaine. Il tente de se dresser sur ses jambes, chancelle et retombe lourdement, lâchant un râle sourd. Ce ne sont plus les larmes mais la rage qui me monte à la gorge. Une œillade à mon père, je comprends de suite ses intentions. À portée de main, il a saisi la masse. - RETOURNEZ -VOUS ! hurle-t-il. NE REGARDEZ PAS ! Lena enfouit son visage au creux de mon épaule. Je me serre plus fort contre elle. D'insoutenables secondes. Dernier hennissement. S'ensuit le bruit sourd d'un corps qui chute. Avant que ne revienne le silence. Pesant. Nous n'avons plus rien à faire ici. Il nous faut trouver ma mère à présent. Qui sait ce que les hommes de Au bout de quelques minutes, Lena me donne un coup de coude et pointe le doigt en direction de la maisonnée. Suivant son regard, j'observe les grandes fenêtres du rez-de-chaussée dont la lumière filtre à travers les rideaux tirés. J'écarquille les yeux pour distinguer les silhouettes qui dansent telles des ombres chinoises dans la cuisine. Je reconnais celle longiligne et svelte de ma mère entourée de trois autres, costaudes et trapues. Des cris. Une gifle. Violente. La silhouette maternelle disparaît de notre champ de vision. - MAMAN ! Prête à m'élancer, mon père me retient par le coude et me tire en arrière. - Ne bouge pas ! m'ordonne-t-il, les dents serrées et le regard noir. |