Auprès de toi

Chapitre 41




 

- Vous devez partir. Toutes les deux. Yulia, prends la voiture !

Je le regarde, déçue. Est-ce vraiment mon père ? Lui qui ne m'a jamais parlé aussi sèchement. Sa voix résonne comme une menace à mes oreilles d'enfant terrorisé. Pour la première fois, j'ai peur de ce regard froid qu'il pose sur moi. À nouveau, je jette un coup d'œil vers les fenêtres éclairées. La silhouette maternelle n'y est toujours pas réapparue. Suivant mon regard, mon père observe une dernière fois la maison avant de se tourner vers moi. Il ouvre la portière du 4X4. D'autorité, m'enlevant dans ses bras, il me dépose sans ménagement derrière le volant.

- Lena, monte côté passager !

Il parle tout bas mais c'est comme s'il hurlait. Sans un mot, Lena s'exécute.

- Filez à Kazan. Ne passez pas par la Gran'Route : il doit déjà y avoir des barrages. Suivez le sentier et passez par la forêt de Sorine. Ne vous arrêtez pas surtout.

Je n'ai pas le temps de protester qu'il allume le contact. La vieille Lada toussote avant de démarrer. Le temps presse, le bruit du moteur a alerté les soldats qui s'empressent de sortir de la maison. Un dernier échange de regard. Mon père me prend dans ses bras, le visage à la fois triste et serein.

- Je t'aime, ma petite fille. Ne l'oublie jamais.

Instant trop court. Premiers coups de fusil. Se jetant au devant des hommes de la Milice, il hurle.

- FUYEZ !!!!

Je suis un automate. Je n'ai plus conscience de ce que je fais. Dans un état second, comme galvanisée par la peur, je manie les vitesses comme jamais je n'aurais pensé en être capable. Le 4X4 s'ébranle et part à vive allure. Je n'ai que le temps d'apercevoir mon père dans le rétroviseur, se tenant les flancs après les coups de crosse d'un milicien.

***

La forêt dense revêtue de ses ombres nocturnes me donne la chair de poule. Je regarde sans réellement voir la route. Et je conduis, tel un pantin mu par une main inconnue. Le 4X4 caracole à vive allure sur les chemins accidentés. Chaque racine d'arbres empiétant sur le sentier est autant de montagnes russes qui font bringuebaler le vieux véhicule. Et ces soubresauts incessants me donnent encore davantage mal au cœur.

Lena aussi tétanisée que moi ne dit mot, se contentant de tenir sur ses genoux le sac à dos que mon père lui a confié tantôt. Le regard hagard, elle fixe la route à travers le pare-brise fissuré par une branche trop basse.

Je n'y tiens plus. Si cela continue je vais réellement rendre mes tripes. Le teint gris, baignée de sueur, je tire brusquement sur le frein à main. En catastrophe je m'extirpe du 4x4 et cours m'appuyer auprès du premier arbre venu, duquel je baptise copieusement les racines. Mais vomir ne me soulage pas pour autant. Les mains moites et le front en nage, j'ai toujours le cœur serré dans ma poitrine. Je voudrais hurler mais je n'y arrive pas alors je me courbe en deux une seconde fois, évacuant hors de moi cette bile qui m'écœure. Je m'adosse à mon arbre, ce grand platane qui me contemple du haut de ses décennies. Lasse, je glisse le long du tronc. Ma gorge serrée ne laisse échapper qu'un râle alors qu'il me semble hurler le nom de Lena. Elle, qui n'avait jusqu'à présent pas osé descendre du 4x4, accourt vers moi, le regard inquiet. Fouillant dans le sac à dos, elle déniche une bouteille d'eau que je m'empresse de porter à mes lèvres. Pourtant ce goût âpre persiste dans ma bouche. Lena me prend dans ses bras et me berce comme une enfant. Doucement. Dans sa chaleur, son corps pressé contre le mien, je reviens à moi, reprenant progressivement mes esprits. Je tremble telle une feuille chahutée par les aléas du vent, les tourments de la vie. Les mains secouées de spasmes, je ne contrôle pas leurs tremblements. Lena y dépose les siennes en un geste apaisant. Nous échangeons un regard. Un simple regard. Une fenêtre ouverte sur l'union de nos âmes. Un dialogue muet entre nos deux êtres. Un simple regard qui en dit long. Fébrilement, je me mets à lui retirer sa parka puis son pull. Un grain de beauté sur son sein. Un autre sur la hanche. Je lis la carte de son corps comme si je le découvrais pour la première fois. Et elle me regarde de ses yeux d'oubli pur *. Comprenant ma douleur. La partageant. Oublier les tourments sur sa peau. M'oublier. M'abandonner sur son corps, tel un naufragé à la dérive implorant les cieux que l'on vienne le sauver.

Penchée au dessus de moi, sa pierre de lune se loge dans mon cou. À son contact, un frisson me parcourt le corps. Tressaillement qu'elle interprète comme un frisson de désir. Le regard levé, je contemple le ciel de son visage s'offrant à moi. Lena me déshabille. Me dénude de cette nuit atroce. Ses mains me frôlent en caresses légères. Je me laisse faire. Indifférente. Je ne me suis jamais sentie aussi seule que dans ses bras à cet instant. Lena redouble de tendresse, cherchant à me prouver toute l'affection qu'elle me voue. À cette minute, je suis absente. Perdue dans les méandres de mes pensées. Cloîtrée dans les tréfonds de mon être. Je ne réagis pas à ses caresses. Et quand sa main glisse voluptueusement vers mon intimité, j'éclate en sanglots.

- Non, je t'en prie, suppliais-je tout bas.

Lena suspend son geste, fouillant mon regard, essuyant les sillons que les larmes ont creusés sur mes joues.

- Serre-moi. Serre-moi fort dans tes bras.

Elle roule sur le côté, se colle à mon dos. Le visage au creux de mon épaule, son parfum, sa respiration chaude dans mon cou m'apaisent. Revêtue de ses bras, les affres de détresse qui m'habitent se dissipent l'espace d'un instant. Lovées l'une contre l'autre, nous nous assoupissons dans les ténèbres de la nuit.

 

* ARAGON : " Tu m'as regardé de tes yeux d'oubli pur "  







Depuis le 11/10/2009