Auprès de toi

Chapitre 42




 

L'aurore caresse de ses rayons dorés les flèches de la mosquée (??????) Kul-Sharif.

Kazan la Belle Endormie s'éveille à peine quand nous entrons en ville. Tout est calme. Quasi désert. Un vieil homme et son chien, assis sur un banc, contemplent la Kazanka, silencieux. Pas âme qui vive au dehors en cette heure matinale hormis ce naufragé hypnotisé par les reflets de l'eau. Les rideaux baissés des échoppes donnent à la ville un soupçon de mystère. Ville fantôme hors du temps.

Nous longeons la Kazanka, magnifique Dame Bleue parée de mille diamants scintillants sous le soleil matinal. Au loin, telle une île au milieu du fleuve, se dessine le mausolée dédiée aux soldats tombés pour la Mère Patrie. Tout semble si paisible. C'est sans compter sur les ruines quand, dépassant le Kremlin, nous tournons au coin de la rue Baouman. La réalité de la guerre nous saisit alors. Ici ce sont déroulés des combats de rue, cela ne fait aucun doute. À croire qu'aucune contrée n'est épargnée par cette sordide réalité, celle de deux peuples frères se livrant bataille pour des motifs dépassant l'entendement. Kazan ne m'apparaît plus paisible à présent. Cette ville dort du sommeil des Morts. Une seule question m'envahit l'esprit : va-t-on trouver Baba Slava, vivante ? Mes pensées se troublent. Mon cœur se serre tandis que mes mains se crispent sur le volant.

Arrivée à l'angle des rues Kremliovskaïa et Lobatchevskir, je m'arrête, indécise. Je ne suis plus très sûre du chemin à prendre. La plupart du temps quand nous allions rendre visite à grand-mère, je somnolais sur la banquette arrière, me souciant assez peu au final de la route empruntée par le 4x4 familial.

Tenant toujours contre elle le sac à dos, les grands yeux émeraude de Lena me dévisagent, interrogateurs.

- Je me rappelle plus trop de la route, expliquais-je, à demi agacée contre moi-même. Ce doit être à gauche, après la Bibliothèque Nationale. Non ! Peut-être à droite. Ah non ! Non ! À gauche. Je crois bien que c'est à gauche. Oh ! Et puis, ZUT !

Sans laisser plus de place au doute et à l'indécision, j'embraye et tourne sèchement à gauche.

Effectivement, je ne me suis pas trompée. Nous passons devant la pyramide avant d'atteindre la cathédrale Saint Pierre et Saint Paul (??????????????? ??????????? ?????). Puis, m'éloignant du centre-ville, je mène le 4x4 au travers des ruelles du vieux Kazan.

***

La façade triste du vieil immeuble se dresse devant nous. Timidement je pousse la porte cochère, entraînant Lena dans les traboules sombres de ce quartier mal famé de Kazan. Le bruit de nos pas trouve écho en ces murs suintant d'humidité nauséabonde. Un rat bien gras surgit de nulle part déboule devant nous. Lena pousse un cri et se presse davantage contre moi. L'animal, indifférent à notre stupeur, saute par dessus le canal d'évacuation d'eau et poursuit sa route dans le cliquetis que provoquent ses petites pattes dans les flaques.

Reprenant notre route en direction de la lumière que nous apercevons au loin, nous atteignons une petite cour intérieure.

- Viens ! C'est par là, dis-je en lui prenant la main, désignant un vieil escalier tortueux au fond de la courette.

La rambarde plus que rouillée ne semble plus vraiment scellée et chaque marche, au bois liquéfié par les années, grimace sous nos pas, à croire qu'elle va succomber à notre passage et céder. Nous pressons le pas. Monter cet escalier me donne le tournis. J'ai l'impression de tourner sur moi-même, de plus en plus vite, entraînant Lena dans ma course folle. Atteindre le pallier saines et sauves est déjà une victoire sur cette vieille bâtisse délabrée.

L'appartement se situe au fond du couloir. Je tambourine à la porte, n'hésitant pas à user des points sur le bois épais. Aboiements à l'intérieur, mais aucun signe de Baba Slava. Je m'acharne davantage contre la vieille porte d'entrée pour qu'elle m'entende.

- Babouchka ? C'est moi ! Yulia ! Ouvre !

Les aboiements redoublent, le chien se met à gratter le bois avant que ne s'ouvre enfin la porte, laissant apparaître ma Baba Slava le visage ravagé de tristesse.

- Oh, Mon Dieu ! lâche-t-elle à travers les larmes, me serrant fort contre elle. Vous, ici ! Il est arrivé grand malheur, n'est-ce pas ?

Il est de ces questions qui n'appellent aucune réponse. J'enfouis davantage mon visage au creux de ses petites épaules voûtées par les ans.







Depuis le 11/10/2009