Auprès de toi

Chapitre 43




 

Assises autour de la table devant une limonade, je raconte cette nuit atroce où nous avons dû fuir Kurmanakovo. Silencieuse, Baba Slava écoute mon récit mais son visage impassible trahit pourtant une profonde tristesse. La grande chienne Setter est venue s'asseoir près d'elle. La truffe posée sur les genoux de sa maîtresse, Laïka somnole tandis que Baba Slava lui caresse la tête de ses petites mains usées de labeur.

Les yeux mouillés de pluie, c'est cependant d'une voix sans appel que Baba Slava prend les choses en main :

- Bien ! Vous allez rester ici et ne sortir sous aucun prétexte. Il va falloir vous cacher et vous faire oublier…Du moins pendant quelques temps

- Comment cela nous faire oublier ? Mais qui pourrait bien s'intéresser à nous ?

Baba Slava a un petit sourire triste avant d'expliquer :

- Les miliciens. Ils n'en ont rien à faire de nos misérables vies. Tout ce qui compte à présent pour eux, c'est de mettre  la main sur ce que vous cachez.

- Mais c'est absurde ! Nous ne cachons rien, s'exclame Lena.

À nouveau, Baba Slava a ce sourire compatissant qui me désarme.

- Lena, Yulia, essayez de vous rappeler. Vadim ne vous a-t-il point donné quelque chose ? Comme heu…Je ne sais pas…N'importe quoi qui puisse contenir un carnet de notes.

Je réfléchis, essayant de me remémorer le moindre détail utile.

- Le sac à dos ! s'exclame soudain Lena.

Je sursaute avant de la dévisager, l'air interrogateur.

- Yul ! Rappelle-toi ! Ton père a dit de bien prendre soin du sac à dos.

À peine le temps d'achever sa phrase que, poussant en arrière sa chaise, elle se précipite dans le couloir où elle avait tantôt posé le sac à terre. Puis revenant d'un pas énergique, elle déverse frénétiquement le contenu du sac sur la table devant nos yeux à la recherche d'un quelconque objet pouvant faire office de boite de Pandore. L'échographe portatif. Un étui à lunette. Un flacon de désinfectant. Son couteau de chasse. Son stéthoscope. Et une Bible.

Et là, c'est comme un flash qui me transperce la mémoire et le cœur. Je revois à présent papa, mettant entre mes mains cette Bible. Et surgies des tréfonds de mon être, ses paroles résonnent en moi de manière troublante : " Ne t'en sépare jamais. Jamais, tu entends ? "

- Babouchka ? La Bible ! C'est la Bible ! J'en suis sûre. Papa voulait que j'en prenne bien soin.

Derrière la façade de ses yeux, une flamme ardente illumine soudain son visage creusé par les années. Baba Slava accueille précautionneusement le Livre Sacré que je lui tends. Ses petites mains constellées de tâches de sagesse explorent délicatement les coutures des pages, la reliure de cuir craquelée. Ouvrir ce livre est comme libérer l'Esprit des Anciens. Parcourir ses pages altérées par le Temps comme révéler l'Histoire Ancestrale de nos Naissances.

Elle caresse ces feuilles jaunies gorgées de phrases et de mots surannés, s'imprégnant de cette odeur si caractéristique. Elle pourrait tenir entre ses mains tous les trésors du monde, je n'en serais pas moins fascinée par le mystère enveloppant cet objet d'un autre temps. Ses doigts s'attardent soudain sur une craquelure. Approchant tout près l'objet pour palier aux déficiences de sa vue, Baba Slava  parcourt la reliure, inspectant de près les coutures quand soudain, le cri de triomphe qu'elle laisse échapper me fait sursauter sur ma chaise.

- Quoi ? Quoi ?

- Ah ! Ah ! Je le savais ! se félicite la vieille dame. Volodia, mon fils, tu es un génie.

Aussi vite que son grand âge le lui permet, elle se précipite vers le buffet de la cuisine, farfouillant à grand bruit dans un tiroir. Armée d'un minuscule ciseau, elle s'emploie à découdre la surpiqûre qu'elle a repérée sur la couverture. Malgré les rhumatismes, ses doigts viennent rapidement à bout de la doublure. Ainsi dévoilée, la cachette secrète révèle ses trésors dissimulés : une liasse de feuilles volantes que Baba Slava étudie minutieusement.

- Qu'est-ce que c'est ? se risque à demander Léna, voyant l'air concentré de ma grand-mère.

Toute à sa contemplation, Baba Slava garde les yeux rivés sur les feuillets et lâche d'une petite voix troublée :

- Une véritable bombe !

- Babouchka ?!

Je la presse pour qu'elle nous en dise un peu plus.

- Il s'agit de la liste de tous les dirigeants impliqués.

- Impliqués ? Mais impliqués dans quoi ? enchaîne Lena à son tour.

- Que nous caches-tu, Babouchka ? Je veux savoir.

- Ton père ne voulait pas que je vous mette au courant alors …

- Je m'en fous…J'ai vu papa se faire tabasser par des soldats…J'ai le droit de savoir la Vérité il me semble, dis-je au bord des larmes.

- Ce  n'est pas un jeu, Yulia !

- Et crois-tu que les coups de crosses que papa a reçus, c'était pour jouer ? Je ne suis plus une enfant, Baba. J'ai besoin de savoir. N'être au courant de rien comme ça, c'est pire que tout pour moi, tu comprends ?

Voyant mon expression déterminée, Baba Slava se résigne et cède :

- D'accord, je vais tout vous expliquer…Mais tout ce que je vais vous dire est sous le sceau du secret le plus absolu, me suis-je bien faite comprendre ? De nombreuses vies dépendent de votre silence.







Depuis le 11/10/2009