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Installée à la table de la cuisine, Lena est assidûment plongée dans la lecture du célébrissime Guerre et Paix. Laïka, couchée contre la porte d'entrée, dort le museau entre ses pattes comme d'habitude. Quant à moi, je tourne en rond, faisant des allées et venues entre le rocking-chair et la fenêtre par laquelle j'épie les rares passants au dehors. - Tu l'as déjà lu deux fois, dis-je, me rasseyant à table. Tu vas finir par le connaître par cœur ce bouquin. - J'aime beaucoup Tolstoï, me répond Lena sans décrocher les yeux de sa lecture. Et puis cela passe le temps…Tu devrais en faire autant plutôt que de tourner comme un lion en cage. Baba Slava a une pleine bibliothèque dans sa chambre. Moi ? Lire ? Non mais est-ce que j'ai la tronche d'un rat de bibliothèque, franchement ?!! Je n'aime pas lire. Autant que je me souvienne, le dernier livre que j'ai du tenir entre mes mains était " Les Contes Traditionnels " que ma mère me lisait le soir avant de m'endormir. J'hausse les épaules sur cette dernière remarque de Lena et retourne me balancer sur mon rocking-chair. Contemplant le ciel laiteux de Kazan la Belle, je me mets à rêvasser. L'hiver a revêtu de givre les arbres nus. Les branches des sapins courbent l'échine sous le poids de la neige tandis qu'une rafale de vent invite à danser une nuée de flocons. Je les regarde virevolter dans les airs. Envieuse. Depuis combien de temps n'ai-je ressenti la morsure glacée de Décembre sur mes joues rougies ? Ni entendu la bise chahuter les hauts bois ? Ces matins d'hiver où nous partions nous promener Diva et moi dans la forêt immaculée… Ma jument, mon chez moi, les parents, mes amis … Tout cela me manque terriblement. Je réprime ces larmes qui commencent à me piquer les yeux. - J'ai envi de sortir, dis-je en me forçant à penser à autre chose. - Baba Slava nous a dit de ne pas bouger, me répond d'une voix monocorde Lena toujours plongée dans sa lecture. - Mais moi je crève d'ennui ici ! J'ai parlé fort. J'ai parlé sec ! Mon ange roux lève enfin les yeux et referme son livre avant de venir s'accroupir auprès de rocking-chair - Changer d'air…Juste changer d'air, s'il te plaît ?! La mine triste, je lui fais les yeux doux pour l'attendrir. - Ce n'est pas prudent, Mon Cœur. Baba Slava a dit de … - Juste un petit tour…Pour ne pas devenir dingue. Lena a un léger sourire avant de soupirer. Et là je sais que j'ai gagné. - Bon d'accord, se résigne-t-elle. Mais pas longtemps. - WHOUHOUUUUUUU !!! Je l'embrasse. Et comme une furie je détale chercher nos parka. Laïka, que mon vacarme a réveillé en sursaut, piétine et jappe d'impatience en nous voyant enfiler nos manteaux. Apparemment il n'y a pas que moi qui suis ravie de mettre le nez dehors. *** Longer la Kazanka au petit matin est un plaisir que je savoure avec délice, les yeux fermés, appréciant la bise sur mes joues rosies. Lena ne dit mot mais je devine qu'elle est aussi ravie que moi de cette ballade impromptue. Se serrant contre moi, elle glisse sa main dans la mienne tout en observant Laïka gambader quelques foulées plus loin. Espiègle, la jeune chienne s'amuse avec un vieux journal chahuté par le vent. Et ce spectacle nous fait sourire. La cité semble déserte. Mais je me détrompe rapidement quand, atteignant le centre-ville, nous découvrons les trottoirs noirs de monde devant les rares magasins alimentaires non encore barricadés derrière des planches de bois. - A la queue, sale moujik ! meugle un homme à ma droite avant de refouler l'opportun vers l'arrière. - Trois heures que je patiente vous dis-je devant cette boulangerie, explique un peu plus loin une vieille femme à sa voisine. Et encore…je ne suis pas sûre qu'il restera un quignon de pain quand viendra mon tour. Un militaire monte la garde devant cette sinistre échoppe, veillant à ce que tout se déroule sans heurts. C'est la dernière livraison de la journée. Il n'y aura plus de pain avant trois ou quatre jours. Je siffle Laïka pour ne pas qu'elle s'éloigne de trop et, quittant le centre-ville avant que ne s'échauffe les esprits de cette foule affamée, nous bifurquons en direction du parc pour continuer notre promenade. Ce parc est un des plus beaux qu'il m'ait été donné de voir. Sa faune revêtue de son manteau blanc scintille de milles feux sous la caresse pâle d'un soleil timide. Toute à ma contemplation du pont du Millénaire enjambant majestueusement les rives de la Kazanka, je ne remarque pas Lena qui, s'armant d'une boule de neige, m'attaque alors que j'ai le dos tourné. Et je suis tirée de ma rêverie, sentant la neige fondre au contact de mon cou, l'eau glacée ruisselant entre les omoplates. - Tu n'aurais pas dû ! Tu vas voir ce que tu vas voir, petite chipie ! Je me lance gaiement à la poursuite de Lena, me jetant sur elle jusqu'à ce que nous roulions toutes deux dans la neige. La jeune chienne, que nos jeux laisse perplexe, se met à japper à qui mieux mieux. Et, dans un tourbillon de fous rires et de cris, je fais payer à Lena le prix de sa farce. - On devrait rentrer, dit mon bel ange roux au bout de quelques instants. Je suis trempée. - Tu as raison ! En plus Baba Slava ne va pas tarder. Si nous ne sommes pas à la maison à son retour, je sens que les sermons vont pleuvoir. Prenant le chemin du retour, je ne remarque pas la silhouette noire qui nous observe, tapie dans l'ombre d'un bosquet. ****
Ce soir là, Baba Slava rentre encore plus fatiguée qu'à l'ordinaire. Le pas lourd, elle se traîne jusqu'à sa chambre. - Tu ne veux pas manger ? dis-je, la regardant d'un air impuissant. - Je n'ai pas faim. Un dernier sourire. Babouchka nous embrasse toutes deux sur le front avant d'ajouter : - Bonne nuit, les filles. Et la porte se referme sur ces mots. *** Je suis réveillée en sursaut. Un cri. Ou plutôt non ! Un hurlement ! Terrifiant. Lena s'agite dans le lit à côté de moi. - Tu as entendu ? soufflais-je tout bas. - Mmmh ? Quoi ? répond-t-elle à demi endormie. - Chuuut ! Ecoute. Nous tendons l'oreille. Quelques instants. Puis le cri se fait entendre à nouveau. C'est Laïka. Laïka qui hurle à la mort. D'un bond, je me précipite dans la chambre d'à côté. Sur le lit, couchée auprès de ma grand-mère, la chienne hurle de plus belle à ma vue. Cette vision me pétrifie. Pourtant je trouve la force de me jeter à genoux au chevet de Baba Slava. - Baba ? Babouchka ? Qu'est-ce qu'il y a ? Les yeux à demi clos, Baba Slava trouve encore la force de sourire avant de murmurer avec humour : - Je crois qu'il est l'heure. Le Bon Dieu me rappelle auprès de Lui. - Non, Baba ! Il n'a pas le droit. Ne me laisse pas. Pas maintenant ! S'il te plaît, Baba ?! Je n'ai pas entendu Lena venir dans mon dos. Silencieuse, la main sur mon épaule, elle me soutient. - Allons, Ma Chérie, ne soit pas triste. Il ne faut pas pleurer une femme qui a eu une aussi longue vie que moi. Sèche tes larmes, Mon Chaton. Sa petite main malhabile s'en va caresser mes joues d'enfant perdu. Et je serre cette main dans la mienne, cherchant vainement à lui communiquer ma chaleur. Peine perdue quand la vie s'évapore inexorablement. Laïka s'est enfin tue, observant tristement sa maîtresse. Je me love contre Baba Slava, épiant sa respiration, guettant les soulèvements de sa poitrine. Elle a de plus en plus de mal à respirer. Pourtant malgré la faiblesse qui la gagne, elle me fait signe d'approcher. Me penchant un peu plus pour l'entendre, elle parvient à murmurer entre deux souffles : - Je t'aime, ma petite fille. Fais que ta vie soit belle comme le fût la mienne. Ce seront ses dernières paroles. Gravées en moi à jamais. Toute la nuit nous veillons, l'atmosphère de la pièce devenant de plus en plus glaciale au fils des heures. Et comme une flamme qui vacille au vent, Baba Slava s'éteint au petit matin. |