Auprès de toi

Chapitre 48




 

Baba Slava n'est plus. A genoux près d'elle, je pleure son départ et le grand vide qu'elle nous laisse. Lena est à mon côté, silencieuse derrière le rideau de pluie qui lui sillonne les joues, respectant ma peine.

Baba Slava n'est plus. Et je ne peux me résoudre à cette cruelle réalité. Dans le recueillement, je lui adresse mes plus secrètes pensées. Cette pièce est glaciale pourtant je la sens emplie de une aura céleste indescriptible. Tout son esprit l'habite avant de s'en aller rejoindre le firmament. Je ne suis pas croyante pourtant je m'adresse à cette âme qui semble m'en auréoler de son apaisante  présence. Tu es peut-être partie Ma Babouchka mais tout ici me ramène à Toi. Il y a des souvenirs qui ne s'endorment jamais, tu sais. Et je ne pourrais t'oublier. Va, ma Baba. Va-t-en reposer. Je ne t'oublierais jamais. Tu fais partie de moi.

Je suis en train de lui faire mes adieux quand soudain cette manière si particulière de tambouriner à la porte nous fait sursauter et sortir de notre léthargie, brisant ainsi le charme.

- MILICIA ! MILICIA ! OUVREZ !

Laïka émet un grognement sourd, hérissant les poils de son cou. Je jette un regard apeuré en direction de Lena. Elle semble comme figée. Les coups redoublent tandis que mon cœur cogne plus fort dans ma poitrine.

- OUVREZ ! NOUS SAVONS QUE VOUS ETES LA !

La jeune chienne a retroussé les babines, le corps secoué de multiples spasmes nerveux. Il ne faut pas moisir ici. Je dépose un ultime baiser tendre sur le front de ma défunte grand-mère avant de saisir Lena par le poignet et de l'entraîner dans la chambre au fond du couloir.

Poussant le lit sans ménagement aucun, j'envoie valser le tapis et ouvre la trappe dans le plancher. Lena hésite à s'engouffrer dans le trou béant et sombre.

- Vite ! Vite ! Faut pas traîner !

Je la presse devant moi avant de descendre à mon tour dans la fosse. A peine trois-quatre marches plus bas que je me retourne sur mes pas.

- Que fais-tu ? me lance Lena d'une voix blanche.

- Continues de descendre, je te rattraperais, rétorquais-je sans laisser nulle place possible aux contestations.

Remontant dans l'appartement, je me précipite dans la cuisine et fouille dans le buffet, à l'endroit même où j'avais vu un soir Baba Slava cacher la liste des politiciens corrompus.

Laïka me regarde avec grand intérêt de ses grands yeux jaunes perçants.

- Viens ! Viens !

Ne semblant nullement vouloir m'obéir, la jeune chienne s'en va se poster devant la porte de chambre de sa défunte maîtresse. Je l'attrape donc par la peau du cou et l'entraîne avec moi au fond du couloir, non sans avoir jeté un dernier regard embué à cette porte derrière laquelle repose désormais Baba Slava.

Les coups de poings contre le vieux bois redoublent d'intensité.

Replaçant le lit pour dissimuler la trappe aux yeux de la Milice, je me mets à plat-ventre et rampe sur le plancher, traînant avec moi  la chienne qui semble ne pas vouloir quitter cet appartement. Un coup de feu parvient à mes oreilles aux aguets. Les miliciens sont en train de faire sauter les verrous. Dans un mouvement de panique, je pousse Laïka dans la fosse. Seconde déflagration. Et dans un dernier coup de rein je me glisse à mon tour, refermant tant bien que mal la trappe avant de débarouler lourdement les escaliers. Protégeant ma misérable tête avec mes bras, je m'écorche les côtes sur l'arrête des marches suintantes d'humidité. Le corps endolori, Lena me relève au bas des escaliers avant que, prenant la fuite dans un dernier élan de survie, nous nous mettons à courir dans ce tortueux labyrinthe nauséabond.

Sous terre, nous n'avons plus aucun repère. Intuitivement, nous nous en remettons à Laïka qui, galopant devant nous, semble savoir où se trouve la sortie. Nous sommes trempées, à croire que nous arpentons les égouts de la ville.

Enfin, après un temps interminable, la lueur se fait au bout du tunnel, comme une délivrance. Dans l'aube naissante, une silhouette silencieuse nous accueille. La jeune chienne vient s'asseoir aux pieds de cet inconnu. L'homme lui caresse les oreilles. Son large chapeau dissimule ses grands yeux noirs intenses. Il a l'air grave. Mais qui est-il ?

- Ne posez pas de questions. Il ne faut pas rester ici. Venez !







Depuis le 08/11/2009