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Une gare désaffectée en périphérie de Kazan. Endroit glauque et insalubre, témoin silencieux de ces passes nocturnes où de jeunes gens en mal d'espérance viennent chercher leur dose et grimper sur les étoiles.* La nuit est claire. Nous avons marché longtemps le long de ces rails, suivant cet inconnu au-devant duquel Laïka trottine. Sans un mot. Avec pour seul écho celui de nos pas dans cette nuit glaciale. L'homme nous précède et entre dans ce qui semble être un hangar où sont remisées de vieilles locomotives vétustes. De minces filets de lumière filtrent aux travers des carreaux crasseux de l'entrepôt. Voyant notre hésitation, d'un mouvement de tête l'inconnu nous fait signe d'entrer. - C'est quoi, ça ??? s'étrangle un homme dont nous n'avions remarqué la présence. Attablé, il semble à demi noyé dans son verre de spiritueux. Pourtant au son de sa voix, il est aisé de comprendre qu'il s'agit de nous, ce " ça " dont il parle. - Calme-toi, Igor, répond d'une voix lasse notre guide. Ce sont les protégées de la Loutre. Les Vautours ont débarqué au Repère. Cette façon de parler à mots couverts m'agace. Mais je ne suis pas en mesure de dire quoi que ce soit face à ces deux hommes que je ne connais pas. Alors je rentre la tête dans les épaules. Et je me tais. - Ah ! Vous êtes passées par la trappe alors, nous lance le dénommé Igor avant de se servir un autre verre. - Par où veux-tu qu'elles aient fuit, espèce d'ivrogne ?!! répond comme pour prendre notre défense celui dont je ne sais encore le nom. Je les ai trouvées à l'entrée du tunnel. La chienne les a guidées. Disant cela, ses grande mains fines flattent les flancs de Laïka. La jeune chienne ferme les yeux sous la caresse. Et je me détends quelque peu. Laïka lui fait confiance. Elle le connaît, cela ne fait aucun doute. Ce ne peut être un sale type. Je me fie donc à l'instinct de l'animal. - Vous savez pourquoi la Milice vous recherche je suppose ? demande l'homme d'une manière rhétorique. J'acquiesce d'un signe de tête. - Vous savez aussi ce qu'ils sont venus chercher ? enchaîne-t-il. A nouveau j'acquiesce par l'affirmative. J'ai la gorge serrée tandis que les évènements de la nuit défilent dans ma mémoire. - Baba Slava pensait que nous étions en sécurité chez elle…Visiblement, ils tiennent beaucoup à récupérer ceci. Et je lui tends les feuillets que j'avais précieusement cachés sous mon manteau avant de quitter l'appartement. Ses yeux ténébreux s'illuminent et il me sourit avant de dire : - Merci, Yulia. Je suis surprise qu'il connaisse mon prénom alors que moi-même j'ignore tout de qui il est. Semblant lire dans mes pensées, il sourit à nouveau avant d'ajouter : - Ta grand-mère a…avait…exactement la même expression dans le regard. J'ai reconnu tout de suite qui tu étais. Mais quel mal poli je fais ! Excusez-moi, j'ai oublié de me présenter avec tout ça. Je m'appelle Sémian. Je lui souris timidement avant d'oser dire : - Et voici Lena, mon amie. - Oui, cela je le sais aussi…Baba Slava m'a beaucoup parlé de vous deux. Je devais prendre soin de vous en cas de …Je le lui ai promis…Je… Il laisse sa phrase en suspend, ne sachant comment formuler ses dires pour ne pas blesser. Peut-être vaudrait-il mieux changer de sujet. - J'ai faim, lance-t-il, ôtant son large chapeau qu'il va mettre au porte manteau. Y a-t-il quelque chose à manger ici ? Je suppose que vous aussi vous devez avoir faim, les filles. Non, à vrai dire. Tous ces évènements ne m'ont pas ouvert l'appétit. Et c'est plutôt la nausée qui me gagne quand il m'apporte une part d'omelette. Je ne touche pas mon assiette. Quant à Lena, elle se force, pour faire plaisir à nos hôtes. Installé en bout de table, Igor a déplié une grande carte du pays. J'écoute d'une oreille attentive leur conversation. - Tiens, regarde, Sémian. Les Géorgiens sont postés ici, tout près de Saratov. Ils ont réussi à la remonter cette putain de Volga. J'aurais jamais cru. - Qui aurait pu imaginer ? Le président Mizov savait qu'ils n'avaient aucune chance face à nos armées s'ils attaquaient par voie de terre. En passant par là, ils ont surpris tout le monde, nos dirigeants en premier. On s'est bien fait avoir, Igor. Le visage d'Igor s'illumine de son plus beau sourire édenté avant de lancer avec enthousiasme : - Oui mais regarde bien nos lignes. Le gros de nos troupes est posté là ! Si ces chiens de Géorgiens entrent dans Penza, ils sont foutus. Nos kalachnikov les attendent. Et y'aura pas de pitié. Ce sera un véritable carnage : de véritables mercenaires à la gâchette facile qui ne feront pas dans la dentelle, je te dis. - Et les Kazakhstanais ? Où en est leur progression ? questionne Sémian. - Je sais pas trop…J'ai pas réussi à capter tous les messages radio. C'était tellement confus. Mais ce qui est sûr, c'est que Nijni Novgorod est tombée il y a soixante-douze heures. Maintenant, ils doivent être en route vers le Nord, je suppose. Mais ils n'ont pas de base arrière, c'est de la pure folie s'ils continuent sans renfort. Ils devront s'approvisionner à un moment ou à un autre c'est certain. Le regard de Sémian se fait encore plus sombre, réfléchissant à ce que Igor vient de dire. - Mizov est tout sauf fou. Il a réussi à rallier à sa cause les Kazakhstanais. S'ils parviennent à atteindre le Nord, les Géorgiens postés en couverture, alors Moscou est prise en tenaille et plus rien ne les arrêtera. J'ai un contact dans la capitale. Il faut à tout prix lui remettre cette liste : lui saura quoi faire. Igor regarde Sémian avec les yeux globuleux d'un poisson-chat en train de suffoquer. Puis il se serre une énième rasade de vodka qu'il boit cul-sec. - C'est de la pure folie. On va se faire trouer la peau, commente Igor. - Et bien peut-être qu'ainsi tu arrêteras de boire comme une passoire, lâche son compagnon avant de reboucher la bouteille. Etrangement, malgré le peu de comique de la situation, à cette dernière réplique se dessine un large sourire sur le visage de Lena. Mon cœur n'en demeure pas moins lourd mais la voir ainsi m'apaise l'espace d'un instant. - Bon ! Les copains vont m'attendre. Mesdemoiselles, excusez-moi, le devoir m'appelle. J'ai un pont qui ne demande qu'à s'envoyer en l'air. Igor prend sa casquette et l'enfonce sur sa tête avant de mettre dix bâtons de dynamite et quelques grenades dans sa besace. - Ça retardera toujours ces chiens galeux de Kazakhstanais. Et puis si ça peut éviter à quelques uns des nôtres d'être déportés, ce sera toujours ça de pris ! commente-t-il avant de prendre la porte. - Fais attention à toi. Les miliciens sont partout. - Pas de blême, docteur Semianyki. Au petit matin le seul journal encore autorisé, car sous le contrôle du Gouvernement, publie la nouvelle : " Le pont du Millénaire reliant Kazan au Sud du pays a été détruit par un groupe terroriste. Toute communication est coupée. Récompense de 35 000 RUB pour quiconque permettra leur arrestation. "
* Inspiré de Chaque fois que passe le train, Lynda Lemay. (1994) " Elle y pense chaque fois que le train siffle |