Auprès de toi

Chapitre 51




 

Sur les chemins tumultueux de Russie, mon cœur ballotté souffre mille tourments face au mutisme de Léna. Son silence m'est une torture tandis que je l'observe se replier sur elle-même, impuissante. Distante et perdue dans ses pensées la plupart du temps, elle ne desserre les dents que pour de courtes phrases quand les circonstances l'exigent. Tant de questions dans mon esprit. Et nulles réponses pour apaiser mes craintes les plus folles. Je voudrais lui hurler mes angoisses. La forcer à me dire ce qui la tourmente. Mais je n'ose la bousculer. Je m'enferme alors  moi-même dans ce silence malsain, me contentant de regarder défiler le paysage à l'arrière de la vieille berline conduite sans ménagement par Sémian.

Trois jours. Trois interminables jours sur les routes pour enfin gagner la capitale. Les deux hommes se relayant au volant, nous avons limité au maximum les haltes durant le trajet. Et le temps ne nous en a paru que plus long, enfermés tous quatre dans cette sinistre voiture aux allures de corbillard. Nous arrivons au petit matin. Moscou est froide. Moscou est grise. Triste reflet des tréfonds de mon être à cet instant.

- Nous y voilà, lance Igor, stoppant la voiture au bas d'un grand bâtiment aux briques rouges. Je vais vous attendre là.

Sémian lui adresse un regard avant d'ouvrir sa portière de manière décidée. Et dans un même mouvement, Lena et moi nous extirpons de la voiture à sa suite.

- Pourquoi ne nous accompagne-t-il pas ? demandais-je.

Marchant devant nous, Sémian répond sans se retourner :

- Igor a toujours eu la phobie des hôpitaux.

Ça ? Un hôpital ? A cette nouvelle, Léna se serre quelque peu contre moi et à ma grande surprise glisse sa main dans la mienne. Apparemment, il n'y a pas qu'Igor qui n'aime pas cet endroit lugubre, ce pseudo hôpital de fortune.

Avec pour seul écho que celui de nos pas, nous montons les escaliers, traversons de grands couloirs bordés de chambres surpeuplées de malades. Abandonnée là sur une civière dans le couloir, une silhouette recouverte d'un drap. Je ferme les yeux, serrant plus fort la main de Léna dans la mienne. A cette vision, Sémian nous prend par les épaules, accélérant le pas dans une autre direction. Nous poussant au devant, il nous fait entrer dans une pièce.

***

Plongée dans ses dossiers, elle relève la tête quand nous entrons. Ses grands yeux étoilés nous dévisagent en silence. Sans aucune cérémonie, Sémian va s'asseoir au devant de son bureau. La jeune femme, interrompue dans son travail, le regarde sans mot dire. Et leur échange silencieux en dit bien plus long que ne le pourraient toutes les phrases futiles quand un sourire se dessine au coin de leurs lèvres. A l'évidence, ces deux-là semblent très bien se connaître.

- Docteur-Colonel Semianyki, quelle agréable surprise ! Depuis tout ce temps…Et dire que je pensais que tu m'avais oubliée.

La jeune femme fait une mine faussement boudeuse tandis que la charme Sémian :

- Allons, Natalia ! Comment oublier une femme telle que toi ?

Elle éclate d'un rire franc:

- Ne joue pas les Don Juan, Sémian, tu es trop romantique pour cela. Dis moi plutôt que me vaut l'honneur de cette visite ici ?

- Je viens demander ta main.

J'ai le souffle coupé en entendant cela. Léna et moi nous jetons un regard ahuri.

- Ne fais pas l'idiot, je te connais par cœur. Tu dois avoir une bonne raison de revenir ici, toi qui déteste tellement cette ville.

- Excuse-moi, ce n'était pas drôle. Je vais être bref…Ceci dit, j'étais à demi sérieux pour le m…Enfin bref ! Tiens ! Regarde par toi-même.

Semianyki sort de son blouson les précieux feuillets que je lui avais confiés. Natalia en prend connaissance, parcourant des yeux ces lignes attestant du nettoyage ethnique orchestré par le gouvernement au nom de la sûreté nationale. L'état de guerre fournit toujours un parfait alibi pour les pires monstruosités dont l'être humain est capable.

- Bon boulot, Sémian. Je ne savais pas que tu avais des dons pour l'infiltration.

 Il sourit.

- Ce n'est pas moi qu'il faut remercier mais le père de cette jeune fille, dit-il en me désignant à son amie. Tu le connais je crois. C'est Vladimir Volkova qui a récolté ces précieuses informations.

- Oui, et je le connais très bien d'ailleurs puisque nous avons fini la même année nos études à la faculté de médecine de Moscou. Il est sorti major de sa promotion si je me rappelle bien. C'était quelqu'un de confiance, sur qui l'on pouvait toujours compter. Un véritable ami.

- NON !

Sans m'en rendre compte, je me suis mise à hurler.

- NON ! Ce n'était pas quelqu'un de bien. Mon père EST quelqu'un de bien ! Je vous interdis de parler de lui au passé comme si …

- Yulia ! commence Sémian.

- Laisse, le coupe Natalia.

Puis, s'adressant à moi :

- Tu as raison, Yulia. Il faut garder espoir. Toujours. Ton père avait…a…foi en ses convictions. Celles d'offrir une vie meilleure à ces enfants de la nouvelle Russie. C'est pour cela qu'il se bat. C'est pour cela que nous résistons : pour ne plus subir l'oppression.

- Où sont envoyés les opposants ? questionne Sémian, l'air grave.

- Dans des camps de travail…Le régime n'a rien inventé. Il reprend les méthodes communistes du goulag, commente tristement Natalia.

- Et Vladimir ?

- D'après ce que je sais il a été déporté à Norilsk, en Sibérie. Il y a un camp d'extraction minière là-bas. 

Natalia me regarde l'air désolé. Moi j'imagine mon père travaillant comme un forçat sous l'œil moqueur des soldats, kalachnikov en main, le regardant se tuer à la tâche dans le froid sibérien. Toute la cruauté humaine réunit dans ce camp. Et je l'imagine affamé, maltraité et peut être même torturé là-bas.

Sémian se racle la gorge, mal à l'aise, avant que Natalia demande pour changer de sujet de conversation :

- Vous avez trouvé à vous loger ?

- A vrai dire, nous venons d'arriver. Igor nous attend en bas, tu sais comme il a horreur des blouses blanches.

Natalia glousse avant de commenter :

- Ce bon vieil Igor,  toujours égal à lui-même. Bon ! Et bien si vous n'avez pas de toit, je crois pouvoir vous aider. Un membre d'Otpor a repéré un appartement vide sur le boulevard. Nous pourrons nous en servir comme point de ralliement. Je termine mon service dans dix minutes, je vous emmène.

-Prends ton temps, nous allons t'attendre en bas, dit Sémian tout en lui lançant un clin d'œil avant de sortir du bureau.

Et docilement, nous le suivons Léna et moi. 

***

Après quelques minutes, Natalia nous rejoint en bas. Elle s'engouffre à l'arrière de la voiture après avoir tapé une bise généreuse au pauvre Igor que la vue de la jeune femme a rendu rouge écarlate.

- L'immeuble est à quinze minutes à peine. Prends à gauche, Igor s'il te plait.

Coincée entre Léna et moi à l'arrière, Natalia guide le chauffeur dans les dédales de la capitale moscovite. Et je suis éblouie par la grandeur des rues, l'immensité des squares et la beauté des grands hôtels particuliers que seuls les oligarques peuvent se permettre d'acheter.

J'ai l'impression que nous avons tourné en rond quand soudain Igor immobilise la voiture.

- Merde! Un barrage, s'exclame Sémian. Les filles, vos papiers. Pas un mot, compris?

Léna et moi secouons la tête en signe d'approbation.

Puis la voiture avance à hauteur des barbelés.

- Contrôle d'identités. Vos papiers, s'il vous plaît, dit sèchement le militaire après qu'Igor ait baissé sa vitre.

Son arme en bandoulière, il inspecte minutieusement  nos papiers. Cela étant fait, il jette un regard suspicieux à l'intérieur de l'habitacle, dévisageant chacun de nous avant de faire un signe de main à ses collègues.

-C'est bon ! Laissez passer, lance-t-il d'une voix forte.

Postés quelques mètres plus loin, deux autres soldats déplacent la barrière pour nous laisser passer.

- Ouf ! On a eu chaud ! lâche avec soulagement Sémian une fois quelque peu éloignés.

Il est le seul à penser tout haut ce que chacun pense tout bas. Percevant ma frayeur, Natalia pose une main maternelle sur moi et m'adresse un sourire avant de faire exactement la même chose pour réconforter Léna assise à côté d'elle.

A peine quelques mètres et nous empruntons le boulevard Gogolevsky.

- Stop, c'est ici, dit soudain la jeune femme. Nous sommes arrivés.

Une magnifique façade baroque habille cet immeuble de standing. De grandes et lumineuses fenêtres. Un nombre vertigineux d'étages. D'un air ahuri, je contemple le bâtiment puis me retourne pour voir la réaction de Léna. Mais à ma grande surprise, ce n'est pas de l'émerveillement qui se lit sur son visage. Chancelante, Léna blanchit à vue d'œil devant cette bâtisse. M'approchant d'elle pour lui demander ce qui ne va pas, elle s'accroche à ma manche tandis qu'une perle roule sur sa joue.

- C'est…C'est…C'est l'appartement de ma mère, réussit-elle à murmurer.

Elle titube, le visage blafard et le regard absent. Puis s'évanouit dans mes bras.  La soutenant à grande peine, Sémian vient m'aider. Enlevant Lena dans ses bras musclés il disparaît sous la porte cochère. Et nous lui emboîtons le pas tandis qu'il commence à monter les étages pour gagner l'appartement. Affolée de voir ainsi Lena inconsciente, je ne remarque pas la berline noire tourner lentement au coin de la rue.







Depuis le 08/11/2009