Auprès de toi

Chapitre 53




 

Les yeux dans le vague penchés à la fenêtre, je promène mon regard sur les toits enneigés de la capitale. Maîtresse glaciale et inaccessible des nuits sans occurrences*, la lune me nargue. Ses pâles rayons baignent d'une lumière fantomatique ce monde peuplé d'âmes pauvres d'espoir. D'un geste machinal, j'embrasse une énième cigarette. L'homme n'est doué que pour se faire du mal. C'est la seule chose pour laquelle il ait du talent ici-bas. Ma clope crépite quand je l'allume. Et c'est avec satisfaction que j'inhale la fumée, intoxiquant mes poumons d'un goudron salvateur. Les veines droguées de nicotine apaisent mes sens alors que je tourne toujours le dos à Lena, traîtresse silencieuse assise sur le canapé.

- Parles moi…Me laisse pas comme ça, je t'en prie…Yulia ?

- C'est plutôt à toi de me donner des explications il me semble, lâchais-je d'une voix dure.

- Tu ne m'en as pas vraiment laissé le temps, je te signale !

- Que fais-tu de tes journées ?

Je l'entends soupirer dans mon dos. Je l'imagine assise là dans ce canapé, passant une main nerveuse dans ses cheveux avant d'entamer ce qu'elle a à me dire.

- Rien. J'occupe mes journées à ne rien faire. Cet appartement…Rester là toute la journée en attendant que tu rentres…C'était au dessus de mes forces. Il y a la présence de ma mère ici, c'est comme…On dirait qu'elle est morte…Je ne peux pas rester enfermée dans l'appartement qu'elle habitait…Que nous habitions avant…Alors je vais me promener au parc.

Elle s'arrête, le temps d'un silence entre nous.

- Et puis il y a quelques jours, j'ai croisé Luna dans la rue. On s'est revues. Nous avons discutés. Elle travaille à l'Autostrad (A????????)…Un bar-restaurant en centre-ville…Elle m'a demandé si je voulais travailler…J'ai dis oui. Alors j'occupe les jours et une partie des nuits là-bas. Je m'occupe l'esprit, tu vois.

- Pourquoi ne pas me l'avoir dit tout simplement ? lançais-je, à demie convaincue.

- " Salut, chérie ! J'ai revu mon ex aujourd'hui. On a bien papauté, elle m'a proposée du boulot. On va bosser tout le temps ensemble ! C'est cool ! " Je suis pas sûre que tu aurais sauté de joie en entendant ça.

- Peut-être ! Mais cela aurait été plus honnête plutôt que de prétendre que tu ne la connaissais pas ! Tu as couché avec elle ?

- Yulia !

- Réponds-moi !

- Je ne te savais pas si jalouse, dit Lena pour sa défense.

- Avoue qu'il y a de quoi. Il manquait plus que tu me mentes.

- Je suis désolée.

- Alors ? T'as couché avec elle ou pas ?

- A ton avis ? Luna a été ma first, c'est vrai. Elle m'a fait prendre conscience de qui j'étais, cela aussi c'est vrai. Mais c'est du passé. Elle ne représente plus rien pour moi. Il n'y a que toi. Rien n'est plus cher à mes yeux que toi. Toi et seulement toi.

- Pourquoi est-elle venue me voir ce soir alors ?

- Je ne sais pas. Je …

Sur ces entre faits, Natalia et Sémian  rentrent enfin de l'hôpital à cette heure très avancée de la nuit, stoppant là notre explication.

- Bonsoir les filles !

Plus personne ne dit rien alors que s'installe en maître le silence.

- Je vais me coucher, dis-je après un moment.

Le plancher flottant craque sous mes pas tandis que je rejoins la chambre. Fermant la porte, je tourne le verrou. J'ai besoin d'être seule.

 

 

* Inspiré de ???? ???????? : 

????? ??? ?????, ???? ??? ?????

(Des nuits sans amour, des matins sans occurrences)

***

Je suis réveillée en sursaut. On frappe à la porte. A peine le temps pour moi de réaliser qu'il n'y a personne. Je suis seule dans ce grand lit froid. Je me frotte les yeux, encore toute ensommeillée. La lumière m'aveugle. Le soleil est haut dans le ciel. Quelle heure peut-il bien être ? Les coups redoublent d'intensité. Natalia et Sémian doivent déjà être retournés à l'hôpital. Où peut bien être Lena ? A tâtons, je cherche ma montre sur la table de chevet. Il est 11h30. A la hâte, j'enfile un pull et le jean que j'ai laissé choir à terre la veille. Traversant le salon au petit trot tout en essayant vainement de discipliner ma chevelure ébouriffée, je lance à l'attention de l'opportun.

- Oui ! Oui ! J'arrive !

Une fois ma mine jugée présentable, je me décide enfin à ouvrir. Et me retrouve face à la personne dont je n'ai nulle envie de voir la tête : Luna ! Je prends un air exécrable.

- TOI ! Je t'ai assez vue ! Que veux-tu encore à part foutre le bordel dans mon couple ?

- Pourquoi tant d'agressivité ? Je ne suis pas ton ennemie.

- Ça, j'en doute ! Qu'est-ce que tu veux ?

Je croise les bras sur ma poitrine.

- Lena t'a dit où elle travaillait ?

- Oui…Dans un bar restaurant, pourquoi ?

- Un bar restaurant ? Mmh…On peut dire ça comme ça. Quoi qu'il en soit, il faut que je te parle.

- Ah bon ? Parce qu'on aurait quelque chose à se dire toi et moi ?

- Ferme là et arrête de faire ta mesquine, c'est sérieux ! Ce soir. Vingt heures. A l'Autostrad.

Et elle file dans les escaliers sans plus de cérémonie. Ce qui a le don de m'énerver un peu plus encore.

***

Comme convenu, je rejoins Luna à l'Autostrad. Toute la journée je n'ai cessé de repenser à cette entrevue saugrenue. Je l'aperçois enfin. Elle est au bar, qui m'attend.

- Salut !

Son regard est triste, las des tourments d'ici-bas. Autour de nous, les hommes s'étourdissent dans l'alcool tel des zombies embarquant pour un doux voyage au détour d'un rail de Chrystal Meth. Ils s'enivrent du sourire des filles, s'autorisent à rêver sur leurs corps objets de toutes les convoitises.  Accoudé au comptoir, un homme embrasse une à une des dizaines de cigarettes, l'œil noir scrutant la salle tandis qu'à côté un autre, chancelant, s'obstine à voir danser la mer au fond de son verre.

- De quoi voulais-tu me parler ?

- Pas ici ! Suis-moi.

D'autorité Luna me prend la main et m'entraîne à l'étage. Sur notre passage, quelqu'un interpelle :

- HEY ! LUNA ! Tu fais dans la gouinasse maintenant ?

- Oh ! Ta gueule, Nikita !

Dans le couloir, des filles. Toutes plus dénudées les unes que les autres. Cette atmosphère malsaine m'oppresse. Luna perçoit mon trouble.

- Ne fais pas attention, me dit-elle.

Facile à dire ! pensais-je, sarcastique.

Sa chambre est petite. Sombre et froide. De l'eau suinte sur les murs. Il y règne une telle odeur de moisi que je plisse le nez en entrant. Cela ne ressemble pas à une chambre : c'est une véritable cave.

Posé à même le sol, un matelas à l'hygiène plus que douteuse. Luna allume une lampe à pétrole posée là sur la petite table de chevet et va s'asseoir sur le matelas, l'air abattu. La lueur de la flamme danse faiblement sur son visage fatigué. Elle s'allume une cigarette, savourant chaque bouffée comme une délivrance. Je la rejoins timidement, m'asseyant du bout des fesses sur ce matelas miteux.

- Il ne faut pas que Lena reste ici, lâche-t-elle froidement. Elle doit partir.

- De quoi te mêles-tu ? Il me semble que cela ne te regarde pas. Lena est ici chez elle. C'est sa ville. L'appartement de sa mère. Tout lui rappelle sa vie d'avant le déménagement. Et quand bien même, nous n'avons nul autre endroit où aller.

Luna s'énerve contre moi. Son regard se fait dur à travers les volutes de fumée. Elle me fixe, glaciale et bouillonnante à la fois.

- Tu ne comprends pas bien, là ! Si elle reste, tu la perds.

- Comment cela ?

- TIREZ-VOUS ! BARREZ-VOUS ! Yulia, prends Lena et casse-toi sinon il te la prendra !

- Mais qui, il ?

- PUTAIN MAIS T'ES BOUCHEE OU QUOI ?! Il va la reprendre, je te dis ! Konstantine va faire de Lena sa putain ! Encore !

Ses mots me foudroient. Choc. Je ne comprends plus rien. Tout se mélange dans ma tête. Je m'emporte et hurle :

- LENA N'EST PAS UNE PUTAIN ! Lena travaille dans un bar-restaurant.

- Où crois-tu qu'elle travaille ? A l'Autostrad, pardi ! MAIS OUVRE LES YEUX, BORDEL ! Lena fait le tapin !

Tout est si confus. Lena. Le tapin. Cela est impossible. Je refuse d'y croire.

- Si tu l'aimes, emmène-la loin de Moscou. Très loin. Je ne veux pas qu'elle finisse comme…

Luna s'effondre dans mes bras avant d'achever sa phrase. La fille au regard glacial devant moi tantôt n'est plus. La haine, la douleur et la peur ont eu raison de cette forteresse derrière laquelle elle s'était retranchée tout ce temps. Pour survivre. Survivre et espérer une autre vie.

Sous l'armure je découvre une jeune fille fragile, écorchée et meurtrie par les humiliations, n'ayant connu que la violence des hommes venus se satisfaire entre ses reins. Souillée, humiliée, elle n'est qu'une ombre. Archange déchu dans cet Enfer moderne. Son corps, un objet des fantasmes masculins qui n'ont que faire du respect de la personne humaine. Sous les regards prédateurs, Luna n'existe pas. Pour elle, tendresse et affection sont vide de sens. Utopie lointaine. Reliquat d'enfance.

Je la berce au creux de mes bras, comme on bercerait un enfant tremblant d'effroi après un cauchemar. Lui caressant les cheveux, je la console. Je l'apaise. Tout naturellement, j'en viens à lui déposer un baiser sur la joue. Sur l'épaule. Et un baiser en appelant un autre, mes lèvres trouvent le chemin des siennes. Mes mains se font velours sur son corps appelant tendresse et caresse. Chacune s'égare sur la peau de l'autre, à la recherche d'un réconfort salutaire. Et tout devient flou. Si doux vertige. Rien de préméditer. Cela arrive à notre insu. D'une infinie douceur, je lui fais l'amour.







Depuis le 07/12/2009