Auprès de toi

Chapitre 54




 

C'est comme un cauchemar. Un horrible cauchemar. Lentement, je m'éveille dans ce lit miteux. La jeune femme blottie contre mon sein n'est pas mon bel ange roux.

- Oh putain ! Merde !

Je suis tout à fait réveillée à présent. Les évènements de la veille me reviennent en mémoire. Et voilà que les affres de la culpabilité se déchaînent et me tiraillent les entrailles.

Je me dégage de Luna échouée contre moi et qui semble dormir à point fermé. Rassemblant à la hâte mes vêtements, je sors au plus vite de la chambre, fuyant cette nuit adultérine que je regrette déjà.

J'erre au petit matin. Sans trop savoir où je vais, le trottoir défile sous mes pas. Une bouteille de bière a le malheur de se trouver sur mon chemin. De rage, j'y donne un grand coup de pied mais cela ne me soulage pas pour autant. Je la regarde valser plus loin. Levant les yeux, j'aperçois une patrouille de soldats marchant dans ma direction. Dans la cadence, leurs bottes claquent comme une seule sur l'asphalte. Regards fixes et visages fermés, la synchronisation de leurs mouvements est parfaite. Ils sont tel un bulldozer fonçant sur moi. Et je m'écarte pour les laisser passer. Décidément, il y a de plus en plus de militaires dans cette ville.

L'air vif me transperce. Je remonte mon col, les mains dans les poches, poursuivant mon chemin. Sans vraiment l'avoir voulu, à force de tourner en rond, je m'aperçois que mes pas m'ont ramenée à l'appartement.

Igor est là installé à la table du salon qui nettoie son Magnum ; il ne faudrait pas que son arme s'enraille la prochaine fois qu'il aura à s'en servir. L'expression mitigée, ses yeux pétillent à ma vue pourtant il semble en colère :

- Hey ! Gamine ! Où étais-tu toute c'te nuit ? On t'a cherchée, on pensait qu'il t'était arrivée des noises ! dit-il d'une voix un peu sèche.

- Igor…J'ai un gros problème.

Et je lui raconte la venue de Luna ici, à l'appartement. Elle m'a montré où travaille vraiment Lena. Mettre des mots sur ce que j'ai vu cette nuit est pour moi une véritable torture. Oui, Lena s'est faite avoir. Croyant travailler comme serveuse, elle s'est faite piégée par un proxénète. Mon bel ange roux prisonnier d'un réseau de prostitution. Je l'imagine en train de " travailler ". Toutes ces choses qu'elle doit subir en ce moment même pour satisfaire ces hommes lubriques, tombés dans le vice de l'alcool et du sexe. Je les vois, tels des animaux, en train de faire du mal à la personne que j'aime plus que tout au monde. D'horribles images s'imposent à mon esprit et j'éclate en sanglots. Igor passe son bras autour de mes épaules et murmure :

- On va la sortir de là. On va la sortir de là, t'en fais pas.

Semblant prendre les  choses en main, Igor décroche le téléphone et compose le numéro :

- Allo, Natalia ? C'est moi. Préviens Sémian et rappliquez ici au plus vite. On a une tuile.

" Quel genre ? " entendis-je dans le combiné.

- Genre très grosse, la tuile.

"  On est là dans cinq minutes ! "

Effectivement peu de temps après avoir raccroché Natalia et Sémian débarquent, l'air affolé.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- C'est quoi l'urgence ?

Je suis effondrée dans le canapé. Les yeux maintenant secs mais l'esprit embrumé d'incompréhension, je suis encore sous le choc. Anéantie. Vide. Détachée de tout ce qui m'entoure. Et c'est de manière lointaine que je perçois les paroles d'Igor.

- Lena s'est faite mettre le grappin dessus par Konstantine.

- Konstantine ? Le Konstantine des quartiers Nord ? questionne Sémian

Un simple clignement de paupières et Igor confirme les craintes du jeune médecin.

- Qu'est-ce que vous comptez faire ? interroge Natalia de manière rhétorique. Il faut la sortir de là…Et au plus vite.

Le regard encore plus sombre que d'ordinaire, Sémian réfléchit à toute vitesse.

- J'aurais du lui régler son compte dès que j'en avais l'occasion. Igor ? Tu as toujours ton Colt ?

Un large sourire édenté se dessine sur le visage d'Igor qui a tout à fait compris ce que Sémian a en tête.

- Quelle question ! J'ai même le silencieux qui va avec !

Allant fouiller dans la grande malle près de la table, il en extrait avec minutie le pistolet. Le métal chromé scintille sous la lumière tandis qu'Igor semble caresser amoureusement le Colt. Cessant de le faire jouer entre ses mains, il entreprend ensuite de visser le silencieux sur l'embout du pistolet. Puis d'un geste vif, Igor lance l'arme à feu en direction de Sémian qui l'attrape au vol. Le jeune médecin le contemple quelques instants, fait jouer plusieurs fois le levier de sûreté puis glisse l'arme dans la poche de son veston avant de se tourner vers moi.

- Parfait ! Yulia, viens ! On va avoir besoin de toi là-bas.

J'acquiesce d'un mouvement de tête en signe d'approbation. En fait, je suis morte de peur.

- Ne t'inquiète pas, nous serons là Igor et moi. Toi, tu n'auras qu'à récupérer Lena, compris ?

A nouveau, je secoue la tête.

- Bon ! Et maintenant allons-y !

- Et c'est parti ! lance Igor, après avoir glissé son Magnum dans sa ceinture et mis son manteau.

- Si nous ne sommes pas revenus avant midi, tu sais ce qu'il te reste à faire, dit Sémian en s'adressant à Natalia.

La jeune femme lui répond d'un sourire triste. S'approchant, elle lui rajuste son col de chemise et en profite pour déposer ses lèvres sur les siennes.

- Tu as intérêt de revenir, lui murmure-t-elle tout bas avant de nous éconduire tous trois vers la porte.

***

Igor gare la vieille Lada au coin d'une rue et coupe le moteur. Ce n'est pas le moment de se faire repérer. Dans un même mouvement, les deux hommes sortent leurs pistolets et installent les cartouches dans leurs chargeurs.

- C'est bien compris, Yulia ? Tu récupères Lena et vous filez, c'est clair ?! Nous, on s'occupe du reste.

- Oui.

- Allez ! On y va, lance Igor sortant de la voiture après avoir enfoncé sa casquette sur ses yeux.

Les deux hommes marchent d'un tel pas énergique que j'ai du mal à les suivre. Je me mets à trottiner sur le trottoir pour les rattraper alors qu'ils entrent déjà à l'intérieur de cet hôtel de passe. L'Autostrad est calme en cette heure plus que matinale pour qui fréquente le milieu de la débauche. Le barman essuie quelques verres alors que deux pauvres types appuyés au comptoir scrutent leur spiritueux d'un air agar. La salle empeste le tabac froid et l'alcool fort. L'air saturé par la fumée de la nuit dernière me fait tousser. Sémian me jette un regard noir. Pourtant, nul ne fait attention à nous.

- Tout droit….L'escalier, réussis-je à dire entre deux quintes de toux.

Sémian et Igor me précèdent. Arrivés à l'étage, deux individus nous cueillent l'air mauvais. Colossaux, ces hommes sont de véritables armoires, surveillant l'antre du chef de ces lieux.

- Qu'est-c'que vous foutez là ? lance l'un des deux  chiens de garde, la main posée sur le révolver à sa ceinture.

Mais Igor est le plus rapide à dégainer. Un coup ! Deux coups ! Et les deux colosses s'écroulent, sans vie. Les voir gisant là dans leur propre sang ne provoque aucune réaction de pitié en moi bien au contraire. Je n'ai que du dégoût, du mépris pour ces hommes prédateurs au service d'un bourreau tel que Konstantine.

- Y en a qui n'ont vraiment aucune éducation ! commente Igor, d'un petit rire cynique.

Le bruit d'une porte qui tourne doucement sur ses gonds nous fait faire volte-face. Et c'est avec surprise de part et d'autre que nous voyons apparaître le visage de Lena jetant un coup d'œil dans le couloir par l'entrebâillement de cette porte. Sans plus penser à rien d'autre je cours à sa rencontre, enjambant ces corps à terre pour la rejoindre alors qu'elle se jette dans mes bras.

- Excuse-moi ! Excuse-moi ! Je n'ai rien compris !

- Mais tu es là à présent ! murmure mon bel ange roux entre deux sanglots, blotti au creux mon cou.

Sémian s'approche de nous et pose une main apaisante sur l'épaule de Lena.

- Où est Konstantine ?

Lena désigne une porte sur la droite.

- Son bureau est là.

Le jeune médecin tend l'oreille contre la porte, guettant un bruit à l'intérieur de la pièce. Mais tout est silencieux

- Préparez-vous à filez, conseille tout bas Igor, déposant un doux baiser paternel sur le front de Lena.

D'un signe de la main, Sémian appelle Igor auprès de lui. Avec moult précautions, le jeune médecin actionne le chien et arme son Colt. Dans un bruit métallique, le ressort se contracte à l'intérieur du pistolet et Sémian serre un peu plus ses doigts autour la crosse, l'index positionné sur la détente. Une œillade de l'un à l'autre et les deux hommes disparaissent à l'intérieur de la pièce. Un coup de feu. Un seul. Etouffé. Presque inaudible. Le bruit sourd d'un corps qui s'écroule. Et d'interminables secondes plus tard, Sémian et Igor surgissent dans le couloir, nous prenant chacune par le coude.

- Allez ! Faut pas traîner ! dit d'une voix sèche Sémian.

- Ce chien galeux n'a eu que ce qu'il méritait ! tente Igor pour apaiser le sentiment de culpabilité chez son ami.

A toute hâte, nous empruntons la sortie de service. La voiture en vue, nous nous y engouffrons à toute vitesse. Et Igor démarre en trombe.







Depuis le 07/12/2009