Auprès de toi

Chapitre 55




 

Sémian n'a pas décroché un mot depuis que nous sommes sortis du bordel. Plongé dans un profond mutisme, Natalia fait tout ce qu'elle peut pour tenter d'entrer en contact avec lui. Sans succès. Sémian n'a pas envie de parler. A qui que ce soit. Ce soir il n'a pas touché son assiette, se contentant de jouer avec une boulette de pain.

- Excusez-moi.

Sans plus d'explication il se lève et sort de table. Fouillant dans son dress coat, il en sort un paquet de cigarettes. Et il s'en va fumer sur le balcon, nous laissant chacun pantois. Jamais nous ne l'avions vu ainsi, aussi mal.

- Je reviens, lance soudain Lena.

A son tour, elle se lève de table et s'en va rejoindre Sémian au dehors. La porte-fenêtre restée entrouverte laisse entrer l'air vif de la nuit dans l'appartement. D'où nous sommes, le murmure de leurs voix nous est porté par le vent. Ni Natalia ni Igor ou moi n'osons une parole, tous trois tendant l'oreille.

- Tu n'as pas à t'en vouloir, dit la voix de Lena.

- J'ai tué un homme, s'exaspère la voix du jeune homme.

- Si tu ne l'avais pas fait, c'est lui qui t'aurait tiré dessus.

- Peut-être…En attendant l'assassin, c'est moi.

- Ne dis pas de bêtise, Sémian.

- Un médecin se doit de protéger la vie et …

- Et tu as sauvé la mienne, le coupe la voix de Lena. Konstantine était un véritable salaud, il n'aurait pas hésité à tous nous tuer s'il en avait eu l'occasion. Tu as fait ce qu'il fallait. Ne culpabilise pas de m'avoir sauvée la vie.

Les voix se taisent enfin. Dans le silence de la nuit, ils vont rester là quelques minutes encore avant de rentrer. Le regard perdu au loin. Côte à côte. Sans un mot, ils vont panser leurs plaies. Pas besoin de parler pour savoir qu'ils ressentent la même chose à cet instant. Il est de ces silences qui en disent bien plus que nulle phrase ne le pourra jamais. Et ce petit trésor là s'appelle Complicité.

- J'ai froid, je rentre. Ça va aller ? demande la voix de Lena

- T'en fais pas pour moi…Merci.

***

Je retrouve Lena sur le seuil du balcon. Les bras croisés, elle frisonne. Je me rapproche d'elle et lui communique ma chaleur. Elle s'abandonne alors dans mes bras, le visage lové au creux de mon cou.

- J'ai eu tellement peur.

Je la sens qui sanglote doucement. Je resserre mon étreinte.

- Moi aussi, Lena, je…

Elle redresse la tête et lève ses yeux vert émeraude baignés de larmes sur moi.

- Oui ? Tu as quelque chose à me dire ?

M'aurait-elle devinée au détour d'un regard ? A cette idée ma gorge se serre et mon cœur s'affole dans ma poitrine. Lena, je ne suis qu'une imbécile ! J'ai couché avec Luna. Comme je regrette ! Pardon ! Pardon ! Si tu savais comme je m'en veux ! Excuse-moi.

- Je t'aime, dis-je. Ça va aller maintenant, je suis là…On est tous là pour toi.

- Je sais. Plus jamais je ne m'éloignerai de toi. Désormais, je travaillerai avec toi et tant pis si l'odeur de l'hôpital est à vomir. Je ne te quitte plus. Serre-moi fort dans tes bras, mon Amour.

Et c'est avec un petit pincement au cœur que je m'exécute. Ma lâcheté me dégoûte et comme un acide corrosif, la culpabilité me ronge à petit feu.

***

La sirène retentit soudain. Alerte. Panique. Mon cœur se serre dans ma poitrine. Dans trois minutes au plus ces satanés Mig 29 Fulcrum survoleront la ville et accompliront leur funeste mission. Le temps presse.

Dans la confusion la plus totale, ordre est donné d'évacuer l'hôpital. Il faut mettre tout le monde à l'abri et descendre les blessés dans le bunker. C'est le désordre. Tout le monde se bouscule, chacun cherchant à sauver sa  misérable peau.

- NE T'ELOIGNE PAS DE MOI ! me crie Lena, sa voix essayant de couvrir le vacarme  ambiant.

Je lui réponds par un hochement de tête qui se veut résolu mais au fond de moi, je suis pétrifiée. J'ai peur. Les premiers bombardements se font entendre au loin. Les Géorgiens ne sont plus très loin à présent. Et dire qu'ils utilisent nos anciens chasseurs soviétiques, que c'est notre Mère Patrie qui les a armés. J'enrage à cette idée. Et sans pouvoir me l'expliquer, cela me donne un semblant de courage.

Je ne sais plus où donner de la tête. Lena et moi évacuons le 2° étage, faisant le tour des chambres et incitant les soldats  à même de se déplacer à évacuer le bâtiment par l'escalier de service. Inlassablement nous répétons les maigres consignes de sécurité qui nous ont été communiquées par radio.

Ça y est ! Ils sont là ! Les moteurs rugissent. Nous les entendons passer au dessus de nos têtes. Premiers impacts. L'usine textile située deux rues plus loin s'embrase. A travers les fenêtres désormais sans vitres, nous voyons les flammes danser. Un gigantesque brasier s'élève dans le ciel de Moscou. Il ne faut pas traîner ici. Le feu va se propager à une vitesse folle.

L'étage est à présent vide. Nous sommes les seules infirmières. Lena tient par le bras un individu dont le faciès est dissimulé par un épais bandage souillé tandis que moi, je soutiens un homme dont l'unique jambe est bien faible.

- Appuyez-vous sur moi.

Aussi vite que possible, nous remontons le couloir pour atteindre la porte de service. Le docteur colonel Semianyki nous y rejoint. Il tient dans ses bras maculés de pourpre un enfant inconscient qui ne doit pas avoir plus de huit ans. 

Un moteur rugit. Cela semble se rapprocher.

- A TERRE !!! hurle Sémian.

Comme mus par un élan commun, tous les six nous plongeons, face contre terre.

De nos mains, nous protégeons au mieux nos misérables têtes. Sous une pluie de projectiles, les murs tremblent et du plâtre se détache des plafonds. Les lumières vacillent puis s'éteignent l'espace d'un instant, le temps pour le groupe électrogène relais de se mettre en marche, indiquant de manière blafarde les " Sortie de Secours ".

- Tout le monde va bien ? demande Semianyki une fois l'avion éloigné.

- On est encore vivant, m'entends-je dire, MAIS FAIS NOUS SORTIR DE CE PUTAIN D'HOPITAL !!!

- Lena, prends l'enfant.

Elle s'exécute, accueillant l'enfant au creux de ses bras pendant que Semianyki essaye d'ouvrir la porte. Sans succès. Elle est bloquée. Le docteur colonel décide alors d'employer les grands moyens. Avec énergie et à grand renfort de coups d'épaule après quelques tentatives, il parvient enfin à défoncer la porte.

Nous dévalons l'escalier de service, ne prêtant guère attention aux vrombissements assourdissants des avions au dessus de nos têtes qui inlassablement exécutent leur macabre ballet.

L'entrée du bunker est située de l'autre côté de la rue. Des tirs de kalachnikov nous parviennent aux oreilles. Apparemment nos troupes se livrent à une guérilla de rue en plein Moscou. Georgiens et Kazakhstanais sont peut-être embusqués là,  pas très loin. Mais il nous faut pourtant traverser pour atteindre l'abri anti-aérien. A demi courbés, nous courrons pour atteindre le refuge le plus vite possible avec nos blessés. Nous nous engouffrons sous la trappe. Natalia et quelques infirmières déjà là  prennent en charge les deux hommes et l'enfant.

- Refermez la porte ! crie Semianyki.

- Attendez ! dit Lena. Je crois avoir entendu quelque chose. Ecoutez !

L'oreille aux aguets, un cri  déchirant nous parvient soudain. Un homme gît au coin de la rue. Il appelle désespérément pour que quelqu'un vienne le chercher. A moins que ce ne soit sa jambe en lambeaux qui le fasse atrocement souffrir. Et c'est avec l'énergie du désespoir qu'il s'égosille, espérant encore pouvoir échapper à la Grande Faucheuse.

Impuissants, nous assistons à cette scène, couchés là face contre terre, à demi protégés par l'entrée de l'abri anti-aérien.

- On ne peut pas le laisser, dit Lena.

- Mais ça tire dans tous les coins, fait remarquer Semianyki.

- Lena, suppliais-je. Cela me révolte autant que toi mais il faut admettre que c'est perdu d'avance. Je ne veux pas te perdre.

- Et moi je ne pourrai plus me regarder dans un miroir si on ne tente rien pour ce pauvre homme. J'y vais !

Et Lena se précipite sous le feu de la mitraille, n'ayant que faire du vacarme que produisent ces engins de mort. Je la vois disparaître, happée par la fumée et la poussière des bombardements. 

- LENAAAAaaaa !!

- Quel courage, cette petite ! commente Semianyki.

Quelle connerie, ouais !  NOM DE DIEU !! LENA,  SI TU MEURS, JE TE TUE !!!

D'interminables secondes. D'insoutenables minutes. Le temps, comme suspendu, s'étire en longueur. Je me ronge les sangs. Je la cherche des yeux dans ce brouillard infâme. Je m'attends au pire. Les tirs de mitraillettes redoublent d'intensité. Torturée par l'angoisse, mon cœur cogne fort à mes tempes tandis qu'un obus fait trembler les parois du bunker.

Et puis elle réapparaît. Enfin. Enveloppée de ce nuage de poussière grisâtre, accompagnée de ce soldat abandonné de tous et qui lui doit à présent la vie.

Aidé d'un brancardier, Semianyki prend en charge le blessé tandis que je me précipite sur Lena. Je m'échoue dans ses bras, déversant mes rivières sur son cœur. J'ai eu tellement peur. Peur de ne jamais la revoir. Peur de la perdre à nouveau. Les yeux pleins d'eau, je la serre contre moi à l'étouffer et m'enivre du parfum au creux de son cou. Ne plus la laisser partir. Jamais.

- J'ai cru mourir d'angoisse. Ne me refais jamais une frayeur pareille. Jamais !

 

 

***

L'écrin de tes bras

Ton regard comme une caresse ; ton regard caressant







Depuis le 07/12/2009