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Vivre dans ce bunker devient chaque jour un peu plus pénible. Atmosphère confinée. Dortoirs surpeuplés et promiscuité. Le temps s'étire en longueur et les heures semblent durer des jours. Ne pas voir la lumière du jour nous fait perdre toutes les notions de repères auxquelles nous étions habitués jusque-là. Entre assauts successifs, mouvements de troupes et va-et-vient de blessés, personne ne sait de quoi demain sera fait. Et pouvoir ne serait-ce que savourer une heure de répit à jouer aux cartes sur une table de fortune tout en fumant une cigarette est un petit bonheur simple, un instant magique que l'on ne se refuse pas tant l'occasion est rare. - Je crois qu'on est foutu ! lance Sémian d'une voix lasse après avoir jeté un rapide coup d'œil au rapport d'Etat-major. - Une des qualités que j'adore chez toi c'est ton optimisme légendaire, le raille gentiment Natalia. - Non, je suis simplement réaliste. Les Géorgiens nous tiennent par l'Ouest et les Kazakhstanais arrivent par l'Est. Résultat : Moscou est pris en tenailles ! Pas besoin d'avoir fait une école militaire pour voir que la situation est critique. - C'est bien ce que je disais…Quel rabat-joie ! Sois optimiste un peu ! Tu verras, d'ici peu, la paix sera signée ! - Intuition féminine ? - Exactement ! rétorque Natalia d'une voix enjouée. - Mouais…Nous verrons bien, dit Sémian, peu convaincu. Je rejoins Lena au chevet de l'enfant. Le petit garçon se tord dans un lit de douleurs et le linge humide que Lena s'applique à lui passer sur le visage ne semble pas l'apaiser. - Il a beaucoup de fièvre, dit elle, tristement. Blessé à l'abdomen par une balle perdue, le garçonnet se débat et lutte contre l'infection qui empoisonne son petit corps. Les fièvres le gagnent et le font délirer jusqu'à l'inconscience. - Tu as fait tout ce qu'il était humainement possible de faire. C'est à lui maintenant de se battre. Mais toutes les phrases que je pourrais oser ne seront que vains mots pour la réconforter. Alors j'entoure ses épaules de mes bras pour lui signifier que je suis là, que je partage sa peine et son angoisse pour ce petit garçon d'à peine huit ans si injustement touché dans sa chair par les horreurs de la guerre. Et elle se laisse aller contre moi, nouant ses phalanges aux miennes. *** Un peu plus tard dans la soirée, je retrouve Lena dans les dortoirs. Évitant le bouillon de soupe infâme de notre cuistot qui cuisine comme il peut tellement les rations sont faibles, elle a préféré s'isoler au calme. Voilà maintenant plusieurs jours que je tourne et retourne le problème dans ma tête. Cette nuit passée avec Luna ne cesse de hanter mon esprit. Et je me haïs un peu plus chaque jour davantage. Si je veux être honnête avec celle que j'aime, il faut que nous ayons une discussion. On ne construit rien de durable sur un mensonge. C'est insupportable, je ne pourrais pas lui cacher mon erreur bien longtemps tellement cela m'obsède. Je dois lui dire la vérité, au risque de la perdre bien que cette idée soit une véritable torture à mon cœur. Bien décidée à confesser ma faute et avouer ma culpabilité, je ne suis pas fière quand je m'assois auprès d'elle. - Ça va, toi ? me demande-t-elle, voyant ma mine préoccupée. - Non pas vraiment…Lena, il faut que je te dise quelque chose… *** Elle est partie comme une furie, faisant violemment claquer la porte derrière elle. Non pas que je m'attendais à ce qu'elle prenne avec calme la nouvelle de ma trahison même si j'avais au fond un petit espoir. Oui ! C'est cela. Une trahison. Il n'y a pas d'autre mot. Elle ne m'a même pas laissé le temps de lui dire comme je regrette ma conduite. Car je la regrette. Sincèrement. Je m'en veux du mal que je lui fais. Je me lance à sa suite et la rattrape dans le couloir. - Laisse-moi t'expliquer… Je l'attrape par le bras. Elle se dégage violemment. - LACHE MOI ! Ah ! Tu pouvais bien me faire la morale l'autre soir…Toi et tes grands discours sur la confiance ! - Lena, je suis désolée… - Pas autant que moi. Tu me déçois…Tiens ! Tu me dégoûtes même ! Natalia et Sémian, que la dispute a alertés, nous rejoignent dans le couloir. - Qu'est-ce qui se passe, ici ? Pourquoi vous criez ? demande le jeune médecin. - Elle a couché avec Luna ! s'emporte Lena. - Yulia a quoi ?! s'écrit Sémian. - Oh ! s'exclame Natalia, qui vient de comprendre la véritable nature de notre relation. Mais voilà que la venue du major Karénine au pas de course fait taire tout le monde, coupant ainsi court à une conversation sur le point de devenir gênante. Petit, et plus large que haut, ce drôle de petit bonhomme est le responsable en chef de notre division armée. L'image de son ventre rebondit secoué par sa course pourrait prêter à sourire pourtant son visage sévère n'inspire nullement à la plaisanterie quand il arrive à notre hauteur. - Il nous faut un médecin sur le front ouest, dit-il entre deux souffles. De toute urgence ! Natalia et Sémian échangent un regard. - C'est moi qui y vais, dit en premier Sémian. - Non, mais… - Ne discute pas Natalia ! On va avoir besoin de toi ici. La jeune femme fait un signe de tête et n'insiste pas davantage, voyant le visage résolu de son compagnon. - Les Géorgiens ont saigné nos lignes, précise le major Karénine. Vous devriez prendre quelqu'un avec vous pour vous seconder. - Je pars avec lui, lance Lena sans l'ombre d'une hésitation. - Non, Lena. Non ! C'est dangereux, m'entendis-je répliquer. - Oh ! T'occupe ! me rétorque-t-elle, rageuse. Un regard suppliant en direction de Semianyki. C'est tout ce que tu as trouvé pour t'éloigner de moi, Lena ? Oh ! S'il te plait, Sémian ! Ne la prends pas avec toi, c'est trop dangereux ! - C'est d'accord, tu viens avec moi, lance Sémian après quelques secondes de réflexion. Et mon cœur se fend de peur. Peur de la perdre définitivement.
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