Auprès de toi

Chapitre 57




 

Aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais senti mon cœur aussi lourd qu'à présent. Être loin de Léna est une torture sans nom. Alors pour m'empêcher de penser, je seconde Natalia autant que je peux. Mes journées s'articulent autour des soins aux blessés, le petit garçon de huit ans requérant une attention toute particulière. Et les heures passées auprès de ce petit être entre la vie et la mort n'ont fait que renforcer mon attachement pour lui.

- Comment va-t-il aujourd'hui ? me demande Natalia alors que je veille au chevet de l'enfant.

J'interromps le conte que j'étais en train de lui raconter tout bas et pose le livre sur mes genoux.

- La fièvre est enfin tombée, dis-je dans un sourire.

- Il a gagné sa bataille alors.

Natalia change les compresses et fait un nouveau bandage à son jeune patient.

- Je repasserai tout à l'heure pour les antibiotiques, me dit-elle.

- D'accord.

Et je reprends la lecture là où je m'en étais arrêtée. Les aventures de Tsarvna la grenouille ont le don de fendre son visage enfantin d'un large sourire d'ange. Mais depuis tout à l'heure, mon regard discret se porte au fond de la salle commune sur une silhouette qui, sans vraiment savoir pourquoi, me semble familière. La courbe de son dos, la carrure de ses épaules et son allure, tout cela me dit quelque chose. Pourtant je ne vois le visage de ce soldat à quelques pas de moi et qui, au chevet d'un ami sans doute, me tourne le dos.

Quittant le petit garçon après lui avoir déposé un tendre baiser sur le front, je me dirige vers cet homme que mon cœur semble reconnaître et lui pose la main sur l'épaule tandis qu'il se retourne vers moi :

- Excusez-moi, je vous connais ? demandais-je d'une voix blanche.

Mes yeux rencontrent alors l'azur de son regard. Et là, je sais. Je me jette dans ses bras.

- Dimitri !

- Yulia ! Si je m'attendais ! Toi, ici ?!

Il me serre un peu plus fort dans ses bras. Et c'est un petit peu de mon enfance que je sens contre mon cœur.

***

La guerre a fait voler en éclats tous nos repères, tout ce en quoi nous croyions jusqu'à présent. Les temps troublés ont cette fâcheuse tendance de lever les inhibitions inhérentes à nos sociétés en temps de paix. Voler, violer et assassiner deviennent alors des actes courants et tolérer. La guerre a bon dos pour justifier toutes les déviances.

Dans le ciel rouge de Moscou, des tirs de DCA se font entendre. Cette maudite guerre n'en finira donc jamais de répandre sa rivière de sang à travers le pays ? Quoi de plus absurde que des frères qui s'entretuent ?

Cela fait maintenant un mois que nous sommes prisonniers de ce satané bunker infâme et nauséabond. Et nous sommes beaucoup trop nombreux. A croire que ce lieu sordide sera ma dernière demeure.

Ainsi enfermés, nous n'avons que peu de nouvelles de l'extérieur hormis les maigres informations que veut bien nous communiquer l'État-major. Je deviens folle dans cette boîte à sardines. Je tourne en rond. Où est Léna ? N'avoir aucune nouvelle me ronge les sangs. J'ai peur pour elle. A chaque seconde. A chaque minute. Le spectre de la culpabilité me hante. Tout est de ma faute. Je ne peux pas lui en vouloir d'être partie, ma conduite avec Luna est impardonnable. Qui sait comment j'aurais réagis à sa place ? J'ai réussi à blesser la seule personne que j'ai jamais aimée. Si tu savais comme je m'en veux. Où es-tu, Léna ? En sécurité, j'espère. Loin de Moscou.

L'esprit tourmenté et le corps éprouvé par les privations, je ne désire qu'une chose. Une simple chose. Goûter un peu de repos. Je ressens le besoin de m'isoler. Tous ces couloirs où les soldats s'entassent, dormant à même le sol. Cette vision m'indispose et m'écœure. Je veux pouvoir penser au calme. Être seule avec moi-même l'espace d'un instant qui n'appartiendrait qu'à moi.

A tâtons, j'essaye de me frayer un chemin parmi tous ces corps allongés par terre. Et je m'aventure dans cet immense dédale de boyaux et de couloirs à la recherche d'une salle de repos. Furtivement, je passe devant ce qu'on appelle, bien ironiquement d'ailleurs, l'infirmerie. Cette pièce assez vaste ressemble plutôt à un mouroir tellement les moyens dont nous disposons sont minces et dérisoires. Encore quelques jours et le stock de Morphine sera épuisé. J'ai beau me démener auprès des blessés avec toute la bonne volonté du monde, il est quasiment impossible de les soulager.

Sur ma droite, quelqu'un gémit. Ce n'est qu'un amas difforme et sanguinolent qui me saisit le poignet et me regarde de son unique œil. Implorant. A côté de lui, sur une table maculée de pourpre, tout un attirail d'ustensiles trône en désordre. Il s'agit là de la panoplie parfaite d'un boucher plutôt que d'un matériel chirurgical digne de ce nom. Cela en est trop. J'ai un haut-le-cœur. Lamentablement, je m'en vais vomir dans un recoin.

Toute cette souffrance. Comment l'Homme peut-il infliger pareille torture à ses semblables ? La nature humaine est-elle si immonde que cela ? Tout ceci me dégoûte. Moi-même je me dégoûte à me préoccuper de mes états d'âme alors que d'autres agonisent, seuls et terrifiés face à leur propre mort.

Après un moment interminable à tourner en rond dans ce foutu bunker aux allures de labyrinthe, je parviens finalement à trouver ma salle de repos. Enfin un peu de calme. Enfin un peu de répit. Penchée au-dessus du lavabo, je me rafraîchis le visage, tentant désespérément d'atténuer ce goût âpre dans ma bouche. Le miroir en face de moi me renvoie une image effroyable. Est-ce bien moi ? Je ne me reconnais pas. Les traits tirés et le regard cerné de mauve, j'ai une mine pitoyable. La poussière, la sueur et le sang ont aggloméré mes cheveux en une broussaille telle que l'on dirait une gorgone. Depuis combien de temps seulement n'ai-je pu prendre une douche digne de ce nom ? Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour sentir à nouveau de l'eau fraîche et vivifiante ruisseler sur mon corps et me laver de toutes ces visions atroces. Frénétiquement, je m'efforce d'épousseter ma tenue crasseuse quand soudain ma main s'arrête sur un de mes seins, se mettant à dessiner mes courbes. Je ferme les yeux et mon esprit s'envole. Atteindre d'autres cieux. Mes doigts parcourent lascivement le lit de ma poitrine, se frayant un chemin au creux de moi. Commence alors de lents mouvements et cette danse céleste que je m'autorise. Seule. Je pense à Elle.

A l'écoute des désirs de mon corps, je n'entends pas Dimitri entrer. Sa venue suspend mon geste et je me fige, interdite. Silencieux, il s'approche de moi. Me voir ainsi abandonnée et vulnérable a allumé en lui une flamme ardente que je devine dans son regard noir pétillant. Sans mot dire, Dima glisse derrière moi. Je sens le contact de son torse puissant dans mon dos. De sa grande main virile, il couvre la mienne, reprenant ce délicieux va-et-vient interrompu tantôt. Son souffle chaud dans mon cou marque la cadence de ses caresses. Un instant, je succombe et m'abandonne. Puis, reprenant un semblant de contrôle sur mes sens, je me retourne pour lui faire face. Son visage si proche du mien me trouble, m'envoûte et contre toute attente, je l'embrasse avec fougue. Je ne me contrôle plus et dans l'éternité de l'instant, je m'abandonne pleinement à lui.

Il m'emporte dans ses bras et je m'accroche à son cou, enserrant de mes jambes sa taille masculine. Moulant son corps au mien, il se fait à la fois doux et violent. J'ai mal, mais cette douleur est délicieusement exquise. Plantant mes ongles dans son dos, Dimitri m'aime de son corps d'homme pour la première fois.

Et chacun essaye de trouver un peu de chaleur et de réconfort sur la peau de l'autre, oubliant l'espace d'un instant la guerre. Désespérément, comme pour se raccrocher à la vie, à même le sol nous nous aimons avec passion.

Le ballet des corps s'embrase au firmament et, dans un ultime coup de rein, Dimitri se libère en moi. Puis le temps se suspend alors que s'apaisent nos feux.

- Merci, me souffle-t-il tout bas, le visage au creux de mon épaule.

Ainsi lové contre moi, il dépose un tendre baiser dans mon cou avant de s'assoupir quelque peu.

La déferlante de jouissance s'apaisant en moi, je prends maintenant conscience de la froideur du carrelage dans mon dos. Et après l'extase, je frissonne. Dimitri s'en aperçoit. Me serrant un peu plus contre lui, il m'enveloppe dans son manteau. Protection. Repli. Comme s'il nous était possible de créer une bulle intemporelle à l'abri de ce monde affable qui n'est que haine et souffrances. Et nous nous évadons. Dans l'espace-temps. Cet ailleurs qui n'est que tendresse et volupté. Ce Paradis perdu à présent inaccessible.

Toute la nuit ainsi blottis dans les bras l'un de l'autre, nous chuchotons. Complices. Comme deux enfants innocents que la vie n'a pas encore égratignés. Et nous refaisons le monde. Sans penser à demain. Ce demain affreux qui ne promet que souffrance et destruction n'existe pas.

***

Depuis notre nuit passée ensemble, j'évite consciencieusement Dimitri. Et c'est tout un art, croyez-moi, dans un espace aussi confiné qu'un bunker de ne pas croiser les personnes que vous ne voulez voir au détour d'un couloir. Entre les soins aux blessés et les alertes, je n'ai que très peu dormi depuis cette fameuse nuit. Ce n'est pas plus mal : être ainsi occupée m'évite de penser.

- La raffinerie a été bombardée ! hurle soudain l'opérateur radio à son poste. Une quarantaine de nos hommes sont touchés. On nous amène les blessés.

Natalia me jette un regard impuissant. Il n'y aura jamais assez de place, nous sommes déjà en surnombre ici.

- Yulia, vois si on peut déplacer les soldats les plus légèrement atteints et les installer dans la salle 17.

- Mais ce sont les quartiers des généraux ! fait remarquer l'opérateur radio.

- Rien à foutre ! Il n'y a pas de grades qui tiennent. Un blessé est un blessé qu'il soit officier ou simple soldat.

- Pouf ! Moi ce que j'en dis…Vous verrez bien la gueule que fera le major Karénine.

- Ce vieux phoque ?! Qu'il râle, et je lui dirais ma façon de penser ! bougonne Natalia tout en consultant le carnet de bord où sont notés les différents inventaires du matériel pharmaceutique. Il nous reste moins d'une trentaine d'ampoules de Morphine ! A quand le prochain ravitaillement ?

- Dieu seul le sait, lance quelqu'un à quelques pas de nous.

- Putain !

***

Affairée à installer le plus de blessés que je peux dans la salle 17, je ne vois pas Dimitri s'avancer vers moi. Sa main sur mon épaule me fait sursauter tandis que j'assieds dans un brancard un homme à la jambe cassée.

- Tu m'as fait peur !

- Excuse-moi, ce n'était pas mon intention, dit tout bas Dimitri.

Le souvenir de notre nuit me met mal à l'aise.

- Je suis désolée pour l'autre soir, commençais-je. Je ne voulais pas…

- N'en dis pas plus, j'ai compris. Ce n'est pas pour ça que je suis venu te parler.

- Ah ?

- Je suis venu te dire au revoir.

- Au revoir ? Mais pourquoi ?

Dimitri prend le temps de me dévisager avant de continuer. Jamais je n'avais soutenu un regard aussi intense de gravité. Il me sourit et replace une mèche derrière mon oreille.

- Je fais partie du contingent de contre-offensive, m'annonce-t-il.

- Hein ?

- La raffinerie bombardée, l'État-major a décidé d'une attaque éclaire en représailles. Je pars au front dans l'heure.

La nouvelle me laisse sans voix.

- Hey ! Ne sois pas triste ! Je vais revenir ! Il n'est pas encore né celui qui aura ma peau, lance Dima sur le ton de la plaisanterie. Fais-moi un sourire.

A demi convaincue, je lève les yeux sur lui. Il me caresse la joue avant de me prendre dans ses bras.

- A tout à l'heure, me dit-il au creux du cou.

Déposant un baiser sur mes lèvres, il s'éloigne ensuite à grand pas sans se retourner. Et la pénombre du couloir engloutit sa silhouette.







Depuis le 06/01/2010