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Depuis quelques jours, les combats ont redoublé d'intensité. Entre bombardements aériens et fusillades de rues, l'Enfer semble se déchaîner au-dessus de nos têtes. Les coupures de courant devenues plus fréquentes et la raréfaction des réserves de nourriture ne font qu'augmenter nos angoisses les plus primitives, tout particulièrement celle de mourir emmurés ici. Et depuis quelques nuits déjà, je fais ce cauchemar. Toujours le même. Ce rêve atroce qui me réveille en sursaut, où la voix horrifiée de Léna hurle mon prénom avant que ce bunker infâme ne s'écroule et engloutisse ses cris. Alors j'ai peur qu'il lui soit arrivé quelque chose. Et si c'était un rêve prémonitoire ? Aux limites de la raison, mes peurs me pétrifient et me font délirer. Je me lève ruisselante de sueur, encore en proie à mes angoisses nocturnes. Faisant attention de n'écraser personne dans le dortoir, je me dirige dans la salle commune pour aller me servir un verre d'eau. Il est 3h du matin et l'opérateur radio est toujours à son poste. A demi-endormi, il somnole sur sa chaise, les écouteurs encore sur les oreilles. - C'est calme ? - Plutôt oui, me répond-t-il entre deux bâillements. Apparemment ils sont tous au Kremlin. - Tous au Kremlin ? - Oui, tu ne rêves pas. J'ai bien dit " tous au Kremlin ". L'État-major a été convoqué. Le président a réuni Géorgiens et Kazakhstanais autour d'une table. - Ça veut dire que les combats vont cesser ? lançai-je, pleine d'espoir. - Hum, encore faut-il qu'ils trouvent un arrangement, me précise l'opérateur radio d'une voix sans illusions. Et contre toute attente, les combats ne cessent point. Les négociations se poursuivent tout le jour et de nouveau les suivants mais au-dessus de nos têtes, la mitraille hurlante n'a pas l'air de vouloir se calmer. Et c'est encore une autre longue journée que nous passons dans l'attente. Allongée un peu à l'écart sur ma couchette, je fais mine de feuilleter le livre que je tiens entre mes doigts. Qu'est-ce que c'est que cette connerie ? Nietzsche ? En voilà un qui s'est torturé le cerveau pour que dalle, je comprends rien à ses phrases ! Je referme le livre et le balance un peu plus loin. Qui a dit " un seul être vous manque et tout est dépeuplé " ? Celui-là savait manifestement de quoi il causait. Sans elle, je me sens vide. Mon esprit est ailleurs. Je pense à Léna. A tout le mal que je lui ai fait. A tout ce que je pourrais lui dire à son retour. A ce que je pourrais faire pour qu'elle me pardonne. Mais me pardonnera-t-elle seulement un jour ? Et cette maudite journée qui ne cesse de traîner en longueur. Soudain, l'opérateur s'agite à son poste. - Taisez-vous tout le monde, je n'entends rien ! Étrangement, chacun cesse de vaquer à ses occupations et le silence se fait dans la seconde. Plus personne ne dit mot, chacun scrutant les lignes d'expression qui se lisent sur le visage de l'opérateur radio. Et le temps se fige. Puis un demi-sourire se dessine au coin de ses lèvres. Il tend encore l'oreille dans ses écouteurs pour être bien sûr de ce qu'il a entendu avant d'exploser : - L'ARMISTICE EST SIGNE ! L'ARMISTICE EST SIGNE ! ECOUTEZ TOUT LE MONDE ! L'ARMISTICE EST SIGNE ! TOUT EST FINI ! Je n'en crois pas mes oreilles. Depuis le temps que l'on attendait cela. - Oui ! Tout est fini, répétais-je tout bas comme pour m'en persuader. Tout est fini. Enfin ! Natalia, fébrile à mes côtés, éclate en sanglots avant de me prendre dans ses bras. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans le bunker. C'est l'effusion. Ici, un groupe de camarades lancent en l'air leur coiffe en signe de bonheur. Là, d'autres se tombent dans les bras. Un peu plus loin, on sort déjà la vodka et fait circuler les verres. - Tu sais à quoi je pense ? me demande Natalia, une fois l'euphorie des premiers instants atténuée. - Remplir tes poumons de l'air frais du dehors plutôt que de respirer cette odeur de chiotte ? lançai-je, gaiement. - Tu as tout compris ! Je la prends par la main et l'entraîne vers la sortie dans ce dédale de couloir que je connais désormais comme ma poche. Nos rires résonnent dans les tunnels, ricochent sur les parois, font écho à notre joie de vivre retrouvée. La lourde porte du blockhaus se dessine à nous et après une franche accolade aux sentinelles postées là, j'ouvre enfin les yeux vers la lumière du dehors. *** Une fois mes yeux habitués à la clarté du jour, c'est un tout autre paysage qui s'offre à moi. Le soleil haut dans le ciel règne de tous ses rayons sur une capitale stigmatisée par les combats qu'elle a essuyés des jours durant. Les façades sont meurtries par les tirs de mortier. Les fenêtres sans vitre dans lesquelles le vent s'engouffre avec violence produisent des sons étranges. L'Au-Delà rôde Ici-Bas. Ces sinistres bourrasques me glacent les sangs alors que se lève peu à peu le brouillard ambiant. Moscou se réveille d'un mauvais rêve. Pas un seul oiseau ne chante dans les cieux. Derrière moi, un mur finit de s'écrouler avec grand fracas. Et je sursaute tandis que j'entends le bruit effréné d'une course à travers les décombres de la ville. Les pas se rapprochent, trébuchent. Je marche lentement dans la rue, en direction de la source du bruit quand un déclic métallique se fait entendre. Et je me retrouve nez à nez avec un soldat, apeuré, fébrile qui me tient en joug. D'instinct, je mets mes mains bien en évidence, ne faisant aucun geste brusque. Il est seul, mais où est le reste de sa section ? - La guerre est finie, ne tire pas, m'entendais-je dire d'une voix décomposée. L'homme devant moi est à peine plus âgé que moi à en juger l'effroi que je provoque en lui. La pointe de son fusil dans ma direction, il tremble comme une feuille. - La guerre est finie, répétais-je, alors que j'avance d'un pas vers lui. - ????????? ! (N'approche pas !) Je ne comprends pas ce qu'il hurle. Sans brusquerie et d'une extrême douceur, j'avance encore une main vers lui. Au loin, un tir d'obus suivi d'un fracas assourdissant nous fait détourner la tête. - Guerre finie, répétais-je en détachant bien toutes les syllabes. Paix ! Paix signée. Le jeune géorgien arme son fusil tandis qu'il recule encore d'un pas. - ????????? ! ????????? ! hurle-t-il de plus belle. (N'approche pas !) C'est alors que je la vois. Elle est là, à quelques pas de moi. Plus belle encore que dans mes songes, mystérieusement enveloppée de ce voile de brouillard. Comme une apparition alors que je ne pensais jamais la revoir. Léna se tient à mi-chemin entre le jeune géorgien et moi. Les yeux exorbités, il ne sait où donner de la tête, son regard allant de Léna à moi, puis de moi à Léna. Il resserre son étreinte sur la crosse de son fusil, son index sur la détente. - N'aie pas peur, lui adresse Léna d'une voix douce. Tout va bien, la guerre est finie. - ??????? ??????! (Putain de merde !) Un pas. Un pas de trop vers lui. Le jeune géorgien panique. - YULIAaaaaa ! Un choc. Une détonation. "Tandis que les crachats rouge de la mitraille sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu " (Le Mal, A. Rimbaud), Léna se jette sur moi. Et je ferme les yeux sur un éclair blanc.
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