Auprès de toi

Chapitre 6




 

Un beau soleil perce à travers les volets, inondant d'une douce lumière dorée la chambre. Encore toute ensommeillée, je me demande si je n'ai pas rêvé les évènements de la veille. Non, ce doux rêve est bien réel. J'entends Léna respirer paisiblement dans mon dos. Je souris. Je suis heureuse. En douceur, je me retourne lentement pour ne pas la réveiller. Je la regarde dormir. Qu'elle est belle ainsi. Si proche de moi. Si vulnérable aussi.

Comme si elle pouvait sentir que je l'observe, Léna gémit faiblement et cherche ma main à tâtons dans les draps.

- Bonjour, mon ange, murmurais-je, caressant ses cheveux.

- Bonjour, ma Yulia.

Enlaçant ses doigts autour des miens, Léna dépose un baiser dans la paume de ma main. Son contact m'électrise. S'apercevant de mon trouble, elle joue d'un air coquin avec mes sens. Nous sommes toutes les deux parfaitement réveillées maintenant. Féline, je me rapproche d'elle. Mes mains glissant le long de son corps, je l'embrasse. S'ouvre alors un formidable ballet, chacune désirant se rassasier des lèvres de l'autre.

Léna est à présent au dessus de moi, son ventre au contact du mien. Son beau visage au creux de mon épaule, elle y dépose mille baisers. Puis, ses lèvres goûtant toujours ma peau, elle remonte langoureusement le long de mon cou, s'attardant sur ma gorge. Les yeux clos, je me laisse faire, mes mains parcourant son dos.  Alors qu'elle me rend de manière appuyée mon baiser, le craquement des escaliers parvient à nos oreilles. Prestement, nous nous écartons l'une de l'autre. Quelques secondes plus tard, une tête apparaît doucement dans l'entrebâillement de la porte.

- Bonjour, maman !

- Je pensais trouver deux princesses endormies. Je vois que vous êtes déjà réveillées. Comment ça va, les filles ?

- Bonjour, madame, dit Léna, un peu gênée.

Ma mère sourit. Puis d'un ton enjoué :

- Mon dieu ! Pas de "madame", ça me donne l'impression d'être vieille ! Appelle-moi plutôt Natacha s'il te plait Lena.

- Comme vous voudrez.

- Très bien. Je vous laisse vous habiller avant de descendre. Dépêchez-vous, je vous ai préparé de bons blinis pour le petit déjeuner.

Ma mère referme la porte derrière elle. Sa venue nous a un peu mises mal à l'aise. Avait-elle entendu du bruit dans la chambre ? Se doutait-elle de quelque chose ? Autant de questionnements qui s'envolèrent à la simple mention du festin qui nous attendait au salon. 

D'un commun élan, Léna et moi sautons du lit. Joyeusement, nous nous habillons. Au dehors, le soleil est radieux. La journée s'annonce magnifique.

***

- J'adore les blinis de ta maman.

- Oui, je vois cela ! Répondis-je. Tu as tout mangé !

Faisant la moue, Lénoshka fait mine de bouder, cela me donnant encore plus envie de la taquiner gentiment. Je lui jette un regard exagérément noir, donc parfaitement ridicule, qui la fait éclater de rire

- Mmmmmmmm, fait Léna en tirant la langue.

Le petit déjeuner terminé, nous enfilons nos manteaux avant de sortir rejoindre les chevaux. Le soleil est haut dans le ciel, pourtant le froid est vif et nous pique les joues. Silencieuses, nous entrons dans l'écurie mais déjà Diva dresse les oreilles et nous accueille d'un joyeux hennissement.

- Salut, ma belle ! Tu as bien dormi ? dis-je tout en flattant l'encolure de la jument.

Léna est à quelques pas de moi et regarde le poulain faire le pitre sous le ventre de sa mère dans le box voisin.

- Tu veux leur donner à manger ? questionnais-je.

D'un mouvement de tête, Léna acquiesce. Je lui montre l'énorme malle où l'on stocke l'avoine ainsi que la remise où sont entreposées les réserves de fourrage. Soudain très intéressée, Choumka hennit, bientôt imitée par Diva et le vieux Zorka. Dans un joyeux raffut, les chevaux réclament leur pitance.

La nourriture ainsi distribuée, nous nous employons maintenant à panser les chevaux. Très à l'aise, Léna n'hésite pas à passer sous le ventre de Diva pour lui curer les sabots. Léna m'avait dit qu'elle avait quelque fois pris des cours d'équitation mais je ne pensais pas que les chevaux étaient quelque chose de si familier pour elle.

Le pansage terminé, nous équipons Diva et Zorka pour aller nous balader.

- Tu verras, Diva est très agréable à monter, dis-je. Je te la confie, mais c'est bien parce que c'est toi. Moi, je monterais sur Zorka. Il peut parfois se montrer têtu.

- C'est peut-être plus prudent en effet, cela fait tellement longtemps que je ne suis pas remontée à cheval.

- Pourquoi tu as arrêté ? risquais-je.

- Oh,  c'est ma mère qui ne voulait plus que je fasse d'équitation. Elle trouvait cela trop dangereux.

Brides à la main, nous sortons de l'écurie.

Léna est déjà en selle et m'attend dans la cours. A mon tour, je grimpe sur Zorka. Heureux de cette escapade il le fait savoir, s'ébrouant et piétinant tout à la fois. Léna semble également ravie, mettant à profit ce dont elle se souvient de ses cours d'équitation. Faisant décrire des cercles à Diva dans la cour, Léna monte successivement à main droite, puis à main gauche. Serrant les flancs de la jument, elle lui fait ensuite trotter l'amble. Je suis impressionnée.

- Heureusement que cela fait longtemps que tu n'as pas monté, dis moi !

Léna est tout simplement radieuse, les joues roses de plaisir.

- Il faut croire que c'est comme le vélo, cela ne s'oublie pas.

Sur ces paroles, nous éclatons d'un rire complice. Puis nous nous mettons en route.

La campagne est belle. La nature semble nous tendre les bras, le clapotis régulier des sabots sur le chemin comme une mélodie apaisante.

- Yulia ? dit Léna, d'un ton propice aux confidences.

Tournant la tête vers elle, je découvre dans ses yeux toute la tendresse du monde. Cette vision me trouble au plus profond de moi. " Qu'est-ce que j'aime ce visage là ! "

- Crois-tu que nous soyons folles ?

- Pourquoi dis-tu cela ?

- Cette situation. Où cela va-t-il nous mener ?…Affronter le regard méprisant des gens sur notre relation, cela me terrifie. Et pourtant, je ne peux me mentir à moi-même sur les sentiments que je te porte.

Quels sentiments ? Oh Léna, s'il te plaît, dis-moi ces mots-là ! "

- Yulia ?

- Oui ? répondis-je, tirée de ma rêverie. Je suis comme toi, ma Léna, j'ai peur. Peur de la réaction de mes parents. Peur de ce que diront Tania et Sergueï. J'ai peur de moi-même. Mais le pire de tout : j'ai peur de te perdre à cause de tout cela. Je ne sais pas grand-chose, tant de questions sont sans réponses. Mais ce dont je suis sûre, c'est que je tiens à toi.

- Moi aussi. Mais je ne peux m'empêcher d'y penser. Je voudrais que tout soit tellement plus simple mais c'est un problème sans solution. Yulia, je veux pleinement vivre cette relation avec toi et pour cela tu dois savoir quelque chose. Quelque chose que j'ai toujours refusé de te dire, m'arrangeant toujours pour me défiler.

- Ne t'affole pas ma belle, tu peux tout me dire. Viens, nous allons nous arrêter là, à l'orée de la forêt pour discuter calmement.

A nouveau silencieuse, Léna met pied à terre. A peine avons-nous attaché les chevaux à une branche basse que déjà ils broutent paisiblement. Nous nous éloignons de quelques pas pour finalement nous asseoir dans l'herbe.

- Je suis toute à toi, tu peux tout me dire, m'entendis-je dire pour encourager Lenoshka qui torturait nerveusement un brin d'herbe entre ses doigts.

- Yulia, commença-t-elle, il y a quelque chose à propos de moi que tu dois savoir. C'est en rapport avec ma venue ici.

Silence. Lena semble chercher ses mots comme pesant l'impact de chaque parole qu'elle va prononcer.

- Yulia, si je suis partie de Moscou, c'est que ma mère m'en a chassé.

Etonnée, je la laisse cependant poursuivre veillant à ne pas l'interrompre.

- Ma mère a décidée de m'envoyer ici, loin de Moscou parce que, pour elle, je suis indigne de vivre avec elle. Tu sais, Yulia, j'ai toujours eu l'impression d'être différente des autres filles. Ce n'est pas facile à décrire comme sentiment. C'est comme être entourée d'un tas de personnes que tu apprécies, et pourtant tu te sens seule au milieu d'eux. Tu es avec eux, à la fois présente et lointaine comme si tu ne leur ressemblais pas. Sans vraiment savoir pourquoi, tu sais que tu n'es pas comme eux. Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire.

Comme pour me laisser le temps de saisir le fond de ses propos, Lena s'accorde une petite pause avant de reprendre le fil de son histoire.

- Ma mère et moi étions très proches et ce depuis que mon père nous a abandonnées lorsque j'avais six ans. Alors, chaque fois que j'avais un chagrin, j'en parlais à ma mère. Et puis un jour, j'ai pris conscience de qui j'étais vraiment : je suis tombée amoureuse…Une fille. Une fille de l'école d'équitation avec laquelle je m'entendais vraiment très bien. C'est ridicule, tu sais, parce que cette fille n'a jamais rien su de mes sentiments. Mais un soir, alors que je pleurais, ma mère m'a prise dans ses bras. Je me suis confiée à elle et… (La voix de Léna se noue progressivement, cela devenant de plus en plus pénible pour elle de se raconter)…Et là, ma mère est entrée dans une rage noire. A ses yeux, j'étais un monstre, une erreur de la nature qu'elle avait engendrée elle-même. Ce soir-là, elle m'a injuriée, traitée de"perverse" et de bien d'autres choses. Elle m'a même giflée. C'était la première fois qu'elle levait la main sur moi. A partir de ce moment-là, je n'existais plus pour elle. Elle m'a rejetée. Reniée. C'est pour cela qu'elle m'a envoyée si loin, en internat, pour ne plus voir la traînée que je suis…

Ne pouvant en dire davantage Léna éclate en sanglots, cachant son visage dans ses mains, laissant libre cours à ses rivières. Tous ses souvenirs jusque-là contenus, refoulés depuis son arrivée ici, c'est trop pour ses frêles épaules. De mon mieux et avec toute la tendresse dont je suis capable pour elle, je lui démontre mon affection, la prenant dans mes bras pour la consoler.

- Chuuuuuuut, ma douce Léna, murmurais-je à son oreille. Tu n'es rien de tout cela, tu es quelqu'un de formidable. Quelqu'un de bien. Qui a dit que la différence est une tare ? Notre relation n'appartient qu'à nous. Calme-toi, mon ange, je suis là. Je serais toujours là pour toi. Toujours. Regarde-moi.

Lui faisant face, je cueille son visage dans mes mains, emprisonnant son regard dans le mien, le fouillant de tendresse. Doucement, de mes lèvres, je sèche les rivières de ses yeux. Puis à nouveau, je la serre dans mes bras pour l'apaiser, caressant de temps à autre ses cheveux.

Néanmoins troublée par l'aveu de Léna, je n'en laisse rien paraître. Ainsi donc déjà, elle a eu des sentiments pour une fille. Mais cela n'a pas d'importance. A cet instant, plus rien d'autre ne compte à part elle. Elle et moi.

Nous restons ainsi un long moment. Lovées l'une contre l'autre, nous ne formons qu'un seul corps.

Léna est calme à présent. Elle s'allonge dans l'herbe, regardant passer les nuages, épuisée d'avoir trop pleuré. Je fais de même et nous restons là, silencieuses, main dans la main.







Depuis le 18/01/2009