Auprès de toi

Chapitre 60




 

Quatre mois plus tard

 

La voiture s'arrête en haut de l'allée. Décidément, Kurmanakovo a bien changé de visage. Je ne reconnais plus le village de mon enfance. Toutes ces rues meurtries d'obus, ces façades stigmatisées car criblées de balles, témoins des événements qui se sont déroulés ici. Des images d'une atrocité telle m'envahissent l'esprit que j'en suis troublée au plus profond de mon être. Et mon cœur se serre de tristesse dans ma poitrine.

Lâchant le volant, ma mère se tourne en direction de la banquette :

- Veux-tu que je t'accompagne ?

- Je préfère y aller seule, tu ne m'en veux pas ?

Elle exquise un léger sourire avant de lancer d'une voix douce :

- Je t'attendrai ici, ma chérie. Va !

Une dernière œillade et je m'extirpe de la voiture non sans avoir au préalable inspiré une grande bouffée d'air.

La maison me semble plus triste que jamais tandis que je n'ose frapper à cette porte autrefois si familière. Prenant mon courage à deux mains, je me décide pourtant à toquer sur ce bois craquelé par les années.

La jeune femme qui m'ouvre a les yeux aussi noirs que les abysses les plus insondables et le teint blanc des linceuls. Le temps pour elle de me dévisager, elle se jette dans mes bras, tirant ainsi sur le signal des larmes. Je m'enfouis dans sa chaleur, déversant mes rivières si longtemps retenues.

- Tania !

Elle se blottit un peu plus contre moi et j'enveloppe ses épaules secouées de sanglots. Nous restons de longues minutes ainsi, savourant le bonheur de nous retrouver enfin alors que nous ne pensions jamais plus nous revoir vivantes.

- Mama ? Mama ? Poukoi tu pleur ? Et poukoi la dame elle è trist osi ?

Je découvre ce petit bonhomme qui nous observe depuis le pas de la porte. Tania renifle, séchant le coin de ses yeux avant d'expliquer au petit garçon :

- Mais non, mon chéri, nous ne sommes pas tristes. Yulia et moi pleurons de joie, voilà tout !

Le garçonnet regarde sa maman avec de grands yeux ronds avant de demander, le plus naturellement du monde :

- Ben alors, si tu pleur è si tu ri en même tem poukoi ya pas d'arc-en-ciel sur tes joues ?

Nos rires redoublent d'intensité devant cette logique imparable. Le petit Sergueï nous dévisageant, l'air incrédule. Tania et moi échangeons un regard empli de connivence avant que, m'accroupissant tant bien que mal pour me mettre à la hauteur du chérubin, j'explique :

- C'est vrai ! Tu as raison, on devrait avoir un arc-en-ciel ici (prenant son visage dans mes mains, je caresse affectueusement ses joues rosées de plaisir) Mais c'est encore mieux… parce que cet arc-en-ciel est invisible.

- Mai…You…Youlia, komen on sait kil est là l'arc-en-ciel si on le voit pa ?

Je souris et prends ses petites mains d'enfants dans les miennes, les déposant contre ma poitrine.

- Tu sens ?

- Wouiiiiiii…ça fait Boum ! Boum !

- Et bien l'arc-en-ciel est là, caché dans mon cœur.

Lui ayant déposé un tendre baiser sur le front, je lui ébouriffe affectueusement les cheveux avant de me relever à grande peine. Ce petit bonhomme est le portrait craché de son défunt père. Oh ! Sergueï, où que tu sois, tu peux être fier de toi. Ton fils est magnifique.

***

Le soleil rouge d'Octobre embrase doucement l'horizon et le miroir du lac se teinte à la couleur de ses désirs. Les planches du ponton chantonnent sous mes pas. Au bord de la passerelle, je m'assois, les jambes au-dessus du miroir de l'eau. Instant de plénitude. Il n'y a pas plus beau spectacle. C'est vraiment dans le silence et la solitude que l'on entend plus que l'essentiel. C'est étrange de retourner ici, dans le parc de l'école. Il s'est passé tant de choses depuis la dernière fois, quand Lena et moi courions autour du lac au petit matin. Tout cela semble si lointain à présent. J'enlace contre ma poitrine un petit cahier aux pages cornées, vieillies par l'usure du temps. Et toute à mes considérations, je pense. Seule avec moi-même. Oui ! J'ai aimé ! De tout mon corps. De toute mon âme. Sans retenue et avec sincérité. Qui peut en dire autant ?

Tendrement, je caresse mon ventre rebondi. Sentir ce petit bout de vie bouger sous ma main me réchauffe le cœur. Je suis sereine. Le visage de Dima se dessine aux confins de mon âme. Je revois son sourire. Le dernier regard doux et mélancolique qu'il m'a adressé. Indescriptible. Ce regard étrangement calme de ceux qui savent qu'ils vont partir. Comme s'il avait pu savoir. Comme s'il avait pu prévoir l'avenir. Mais si. J'en ai acquis la certitude à présent. Oui. Il savait. Il savait que nos chemins se séparaient ici. Que nous ne nous reverrions pas. Reste de lui ce beau présent de vie, ce petit être qu'il a semé en moi alors qu'hurlait la Mort au dehors. Quelle ironie du sort. A son souvenir, mon cœur se serre un peu plus dans ma poitrine. " Mon Cœur. " Ma Lenka. Chaque battement de cœur me ramène à toi, Mon Amour. Derrière cette cicatrice rosée indélébile qui barre désormais ma poitrine, j'écoute cette mélodie. Ta mélodie. Ton ultime acte de vie. Ton inestimable don d'Amour. Cet Amour magique et pur qu'un être humain peut ressentir pour sa moitié. Ton Amour si grand que tu  conjuguais à l'inconditionnel sur ma peau. Ton si doux visage, baigné d'aura céleste, m'emplit de sérénité. Je pourrais sentir ta présence. Je n'ai qu'à fermer les yeux et tu es là. Assise à mes côtés. Comme si, toutes deux, nous contemplons ce magnifique coucher de soleil. Machinalement, je serre plus fort encore ton journal intime contre mon sein. Sans cesse ta voix résonne en moi, surgit de nulle part. Et j'espère encore t'entendre éclater de rire. Ce rire si cristallin qui fût tien. A cette pensée se dessine au coin de mes lèvres un petit sourire triste. Oui. Bien au chaud, tu vis en moi. A chaque minute. A chaque seconde. Et ce jusqu'à mon dernier soupir. Et tous les jours, je parlerai de toi.

Je te raconterai, mon enfant, l'histoire de cette femme d'exception qui a changé ma vie… Celle à qui, je dois tout… sans qui je ne serais ce que je suis aujourd'hui.

Le crépuscule endort doucement la campagne.

Au loin, un héron glisse une aile sous le vent avant de prendre son envol. Vers d'autres cieux. Auprès de toi. Mon Ange.

 

 

 

On croit que tout est fini…

Mais alors il y a un rouge-gorge qui se met à chanter.

Paul Claudel.









Depuis le 06/01/2010