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Dimanche 3 août
Je me suis réveillée seule sur le canapé mais cela ne m'étonne même pas. Elle avait dit qu'elle resterait jusqu'au lever du soleil. Et celui-ci est déjà haut dans le ciel. Je ne l'ai pas sentie partir, ni même remplacer sa cuisse par un coussin. Elle n'a pas laissé de mot mais ça non plus ça ne m'étonne pas. Grand Père dort encore. Je le laisse tranquille, il a besoin de récupérer. Il m'a fait une belle frayeur cette nuit. Dans la cuisine, je prépare un truc qui se situe entre le petit déjeuner et le déjeuner.
Choses que je dois absolument penser à faire : emmener Grand Père voir un médecin et pas le puit sans fond qui officie au village, allez remercier Lexie, interroger Grand Père, faire parler Margarett, appeler l'université.
Lundi 4 août
J'ai passé la journée de dimanche à veiller et à surveiller Grand Père. Ce matin, je ne lui ai pas laissé le choix. Je l'ai " forcé " à monter dans ma voiture et je l'ai conduit dans la grande ville la plus proche. J'ai bien cru qu'il allait me fausser compagnie à l'entrée de l'hôpital mais son malaise l'avait vraiment affaibli et il n'avait pas encore repris toutes ses forces donc je n'eus aucun mal à le traîner jusqu'au comptoir des entrées. J'ai oublié de préciser que j'avais appelé la veille les urgences pour prendre un rendez-vous.
Nous sommes assis l'un en face de l'autre sur des chaises en plastique pas très confortables. Je ne peux retenir un bâillement dû à mon manque de sommeil de la nuit dernière et aux deux heures passées à conduire sur la route sinueuse et mal goudronnée et même parfois dans le brouillard. Un médecin vient chercher Grand Père et me fait signe de les suivre. Dans son cabinet, il pose plein de questions à Grand Père qui répond du bout des lèvres. Je sais bien qu'il n'a aucune envie d'être là mais si Lexie avait refusé de me suivre, si ses potions et pommades n'avaient pas fonctionné… Je me refuse à imaginer ce qui aurait pu se passer. Au cours de l'auscultation, le médecin décide qu'il faut faire des examens plus poussés et il m'annonce qu'il le garde pour la journée. Grand Père veut protester mais le regard du praticien l'arrête et il se contente de marmonner son désaccord. Je lui fais un bisou sur la joue et promets de revenir à quatre heures pour le récupérer. Il ronchonne encore quand j'attrape ma veste.
Pour passer le temps, je me balade dans le centre ville. Depuis mon arrivée chez Grand Père et, mise à part la fois où il m'a emmené à la fête, je ne suis pas venue en ville et, pour être franche, ça commençait à me manquer un peu.
Je commence par acheter le journal pour me tenir au courant des nouvelles nationales et internationales car au village, il n'y a que les infos régionales. Et si au début, il est drôle de savoir quel éleveur détient le plus de moutons ou qui fait pousser les plus gros légumes du canton, il n'en reste pas moins qu'à la fin avoir des nouvelles du reste du monde devient nécessaire. Parfois j'ai l'impression qu'ils vivent hors du temps. Comme si de l'autre coté de la frontière du conté, il n'y avait plus rien. Rien n'a dû changer au village depuis au moins un siècle. Certains se déplacent encore à cheval, continuent de puiser l'eau à la fontaine… Je me demande ce qu'ils ont dû penser quand je suis arrivée avec ma voiture, la musique un peu trop forte, mes jeans taille basse et l'oreillette de mon portable dans l'oreille. La seule concession au modernisme flagrant se trouve dans le pub de Margarett, (lieu où j'aime de plus en plus aller), avec son écran géant au mur pour diffuser les films ou les rencontres sportives, l'ordinateur dans un coin tranquille, le tout relié au monde via la seule parabole de la région posée sur son toit.
Mon ventre me rappelle que le petit déjeuner de ce matin était très matinal. Je m'installe à la terrasse d'un petit restaurant et passe ma commande. Je prends le temps de rallumer mon téléphone portable (qui était resté éteint depuis le malaise de Grand Père et puis le réseau étant capricieux dans la zone, prenant un malin plaisir à éviter le village. Par contre sur les berges du lac aucun problème. Y'a vraiment des trucs pas nets des fois) et là c'est la valse des SMS, des appels en absences et des messages sur ma boîte vocale. Il ne me faut pas moins d'une demi-heure pour tout lire, décrypter, écouter et répondre. Il faut vraiment que je rappelle l'université.
Après un bon repas traditionnel, je prends le chemin de la zone piétonne. Je profite du soleil qui chauffe ma peau pour flâner dans le quartier commerçant. Les collections d'hiver partagent la vedette avec les t-shirts dans tous les magasins de vêtements. Comme si par leur présence il voulait faire de la résistance face à l'hiver qui se rapproche inéluctablement. Il parait qu'il va être rude cette année.
Je passe devant la vitrine d'une librairie, le décor ressemble beaucoup à une scène du dessin animé Merlin l'Enchanteur. Je me dis que je vais bientôt avoir fini mon roman, alors pour ne pas rester sans lecture, je pousse la porte. L'intérieur est un peu sombre mais pas un sombre qui fait peur, c'est un sombre qui vous met dans l'ambiance. Je passe entre les tables où des tas de livres sont exposés. Les thèmes du moment sont : la magie (Harry Potter oblige), les contes pour enfants et les histoires fantastiques. Dans le fond sur une étagère, un livre est éclairé. Je m'en approche et le prends. Je lis le titre sur la couverture imitant un vieux grimoire : " Le monde des invisibles ". J'ouvre à la première page et je ne peux retenir un hoquet de surprise. Le personnage dessiné sur la page ressemble étrangement à Chloé. Je commence à lire.
Je suis plongée dans ma lecture expliquant la vie et la hiérarchie du monde du petit peuple. Je sursaute violemment quand dans mon dos j'entends :
" Il est passionnant et captivant mais ça vous vous en étiez rendu compte. "
Je me retourne et me trouve face à face avec une vieille dame qui me regarde à travers ses lunettes et qui me sourit.
Vieille Dame : Si vous permettez, je vous conseille de lire celui-ci aussi.
Elle attrape un autre livre sur une étagère en dessous. Je l'accepte encore perdu dans l'autre livre.
Vieille Dame : Vous aimez le monde féerique ? Moi : Je me documente. VD : Vous verrez, vous allez trouver plein de choses intéressantes dans ce livre. Moi : Vous aimez aussi le monde féerique ? VD : Je suis passionnée. Je rêve de rencontrer un être de la forêt ou de devenir " une Cahomnoire ".
Alors qu'elle parle de son envie de rencontrer un être de la forêt, je repense au petit Scotty mais la fin de sa phrase m'interpelle.
Moi : C'est quoi " une Calomnoire " ? VD : " CaHomnoire " du Gaélique " caomhnóir " qui veut dire Protectrice ou Gardienne. C'est une femme qui est désignée pour protéger le petit peuple ou plus largement le monde de l'invisible. Moi : Qui sont ces femmes ? VD : Je vois que j'ai piqué votre curiosité mais nous n'allons pas en parler debout à ce comptoir. Si vous avez le temps, venez dans mon bureau nous serons plus à l'aise pour discuter devant une tasse de thé.
Je la suis, impatiente de connaître la suite. Grâce à cette vieille dame, je vais peut être en apprendre plus sur le monde de Lexie.
VD : Que voulez-vous savoir ? Moi : Comment sont-elles choisies ? VD : L'hérédité est le premier critère, le pouvoir se transmet de mère en fille.
Je pense aux réactions de Lexie quand on l'approche de trop près.
Moi : Et s'il n'y a pas de fille ? VD : La lignée s'éteint et une autre est choisie. Moi : Sous quels critères ? VD : Nul ne le sait vraiment mais il est raconté que toutes les Cahomnoires sont nées ou au solstice d'hiver ou au solstice d'été.
Solstice d'hiver pour Lexie.
Moi : Vous avez parlé de pouvoir, quel est-il ? VD : Celui de vivre avec les éléments. Moi : Elles peuvent les contrôler ? VD : Non, elles les écoutent. Moi : Ont-elles d'autres pouvoirs ? VD : Leurs sens sont plus développés que les nôtres. Elles ressentent les mots de la terre, du peuple qu'elles protègent mais aussi les sentiments des humains. Moi : Elles ne sont pas humaines ? VD : D'apparence si. On peut les reconnaître grâce à leur longue chevelure rousse et à leur robe d'un autre temps.
Je retiens de justesse un sourire en pensant à Lexie qui ne ressemble pas trop au portrait que me fait la vieille dame. Ses cheveux sont certes couleur miel foncé mais on est loin de la longue chevelure avec les siens qui arrivait jusqu'à ses épaules. Et pour les vêtements que dire, son baggy rouge et ses t-shirts sans manches n'avaient rien à voir avec une robe médiévale.
Moi : Ont-elles une particularité dans le regard ? VD : Pas que je sache ? Auriez-vous d'autres informations que je n'aurais pas ? Moi : Heu non, j'ai lu différentes choses sur Internet au cours de mes recherches, je voulais savoir s'il y avait un lien. VD : Elles sont de très grandes alchimistes aussi. Elles préparent des potions et des filtres.
Une nouvelle image vient s'imposer dans mon cerveau, celle de la petite armoire accrochée au mur dans sa chambre de laquelle elle a sorti la fiole qui a aidé à soigner Grand Père.
Moi : Ont-elles un signe distinctif ? Une marque de naissance ? Un tatouage ? VD : Certains disent qu'elles ont la marque du diable inscrite au creux des reins. Moi : Vous semblez les associer aux fées alors que d'autres les associent au diable, pourquoi cette divergence flagrante ? VD : Les Cahomnoires sont comme les loups à la seule différence qu'elles ne vivent pas en meute. Si vous comprenez le dilemme que provoque le loup vous comprendrez pour les Cahomnoires.
Je suis sur le point de poser une nouvelle question quand j'entends le carillon de l'horloge égrainer 16 heures. Mince Grand Père. Je me lève en m'excusant et en expliquant la cause de mon départ précipité. La vieille dame me raccompagne jusqu'à la porte de sa boutique. Et pendant qu'elle me tend le sac contenant mes achats je ne peux m'empêcher de…
Moi : Une dernière question si vous le permettez. VD : Bien sûr. Moi : Vous savez s'il y a des Cahomnoires dans la région ? VD : Certains bruits racontent qu'il y en avait une pas très loin au nord ouest, elle vivait dans la forêt mais elle a quitté les lieux il y a longtemps maintenant. Moi : C'était quand ? VD : Il y a plus d'un demi-siècle. Moi : Merci. VD : Mais de rien. Revenez quand vous voulez. Moi : Merci. Au revoir.
Maintenant direction l'hôpital et en vitesse car Grand Père doit déjà être en train de ronchonner.
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