A l'Ouest de chez moi

Chapitre 11




 

            Quand j'arrive, Grand Père m'attend dans le hall et il ne ronchonne pas, il râle. Il me dit que le médecin veut me parler. Je prends la direction de son cabinet.

 

            Bilan de la discussion avec le médecin :

 

Mon Grand Père va très bien. Sauf certains jours par an.

 

            J'ai eu droit à une explication très poussée sur le fonctionnement du conscient, du subconscient, du cerveau et la part de choses que l'on n'explique pas.

 

            Traitement : Le surveiller les jours de moins bien et un décontractant en gélule pour les crises. A choisir, je préfère la tisane de Lexie.

 

            Grand Père fait la tête pendant tout le voyage retour. Ce n'est pas le moment de lui poser des questions. Vivement que l'on soit rentrés que l'on mange et que je me couche. Demain j'irai voir Margarett et j'appellerai l'université.

 

                        Mardi 5 août

 

J'ai fait un rêve étrange cette nuit. Ce qui est déjà bizarre, c'est que je m'en souvienne. Depuis mon arrivée ici, c'est le premier rêve dont je me rappelle vraiment. Il n'a pas disparu comme les autres avec la lumière du jour ne me laissant rien ou bien juste une ou deux images incompréhensibles.

 

            Dans mon rêve, la nuit est tombée, la lune est pleine et Grand Père est assis sur le ponton de pierre qui s'avance dans le lac pas très loin de la maison de Lexie, les jambes pendantes, les semelles de ses chaussures touchant presque la surface. Lexie arrive derrière lui et s'installe en tailleur à ses cotés. Tous les deux regardent le reflet de l'astre sur l'étendue d'eau devant eux. Ils ne parlent pas pendant un moment. C'est Grand Père qui rompt le silence.

 

GP : Merci d'être venue.

Lexie : Elle n'aurait pas compris si je ne l'avais pas fait.

GP : Tu lui ressembles ainsi qu'à Elle aussi.

Lexie : Et c'est ce qui vous inquiète ?

GP : Oui et Non. Tu as les mêmes yeux qu'Elle mais pas le même regard. Je sais que tu ne lui feras pas de mal mais je connais ton monde et lui peut la blesser voire la tuer.

Lexie : Je ne laisserai jamais faire ça.

GP : Je sais, tu es différente à ce niveau. Tu es plus forte, tu affrontes ton monde mais aussi le nôtre. Tu ne te caches pas comme Elle le faisait et tu ne le convoites pas comme Elle le faisait.

Lexie : Je ne sais à leur sujet que ce que les rêves m'ont dit.

GP : Que t'ont dit tes rêves ?

Lexie : Je sais que Elle vous l'avez aimé mais que Elle vous l'avez haï.

GP : Tu ne peux pas imaginer à quel point ces deux sentiments étaient forts.

Lexie : Pourquoi le jour de votre mariage vous la rappelle autant ?

GP : Car c'est ce jour là que je l'ai définitivement perdue. En disant " oui " à l'église, je lui ai dit adieu.

Lexie : Si vous l'aimiez tant que ça pourquoi en avoir épousé une autre ?

GP : C'est elle qui m'avait quitté avant.

Lexie : Racontez-moi s'il vous plait.

GP : Je n'ai pas très envie. Sache juste qu'elle n'avait pas ton caractère et si bien que quand son monde a fait pression, elle a capitulé. Quand elle a trouvé le courage de se battre, il était trop tard. Je ne l'ai jamais revue après le jour de mon mariage mais je ne l'ai jamais oubliée.

Lexie : Vous n'avez jamais aimé votre femme ?

GP : Que sais-tu des sentiments ?

Lexie : Pas grand-chose.

GP : Et des sentiments amoureux ?

Lexie : Rien.

GP : De l'Amour ?

Lexie : Il y a une différence ?

GP : Oh oui et de taille.

Lexie : Expliquez-moi s'il vous plait.

GP : Dis moi ce que tu ressens.

Lexie : A quel niveau ?

GP : Les gens du village quels sentiments t'inspirent-ils ?

Lexie : Ils me détestent.

Gp : Non pas ce qu'ils pensent de toi mais ce que toi tu penses d'eux.

Lexie : De l'indifférence et de la douleur.

GP : Et les grenouilles de bénitier ?

Lexie : Du mépris.

GP : Les jeunes ?

Lexie : De l'incompréhension.

GP : Les Anciens.

Lexie : Du respect.

GP : Margarett du pub ?

Lexie : Je l'apprécie beaucoup.

GP : Léa ?

Lexie - après une pause : Je ne sais pas.

GP : Tu connais les sentiments mais pas l'amour.

Lexie : Pourquoi me parlez-vous de Léa au milieu de votre explication sur les sentiments amoureux ?

GP : Je ne te parle pas de sentiments amoureux au sujet de Léa mais d'amour tout court.

Lexie : Ca se voit que vous aimez Léa.

GP : Ca se voit qu'elle t'aime aussi.

Lexie : C'est impossible.

GP : Pourquoi ?

Lexie : Et bien parce que…-

GP : Elle est une fille ?

Lexie : Non ça n'a rien à voir mais elle ne me connait pas et vous, vous, connaissez mon monde, le but de mon existence.

GP : L'histoire prend un malin plaisir à se répéter.

Lexie : Vous… Léa…

GP : Mon fils.

Lexie : Avec-

GP : Oui.

Lexie : C'est pour ça qu'il est à la ville ?

GP : De l'autre coté.

Lexie : C'est pour ça que vous la haïssez, parce qu'elle vous a obligé à éloigner votre fils de la région et de vous ?

GP : Non, je l'ai haï car à cause d'elle et sa vie imposée à la capitale, il est devenu un étranger froid et distant.

Lexie : Léa ne lui ressemble pas alors.

 

            Ils se taisent un moment perdu dans leurs pensées respectives, laissant leur regard dériver sur l'eau, la berge, le ciel…

 

Lexie : C'est pour ça alors.

GP : La maison a été vide pendant un moment, Léa est venue me voir. La maison de nouveau occupée son père l'a gardée en ville.

Lexie : Pourquoi maintenant ?

GP : Il voulait la couper des gens qui avaient sur elle une mauvaise influence.

Lexie : C'est paradoxal.

GP : Entre ce qu'il croit être deux mondes dangereux, il a choisi celui qu'il pensait être le moindre. J'ai essayé de la protéger de toi mais son cœur t'a reconnue.

 

            Il y a un nouveau silence.

 

GP : Protège-la comme tu le fais avec tous les êtres de ta forêt.

Lexie : Je vous le promets mais en échange vous devez vous aussi me faire une promesse.

GP : Laquelle ?

Lexie : De me parler d'Elles un jour.

GP : Je promets un jour de te parler de ta Grand-mère et de ta Mère.

 

            Grand Père se lève, pose sa main sur l'épaule de Lexie et sans rien dire d'autre, reprend le chemin du village. Elle, elle reste là, le regard perdu dans le lac. Avant qu'il ne tourne à droite, il s'arrête et sourit.

 

            Je me suis réveillée sur cette image.

 

            Etait-ce vraiment un rêve ? M'a-t-elle envoyé un message ? Tout paraissait tellement vrai. J'ai tourné et retourné la question dans ma tête toute la journée. Au repas du soir, j'ai interrogé Grand Père.

 

Moi : Tu as parlé à Lexie ces derniers temps ?

GP : La dernière fois que je lui ai parlé tu étais là.

Moi : Tu n'es pas allé au bord du lac ?

GP : Pas depuis trois jours.

Moi : Tu ne t'es pas assis sur le ponton de pierre ?

GP : Pas depuis trois jours.

Moi : Tu es sûr ?

GP : Qu'est-ce qui t'arrive Léa ?

Moi : Rien. C'est juste que… Je… C'était…

GP : Quand ce sera un peu plus clair dans ta tête on en reparlera.

Moi : Tu as sans doute raison. Dis Grand Père est-ce que tu rêves ?

GP : Comme tout le monde.

Moi : Tu te rappelles de tes rêves ?

GP : La plupart du temps comme tout le monde.

Moi : Parce que moi je les oublie, ils disparaissent ne laissant que de petites traces sauf celui de cette nuit.

GP : Tu t'y habitueras, ça fait partie des conséquences.

Moi : Quelles conséquences ?

GP : De trop poser de questions.

Moi : Très drôle Grand Père.

 

            Mais vu son air sérieux je ne suis plus très sûre qu'il rigole. Je suis maintenant partagée entre deux sentiments : si tout ceci est réel je veux allez dormir le plus vite possible pour apprendre de nouvelles choses (même si je ne suis pas certaine d'avoir tout compris dans le premier) par contre si ce n'est que mon esprit qui me joue des tours, cela devient dangereux car je suis déjà chamboulée avec un rêve, alors si je commence à en faire d'autre du même genre à chaque fois que je m'endors, je crois que je préférerai encore ne rien me rappeler. Mais d'un autre coté, elle a dit que ses rêves lui avaient appris des choses. Ouais mais elle l'a dit dans mon rêve. Et puis la description de mon père était juste mais c'est peut-être moi qui l'aie pensé.

            Oh mais arrête ça, tu vires au dingue. Prendre l'air. C'est ça, je vais prendre l'air. Un tour au pub me fera du bien. Je vais aller interroger mes mails, surfer un peu sur la toile et questionner Margarett. Voilà, ça c'est un bon programme.

 

            Au pub, il y a les accros au foot australien qui ne lâchent pas l'écran des yeux de peur de rater la raclée du siècle. Je m'assois devant l'ordinateur et commence à lire mes messages. Il y en a plusieurs d'amis de la fac qui me demandent quand est-ce que je rentre. Quelques invitations à des soirées ou brunch. Deux de la fac, il faut vraiment que je les appelle. Et un dernier de mon père me rappelant les conditions fixées. J'aimerais lui répondre qu'il peut se les mettre où je pense ses conditions mais je me retiens, ce n'est pas encore le moment.

            Je réponds à mes amis que je n'ai pas encore arrêté la date de mon retour mais dès que ce sera fait, ils seront les premiers avertis. Je décline les invitations. Et transmets à la fac que je n'ai pas encore pris de décision mais que ce sera fait avant la fin de la semaine. Je me déconnecte et retourne m'asseoir à une table pour suivre la fin de la retransmission de ce sport de brutes.

            J'ai l'impression que Margarett m'évite alors que d'habitude quand il n'y pas grand monde dans le pub (comme c'est le cas en ce moment) elle vient s'asseoir à ma table et l'on discute un petit moment. Ou alors c'est encore mon imagination qui me joue des tours et le fait qu'elle essuie et range des verres depuis tout à l'heure n'est autre que son activité habituelle.

            Quand la cloche de fermeture tinte, je me lève, lui fais un signe pour la saluer, sors et prends la direction de chez Grand Père. J'ai eu envie d'aller voir Lexie mais il ne pleut pas et je ne veux pas prendre le risque de me reperdre dans la forêt.  

 

            Alors que je suis allongée dans " mon lit ", je n'arrive pas à fermer les yeux.







Depuis le 22/04/2009