A l'Ouest de chez moi

Chapitre 13




 

Jeudi 07 aout

 

Un bruit étrange me réveille, une odeur de pain chaud arrive à mes narines, j'ouvre les yeux et je ne suis pas dans le canapé de Grand-Père. Je me souviens : la nuit dans la forêt, le chocolat chaud, ses lèvres…Ses lèvres, oui.

Juste après, elle a fait comme si de rien n'était, elle a bu son mug, j'ai fait de même, elle m'a prêté un pyjama, m'a offert son lit, je m'y suis allongée, elle s'est assise au bord du matelas, j'essayais de garder les yeux ouverts, mais j'y arrivais pas. Alors que je m'endormais, je l'ai bien sentie m'embrasser sur le front et dire :

            "Fais de beaux rêves, Léa."

Je ne me souviens pas de mon rêve, mais il était apaisant. Je me lève et suis le bruit et l'odeur. Je découvre Lexie en train de jouer de la batterie sur les casseroles accrochées au mur, accompagnant la musique qui venait de nulle part, tout en surveillant des œufs qui cuisaient dans une poêle.

 

Moi : Bonjour.

Elle (arrêtant de taper) : Oh bonjour. Excuse-moi, je ne voulais pas te réveiller. L'habitude de vivre seule. Tu as faim ?

Moi : Heu… Oui.

Elle : Tu aimes les œufs et les tartines ?

Moi : Heu ... Oui.

Elle : Installe-toi, ça arrive.

 

                        Dimanche 10 aout

 

            Il pleut à torrent depuis 2 jours, je suis à l'église avec Grand-Père et j'ai du mal à tenir en place. Le sermon est interminable ce matin. Et bla bla bla, il ne faut pas… et bla bla bla, la tentation… bla bla bla, le péché… bla bla bla. Quelqu'un devrait lui dire que l'on ne sacrifie plus de vierges au dieu soleil, que la terre n'est pas plate et que le ciel ne va pas nous tomber sur la tête. Les grenouilles de bénitier sont bien rangées au premier rang. Par contre Margarett n'est pas là, elle en a de la chance. Je soupire bruyamment, je suppose, car Grand-Père me met un coup de coude. Je n'attends qu'une seule chose que ce soit fini. J'ai autre chose à faire. Je dois retrouver Lexie. Elle m'attendra à la croisée des chemins à la pointe nord du lac. Depuis notre sauvetage des gnomes en pleine nuit, je passe plus de temps avec elle. Elle m'accepte à ses cotés, comme si j'avais passé et réussi un test. Elle m'apprend des choses sur la nature, la vie, elle me dévoile un peu de son monde. J'ai fait la connaissance d'un buisson farceur, on est allées rendre visite à Scotty, je l'ai écoutée parler à la forêt. En fait, je l'ai regardée vivre et c'était agréable.

            Le blablateur a enfin fini. Grand-Père me fait comprendre que je peux filer. Et je ne me fais pas prier. Avant que les grenouilles aient eu le temps de s'insurger, je suis déjà à la sortie du village. La pluie qui tombait fort quand on est rentrés pour l'office a miraculeusement cessé. Est-ce un de tes tours de magie, Lexie, parce que je viens te voir ou une coïncidence.  Je me retiens de courir bien que j'en ai très envie. Alors que la pointe nord du lac s'avance vers moi, je la vois assise sur un rocher. Il faudra un jour que je lui demande pourquoi elle se perche comme ça. Elle est en tailleur, les yeux fermés, le vent soulève ses cheveux sur sa nuque. Je la regarde fascinée. Il se dégage d'elle quelque chose d'inexplicable, mais je vais tout de même essayer. Il émane d'elle un mélange de force et de réserve comme cette expression : "Une main de fer dans un gant de velours". Il semble y avoir tant de souffrance enfermée dans son cœur bien plus ancienne que son existence comme un héritage inoubliable. Je suis là à la regarder. A quoi pense-t-elle quand elle fait ça ? Qu'entend-elle ? Qui écoute-t-elle ?

 

"Bonjour Léa."

 

Toujours sa manière de prononcer mon prénom qui me fait frissonner.

 

Moi : Bonjour Lexie.

Elle : Le sermon était bien ?

Moi : Pas vraiment écouté.

Elle : Tu veux entendre un autre discours ?

Moi : Si il est aussi barbant que le dernier, pas vraiment.

Elle : Aucun risque.

 

            Comme à son habitude, elle saute pour me rejoindre, elle s'approche de moi et son regard change, elle le fait naturellement sans que je n'ai besoin de lui demander. Alors que l'on traverse les tourbières, je ne peux m'empêcher de lui poser la question qui me brûle les lèvres depuis plusieurs jours.

 

Moi : Pourquoi ?

Elle : Pourquoi quoi ?

Moi : Pourquoi tu as changé à mon égard ?

Elle : Tu n'aimes pas ? Tu préférais comme c'était avant ?

Moi : Non, non mais je voudrais comprendre.

Elle : Tu es venue me demander de l'aide. Et quand je suis venue t'en demander à mon tour, tu as répondu présente sans poser de question, sans trahir le secret.

Moi : Il fallait juste que je te demande de l'aide ?

Elle : De l'aide pour quelqu'un d'autre. Cette nuit-là, tu n'es pas venue pour toi, tu es venue pour ton grand-père. Comme Margarett est venue pour sa fille. Tu n'as pas hésité à courir sous la pluie sans savoir si tu allais me trouver. Mais tu l'as fait. Tu as sans le savoir répondu à la question.

Moi : Quelle question ?

Elle : Celle sur tes intentions.

Moi : Oh.

Elle : Souviens-toi de ça. Dans mon monde, il existe des règles bien plus vieilles que toi et moi. Ne t'amuse pas à aller à leur encontre, sinon…

Moi : Sinon ?

Elle : L'histoire finira mal.

Moi : Pour qui ?

Elle : Toi, Moi, peut-être d'autres. Chaque chose en entraîne une autre. Tu connais la théorie des dominos ?

Moi : Oui.

Elle : Alors regarde, écoute mais n'interviens jamais, sauf si je te le demande. Je n'interviens dans ton monde que si on me le demande. Tu n'interviens dans mon monde que si quelqu'un de mon monde te le demande. Compris ?

Moi : Oui.

Elle : Bien. Viens, suis-moi.  

 

            Elle frappe trois coups rapides, puis deux lents sur l'écorce d'un chêne.

 

Elle : Donne-moi ta main.

 

            Je dépose ma main dans la sienne et je me sens me dissoudre pour me reconstituer dans une salle au plafond de pierre. J'ai la tête qui tourne un peu.

 

Moi : Où sommes-nous ?

Elle : Dans leur "église". Regarde et écoute.

 

            De la musique se met à retentir gaie, joyeuse, entraînante et de partout des hommes, des femmes, des enfants arrivent et se mettent à danser. Je reconnais Scotty et ce qui me frappe c'est que je fais la même taille que tous ces gens. Scotty n'est plus tout petit, il a la taille normale d'un enfant.

 

Moi : Lexie, je ne comprends pas.

Elle : Ne t'inquiète pas. Sortie d'ici, tu reprendras ta taille d'humaine. Profite, c'est un honneur d'être ici.

Moi : Ok.

Elle : Tu veux danser ?

Moi : Je ne suis pas sûre de savoir.

Elle : Laisse-toi guider.

Moi : Par toi ?

Elle : Par la musique et la magie.

 

            Et je me suis laissée entraîner par la musique, par la magie et par Elle. Elle avait des faux airs de gamine insouciante ici. Comme si le fait d'être de la même taille que ce peuple réduisait le poids qui pesait sur ses épaules. J'ai bu leur bière, plutôt costaude, qui fait vite tourner la tête. Sailbheastar (je crois que c'est le chef) me raconte une histoire de bataille contre je ne comprends pas qui, mais il faut dire que je n'écoute pas vraiment. Je regarde Lexie jouer à un dérivé de Pierre/feuille/puit/ciseaux avec Scotty. Je vois une jeune femme arriver dans son dos et passer ses bras autour de ses épaules et là, mon compteur jalousie passe au rouge. Je plante Sailbheastar là et vais rejoindre le trio.

 

Elle : Tiens Léa, je te présente Brídín.

 

            Et elle fait ça tout naturellement sans aucune gêne du fait que cette fille ait les mains sur ses épaules.

 

Elle : C'est la grande sœur de Scotty.

Moi (glaciale) : Enchantée.

 

            Comme si elle sent quelque chose, Lexie fait signe à Scotty et Brídín de nous laisser.

 

Elle : Qu'est-ce qui se passe ?

Moi : Rien.

 

            Elle change son regard et je ressens à nouveau ce sentiment qu'elle lit en moi.

 

Moi : Arrête. Arrête de faire ça. Tu ne peux pas lire en moi comme ça sans mon accord.

Elle : Je ne lis pas en toi.

Moi : Si, c'est ce que je ressens.

 

            Elle attrape ma main et m'entraîne à l'écart. Elle se retourne et lance.

 

" Slán agus Beannacht"

 

            Et elle frappe sur la roche toujours en tenant ma main. Nous nous retrouvons devant le chêne et j'ai repris ma taille normale.

 

Elle : Bon, tu m'expliques ?

Moi : J'ai rien à expliquer.

Elle : Pourquoi tu lui en veux ? Tu ne la connais pas.

 

            Elle a toujours son regard de lune.

 

Moi : Change ton regard.

Elle : Non.

 

            Je lui tourne le dos. Je ne veux pas qu'elle puisse lire en moi. Je prends une grande inspiration et lui pose la question.

 

Moi : Il y a quelque chose entre vous deux ?

Elle : Avec Brídín ? T'es dingue !

Moi : Ce n'est pas ce que ça montrait.

Elle : Ils ne sont pas comme vous, régis par les même lois de rigidité affective.

Moi (en colère) : Rigidité affective, c'est toi qui oses dire ça ?! Toi qui ne dis rien, qui ne montres rien face aux gens comme nous. Et je suis quoi pour toi ? Une autre race, un autre peuple à protéger ou bien à écraser de ton mépris, car nous ne sommes pas parfaits ? Oui nous ne sommes pas parfaits, mais au moins nous vivons alors que toi, tu es seule dans ton monde. Si tu les aimes tant que ça, reste dans cette grotte à leur taille. Dans le rêve, tu disais éprouver quelque chose pour moi. C'était qu'un rêve, je le sais et ça me rend dingue. Alors maintenant explique-moi comment je rentre chez Grand-Père.

Elle : Je ne t'écrase pas de mon mépris. Je te protège.

 

            La colère faisant faire des choses que l'on n'aurait pas fait en temps ordinaire, je m'approche d'elle, elle recule, mais je continue. Je fais tout mon possible pour résister à son regard. Elle est arrêtée par le tronc du chêne. J'attrape les passants de ceinture de son pantalon et l'attire vers moi. Je plaque mes lèves sur les siennes. Elle a un mouvement de recul que j'accompagne au moment où je sens qu'elle s'abandonne, je la repousse.

 

Moi : Je n'ai pas besoin que tu me protèges.

 

            Et je lui tourne le dos sans la regarder. Je prends le chemin et, arrivée à une fourchette, je me rends compte que j'ignore lequel je dois choisir. J'ai l'impression qu'une voix me chuchote à l'oreille.

 

                        "Celui de gauche."

 

            C'est sa voix, un peu voilée, mais c'est sa voix.

 







Depuis le 26/06/2009