A l'Ouest de chez moi

Chapitre 17




 

            J'essaie de garder mon équilibre, mais ce n'est pas simple. Scotty est tombé assis sur la table. Lexie semble s'en amuser.

 

Moi : Qu'est-ce qui se passe ? On n'est pas sur une zone sismique.

 

            Le sol s'arrête de bouger. Je reprends mon équilibre. Le leprechun se relève et remet ses habits d'aplomb.  Lexie est toujours près de la porte.

 

Elle : Pourquoi vous voulez toujours tout expliquer par la science ? Il peut y avoir d'autres raisons.

Moi : Ah oui et lesquelles ?

Elle : Pourquoi pas Prosper.

Moi : Prosper ? C'est quoi ça ?

Elle : C'est qui est la bonne question.

 

            Vu qu'elle n'en dit pas plus, j'insiste.

 

Moi : Qui est Prospère ?

Elle : Un géant.

Moi : Un géant ? Et c'est lui qui fait trembler la terre ?

Elle : Quand il se réveille trop vite oui. Je ne serais pas étonnée que l'on retrouve des gros trous dans la tourbe.

 

            Un géant maintenant.

 

Moi : Parce qu'il va sortir se promener ?

Elle : La nuit oui.

 

            Elle m'énonce ça comme si c'était parfaitement logique avant de me tourner le dos et d'aller dans la cuisine. Je reste seule avec Scotty. Je réfléchis encore à cette histoire de terre qui tremble et de géant quand la petite voix de Scotty m'appelle.

 

Scotty : Dis Léa, tu viens avec nous ?

Moi : Il faudrait que j'aille chez Grand-Père pour le rassurer.

Scotty : Oh ! Je comprends.

 

            Il a l'air déçu et son petit visage triste me fait craquer.

 

Moi : Ok, petit bonhomme. Je viens.

 

            Son sourire revient et je le prends sur  ma main et nous voilà partis rejoindre Lexie.

 

            Je les ai suivis jusque dans la forêt. Comme la dernière fois, Lexie m'invite à prendre sa main et tape sur un arbre et me voilà à nouveau petite. J'ai une nouvelle fois la tête qui tourne.  Je me retrouve dans la rue d'un village.

 

Moi : Lexie, on est où ?

Elle : Dans le village de Scotty.

Moi : Comment ?

Elle : Arrête de chercher à tout comprendre.

Moi : Mais je suis une scientifique !

Elle : Je sais qui tu es et ce que tu fais à la ville. Mais ici on n'est pas à la ville. On est dans mon monde. Et dans mon monde, on ne pose pas de question.

Moi : Tu es la seule 'humaine' dans ton monde ?

Elle : Léa.

Moi : Je sais.

 

            Elle tourne la tête vers la droite, semble écouter quelque chose et prend ma main. Elle m'entraine le long de la rue, contourne deux maisons et entre dans une. Une musique entrainante remplit la pièce. Des gens sont assis à des tables et jouent aux cartes. Dans un coin, il y a un bar où derrière celui-ci se tient une dame toute ronde. Elle s'écrie de joie en voyant Lexie et sort de derrière son comptoir pour la serrer dans ses bras. Tous les gens présents lancent un 'dia dhuit !' auquel elle répond 'beannú'. Elle se tourne vers moi.

 

Elle : Tu veux boire quelque chose ?

Moi : Heu oui.

 

Elle lance à la cantonade un 'camchuairt'. Ils lèvent tous leur pinte et je me retrouve avec une dans les mains. Je ne sais pas ce qu'il y a dedans, mais Lexie vient choquer la sienne contre la mienne et en boit une longue gorgée. Je l'imite, c'est frais, c'est bon, c'est sucré et ça passe tout seul.

 

Moi : C'est quoi ?

Elle : Secret d'ici.

Moi : Essaierais-tu de me saouler ?

Elle : Ca ne saoule pas.

Moi : C'est vrai ?

Elle : J'ai jamais été saoule.

Moi : Cool.

 

            Je bois à nouveau et c'est bizarre j'ai l'impression que ma tête tourne. Elle m'entraîne sur la piste de danse et la musique bat en moi. Je la suis dans ses mouvements. Tout devient un peu flou. De la musique, des pintes, de la danse, les brumes, la mémoire qui flanche, une impression de voyage, une chaleur, une voix comme un murmure, un tendre baiser sur mes lèvres…

 

 

                        Vendredi 15 août

 

Quand je me réveille, je suis dans le canapé de Grand-Père. La lumière est forte et j'ai mal à la tête. Tout est un peu flou. Comment je suis arrivée ici. Je ne me rappelle pas être rentrée. J'essaie de me souvenir mais réfléchir met en route un pivert dans ma tête. Je vois arriver Grand-Père avec un verre à la main.

 

GP : Tiens, bois ça.

Moi : C'est quoi ?

GP : Pour ta tête.

Moi : Merci.

 

            Je bois d'une traite et la douleur disparaît instantanément.

 

Moi : C'est quoi ton produit miracle ?

Elle : Tu lui demanderas. C'est elle qui l'a laissé pour toi.

 

            Et il s'en va. Il dit qu'il va faire une course. Alors c'est elle qui m'a ramenée. Je vais pour me lever et je m'aperçois que je ne suis qu'en sous-vêtements. Qui m'a déshabillée ? Moi ? Je ne m'en souviens pas du tout. Grand-Père ? Impossible. Lexie ? Oh mon Dieu !

 

            J'ai passé le reste de la journée à travailler mes cours, essayant de remettre de l'ordre dans mes idées. Entre la vraie fausse mort de Lexie, ma nuit où il me manque des bouts et surtout mon retour chez moi, j'ai du mal à me concentrer. J'ai beau essayer de ne pas y penser, mais je dois partir mardi. Mes parents ont laissé un message à Grand-Père pour dire que je devais être chez eux mardi soir, dernier délai pour être prête pour la réception qu'ils donnent le mercredi soir. Je n'ai pas envie de rentrer si tôt. J'avais prévu de rentrer juste avant la rentrée à la fac, mais il faut croire que mes parents ont décidé de me polluer mes vacances.

            Je me sens bien ici. J'aime cet endroit. Il y a tellement de chose à découvrir, à comprendre, à expliquer. Comme le comportement de mon Grand-Père. Au début, il me met en garde, ensuite il m'interdit de la voir et pour finir c'est lui qui m'expédie chez elle. Et puis j'ai l'impression qu'il y a un truc entre eux, quelque chose de non-dit mais qui prend ses racines bien plus loin. Et ce rêve dont je n'arrive pas à me convaincre que c'en est un.

            Grand-Père vient de rentrer. Et je dois lui parler.

 

Moi : Grand-Père, il faut que tu m'expliques.

GP : Que je t'explique quoi ?

Moi : Le lien qu'il y a entre notre famille et celle de Lexie.

GP : Il n'y a pas de lien entre nos familles.

Moi : Grand-Père, arrête de me mentir. Tu joues les girouettes avec elle. Évite-la, va la voir. Tu as dit avoir aimé son messager. J'ai fait ce rêve et je suis sûre qu'il est vrai. Alors explique-moi.

GP : Tu es sûre de vouloir savoir.

Moi : Oui.

 

            Grand- s'assoit dans le fauteuil en face de moi. Il pose ses mains sur ses accoudoirs et commence à parler.

 

GP : Je ne connais pas le début de l'histoire, ni même quand elle a commencé, mais cela remonte à très longtemps. De son coté ne naissent que des filles, du nôtre que des garçons.

Moi : Je ne suis pas un garçon.

GP : Je sais. C'est ce qui est étonnant, mais j'ai appris que si les choses changent, c'est qu'il y a une bonne raison.

Moi : Laquelle.

GP : Je l'ignore encore.

Moi : Ensuite.

GP : Ensuite, chaque homme de la famille a été attiré par elles. Certains sont partis comme ton père, d'autres sont restés comme moi et d'autres en sont morts comme ton arrière arrière grand-père.

Moi : Et elles ?

GP : Elles ont toujours disparu.

Moi : Comment ça disparu ?

GP : Comme disparu. Plus là, ni elles, ni la maison.

Moi : Donc si je comprends bien, tu as été attiré par la grand-mère de Lexie et …

GP : Pas attiré, aimé.

Moi : Tu l'as aimée et elle a disparu.

GP : Pas exactement. Notre relation était secrète, mais j'allais lui demander de m'épouser. Un jour, elle m'a annoncé qu'elle devait partir pour plusieurs jours et quand elle est revenue. Elle n'était plus la même. Elle m'a repoussée, rejetée, moi et mon monde. J'ai essayé de comprendre, mais comme d'habitude elle a refusé de répondre à mes questions.

Moi : Et ensuite tu as rencontré Grand-Mère et tu l'as épousée.

GP : Par colère et pour la blesser autant qu'elle m'avait blessée, j'ai demandé ta grand-mère en mariage bien que je n'avais aucun sentiment pour elle.

Moi : Tu l'as revue ?

GP : Le jour de mon mariage.

Moi : Et ?

GP : Elle m'a tout raconté de son monde, de ses obligations, de ses contraintes, de ses peurs, de ses doutes. Elle a dit m'aimer.

Moi : Mais tu as quand même épousé Grand-Mère.

GP : Oui. Et je le regrette encore.

Moi : Tu ne l'as plus jamais revue ?

GP : Jamais avant une nuit.

Moi : Quelle nuit ?

GP : Une nuit.

 

            Je n'insiste pas.

 

Moi : Et pour mon père.

GP : J'ai cru qu'il pourrait vivre la vie que j'avais ratée, mais Elle n'était pas comme Elle.

Moi : Explique.

GP : Elle était sa fille, mais elles étaient le jour et la nuit. Là où l'une était douce et chaleureuse, l'autre était cassante et froide. Ton père aimait ça, moi pas.

Moi : C'est pour ça que tu l'as envoyé à la ville.

GP : Oui. Sinon elle allait le détruire.

Moi : Et Lexie.

GP : Lexie est différente. Comme une évolution du temps.

Moi : Elle te rappelle sa grand-mère et c'est pour pas que je souffre que tu m'en as écartée ?

GP : Non elle ne me la rappelle pas, car il y a dans son regard et dans sa manière de bouger quelque chose d'inquiétant et d'envoutant à la fois.

Moi : C'est exactement ça. On voudrait en avoir peur, mais on ne peut s'empêcher de vouloir l'approcher.

GP : Et tu as raison, je ne voulais pas que tu la vois pour ne pas souffrir. Tu es sensible, Léa. Petite tu percevais des choses que les autres ne voyaient pas.

Moi : Ah bon ?

 

            Je suis étonnée, je ne me rappelle pas de ça.

 

Moi : Je percevais quoi ?

GP : Les sentiments des gens. La douleur, la colère, la tristesse…

Moi : Tu essais de me dire quoi Grand-Père ? Que je suis spéciale moi aussi ?

GP : C'est à toi de le découvrir. Elle ne m'en a pas dit plus.

Moi : Elle ? Lexie ?

GP : Non.

Moi : Qui ?

GP : Je n'ai pas le droit de te le dire, mais sache juste une chose, c'est que tu dois partir pour mieux revenir un jour.

Moi : Grand-Père, parle-moi de son monde.

GP : Je n'en ai pas le droit où alors se serait trahir ma promesse. C'est à elle de le faire.

 

            Et sur ces derniers mots, il se lève et part dans la cuisine. Je reste assise, saisie par ce qu'il vient de me dire.  Je suis larguée. Je pensais être une fille banale, comme les autres, mais on dirait que non et je ne sais pas si j'aime ça. Et ce qui me gêne le plus, c'est que la personne à qui j'ai le plus envie de parler de ça, c'est Lexie.







Depuis le 12/09/2009