A l'Ouest de chez moi

Chapitre 18




 

                        lundi 18 août

 

            Je n'ai pas vu Lexie depuis cette nuit brumeuse. Sa maison n'était pas là. Je l'ai attendue, mais rien.

            Mes parents me harcèlent de coups de téléphone  pour savoir quand je rentre.  Pour les embêter, je fais durer le suspens. Je pars demain en début d'après-midi et j'aimerais lui parler. Je traine au pub pour une dernière soirée dans cette ambiance. Les gens du village sont là, entrechoquant leurs pintes et chantant des chansons d'ici et d'ailleurs, la majorité sont des chansons de marins et je me rappelle que l'océan n'est pas si loin. Juste de l'autre coté de la " montagne ". Ici c'est comme dans le film " l'anglais qui gravit une colline et descendit une montagne ". Ce qu'ils appellent leur montagne n'est qu'une colline un peu plus haute que les autres. Demain à la même heure, je serai chez mes parents à écouter leurs discutions insipides. J'avale une rasade de lait et mords dans une des tartines que Margarett a posées devant moi. Je trouvais que ça faisait goûter d'enfant, mais en fait c'est simplement bon.

 

            Margarett a sonné la cloche de fermeture. J'ai espéré, mais elle n'est pas venue. Je salue la patronne et sors. Je suis triste, triste qu'elle ne soit pas là, triste de partir, triste de retourner à cette vie que je n'aime pas. C'est les mains dans les poches et la tête basse que je rentre chez Grand-Père.

 

" Hey ! Pourquoi tu fais cette tête ? "

 

            Cette voix. J'ai peur de me retourner et de voir que ce n'est que le fruit de mon imagination. Mais la tentation est trop forte. Et j'ai eu raison de le faire. Elle est là devant moi.

 

Moi : Où étais-tu ?

Elle : Au nord. Un problème de barrage.

Moi : De barrage ?

Elle : Oui de barrage.

 

            Elle me regarde un instant et je ne vois que ses yeux qui brillent encore plus que d'habitude.

 

Elle : Suis-moi.

Moi : Où ?

Elle : Tu verras. Je voudrais te montrer quelque chose.

 

            Comment résister ? Je n'essaie même pas. Et me lance à sa poursuite, car elle a déjà commencé à avancer, sûre du fait que j'allais la suivre. On va jusqu'au lac, elle avance sur le ponton. Elle s'assoit au bout et tapote le bois à sa droite pour que je vienne moi aussi me poser. Elle ne dit rien. Elle semble attendre quelque chose. Elle hume l'air et me dit :

 

            " Ça va commencer. "

 

            J'ignore ce qui va commencer, mais comme elle l'a dit, ça à l'air important. Je reste la à ses cotés, silencieuse moi aussi. La nuit nous entoure, une légère brise se lève et le spectacle commence.

 

            Du fond de l'eau vient de la lumière. Des bulles remontent et plutôt que d'éclater à la surface, elles s'élèvent dans les airs. J'entends comme une musique à la fois douce et entrainante. Une chanson, une voix, des voix. Les bulles qui étaient au début vide sont maintenant remplies de petits personnages. Qu'est-ce exactement ? Des fées ? Des nymphes ? D'autres êtres ? Je les regarde, elles rigolent. Elles semblent réaliser un ballet. Une bulle éclate et une petite être tombe à l'eau. Je m'inquiète, mais elle revient instantanément dans une autre sphère. Une autre s'approche de nous. Lexie tend sa main puis son bras. Elle vient se poser sur elle. De près, elle ressemble à Chloé, mais sa peau est presque transparente et elle ne porte pas d'ailes, comme vêtement, elle n'a qu'une petite toge blanche retenue par un cordon rouge. Elle remonte jusqu'au cou de Lexie. Celle-ci penche la tête et l'autre lui chuchote un truc dans l'oreille. Lexie se tourne vers moi.

 

Elle : Tu veux assister à un bal ?

Moi : Un bal ? Où ?

Elle : Sous l'eau.

Moi : Mais comment ?

Elle : Fais-moi confiance.

 

            Lexie tend à nouveau sa main à l'Etre, la droite cette fois et incline légèrement la tête. " La nymphe " lui sourit et avance d'un pas. Une bulle semble sortir de la main de Lexie et l'englobe. Elle retourne vers les autres. Lexie se lève et commence à ôter ses chaussures, ses chaussettes, son t-shirt. Je la regarde faire étonnée.

 

Elle : Allez Léa, déshabille-toi.

Moi : Pourquoi ?

Elle : Pour aller au bal.

Moi : On ne s'habille pas plutôt pour aller au bal ?

Elle : Tu seras rhabillée sur place. Allez !

 

            Alors qu'elle enlève son pantalon, je commence à me déshabiller, après tout elle m'a peut-être déjà vue en sous-vêtements alors… Elle prend ma main.

 

Elle : Prête à te mouiller ?

Moi : Heu…

 

            Comme si elle sentait ma peur tout d'un coup.

 

Elle : Ne crains rien, il ne t'arrivera rien. Retiens juste ta respiration 15 secondes.

Moi : Ok.

 

            Elle m'entraine avec elle à l'eau. L'eau est fraiche sur ma peau, mais je n'ai pas la sensation de froid. Les petits Etres nous entourent. Lexie se laisse couler et je la suis. Elle tient toujours ma main et ça me rassure. Je me mets à compter. A 10, mon corps se met à rétrécir. A 15, je suis dans une bulle. Lexie me fait signe de respirer. J'appréhende un peu, mais elle m'a dit de lui faire confiance alors je me lance et oui, je peux respirer normalement. Nous continuons de descendre jusqu'à ce que j'aperçoive les lumières d'un château posé sur le fond. Nous traversons comme la paroi d'une grande bulle. Ma bulle éclate et mes pieds touchent les dalles de pierre au sol.

            Nous avons été habillées d'une toge semblable à la leur, mon cordon est vert, celui de Lexie bleu. Quand les grandes portes s'ouvrent, je découvre une salle de bal comme on en voit dans les films. Lexie me pousse dans un coin.

 

Elle : Observe.

Moi : Qui sont les personnes placées là-haut.

 

            Je lui désigne ce qui ressemble à des loges.

 

Elle : Les penseurs. Ils portent un cordon marron.

Moi : Que veulent dire les autres couleurs ?

Elle : Pour le roi et la reine, c'est couleur or, les princes et princesses argent, la majorité du peuple rouge, les servants blanc, les constructeurs violet…

Moi : Et le vert ?

Elle : Les invités.

Moi : Et le bleu ?

Elle : Les gardiens.

Moi : C'est ce que tu es ? Un Gardien ?

Elle : Pour eux oui.

Moi : Et pour toi, tu es quoi ?

Elle : Regarde et profite.

 

            Et encore une question sans réponse.

 

            Le bal a duré tard. Quand nous sommes remontées à la surface, le jour commençait à se lever. Quand ma tête émerge de l'eau, je vois Lexie entrain de se hisser sur le ponton. La lumière du matin naissant éclaire son dos et l'étrange dessin qui s'y trouve. Je ne le jurerais pas, mais j'ai l'impression que les différentes parties ne sont plus à la même place. Je secoue la tête et nage vers le rivage. Elle me tend la main et me tracte sans difficulté apparente jusqu'à elle.

 

Elle : Alors ? Tu as aimé ?

Moi : Oui beaucoup.

 

            Il faut que je lui dise. Mais la voir comme ça en sous-vêtements avec les gouttes d'eau qui ruissellent sur son corps, j'ai du mal à rester concentrée. Et ma gorge se sert.

 

Moi : Lexie ?

Elle : Oui ?

Moi : Il faut que je te dise quelque chose.

Elle : Que tu vas partir tout à l'heure. Je le sais déjà.

Moi : Mais comment ?

Elle : Je le sais, c'est tout.

 

            Elle parle avec un tel détachement que mon cœur me fait mal.

 

Moi : Ca ne te fait rien que je parte ?

Elle : Les gens vont et viennent. C'est la vie, le destin, l'absolu.

Moi : Tu n'es pas triste ?

Elle : Pourquoi le serais-je. Dès le départ, tu savais que tu rentrerais chez toi à la ville.

Moi : Comment tu peux être aussi détachée ?

Elle : Je ne lui suis pas.

Moi : Si tu l'es.

Elle : Non je ne le suis pas.

Moi : Prouve-le.

 

            Alors elle me le prouve en posant ses lèvres sur les miennes. Au début, il y a juste ce contact, chaud, doux, qui me donne envie de plus. Elle ne bouge pas comme si elle me mettait à l'épreuve de résister…

            Et je ne peux pas résister. Je m'approche, je l'enlace. Nos corps légèrement vêtus se touchent peau contre peau. Sa peau est chaude ce qui me fait frissonner. Notre baiser s'approfondit. Dans ma tête, les questions ont cessé de tourner, je ne pense à plus rien. Je mets du temps à réagir quand elle quitte mes lèvres pour me chuchoter à l'oreille :

 

            " La dernière à la maison dort dans le lit de Scotty. "

 

            Le temps que j'ouvre les yeux, elle a déjà ramassé ses vêtements et court vers l'autre bout du ponton. Je sais que je n'ai aucune chance de la rattraper, mais je m'élance à mon tour.

            Je la retrouve dans sa chambre. Elle est assise en tailleur sur son lit. En souriant, elle me montre le lit de Scotty posé sur son bureau.

 

Moi : Tu rigoles ?

Elle : Pas du tout. Une chose dite est une chose dite.

Moi : Tu ne voudrais pas plutôt me faire une place dans ton lit.

Elle : Pourquoi je ferais ça ?

 

            Je m'approche du lit et sors mon regard charmeur qui n'a aucun effet sur elle. Alors autre arme : le regard de chien battu. Et pour finir mon argument de poids.

 

Moi : Et puis si je suis là-bas, je ne pourrais pas faire ça.

Elle : Faire quoi ?

           

            Je suis arrivée au bord de son lit.

 

Moi : Faire ça.

 

            Je l'embrasse. Je ne veux penser à plus rien, surtout pas à tout à l'heure. Comme par magie, la lumière se tamise et nous glissons ensemble sous sa couette.







Depuis le 12/09/2009