A l'Ouest de chez moi

Chapitre 20




 

Mardi 30 septembre

 

            Voici plus d'un mois que je suis rentrée chez moi. La retombée dans mon monde a été très brutale. A peine passée la porte, mes parents me sont tombés dessus mais pas pour me dire que je leur avais manqué, ni pour savoir si j'avais passé de bonnes vacances, non ! Ils voulaient savoir si je l'avais revue. J'ai eu une folle envie de leur crier que oui et que j'avais fait bien plus que de la revoir.

            Le retour aux mondanités a été dur aussi. Au milieu de tous ces pingouins (sans aucune animosité envers les pingouins de la banquise) qui sourient par devant et assassinent par derrière, le côté direct de Lexie me manque. Je me sens ridicule dans ma petite robe de petite fille de bonne famille. Mes parents ont tenu à me présenter un certain Wallace de Machin-Chose en insistant sur son arbre généalogique. Il aurait fallu être sourd et aveugle pour ne pas comprendre leur manège. Je le trouve trop guindé dans son smoking. Il m'ennuie quand il ne parle que de lui. Et m'insupporte totalement quand il pose sa main au bas de mon dos. J'ai une folle envie de lui planter mon coude dans les abdominaux qu'il n'a sûrement pas. La soirée est interminable et j'en suis à espérer que la terre s'ouvre sous mes pieds et m'avale. Mais rien ne se passe. Comme toujours ici. Je repense aux fêtes des Leprechauns tellement joyeuses, tellement entraînantes, tellement libres. Et le bal sous l'eau, ressemblant à une soirée de conte de fée, tellement classe, tellement grandiose, tellement… … … Féerique.

 

            Je me sens moins à ma place ici que là-bas.

 

Je me suis installée dans mon appartement. Mes parents ont failli faire une syncope quand je leur ai appris la nouvelle. J'habite maintenant le quartier de la butte. Sur la colline je surplombe la ville. Ici, toutes les maisons et les petits immeubles sont en pierre, ont de grandes fenêtres et la bonne humeur et la convivialité règnent. Au rez-de-chaussée de mon immeuble, il y a une pseudo concierge très curieuse. Mon appartement se situe sous les toits ce qui renforce son côté douillet. Un balcon en fait tout le tour sauf au nord et les vasistas laissent entrer la lumière.

 Scotty aussi a prit ses quartiers. Pour qu'il soit plus tranquille, j'ai récupéré la grande maison de poupée que l'on m'a offert pour Noël, ça devait être celui de mes 5 ans. Elle prenait la poussière au grenier depuis mes 6 ans. J'ai jamais été passionnée par ce jeu là. Par contre mon colocataire y a prit ses aises. Il a tout visité avant de choisir sa chambre. Je l'ai aidé à installer " ses meubles " et ranger ses vêtements dans l'armoire.

 

J'ai aussi repris la fac, j'ai pu avoir toutes les options que je voulais. Comprendre le fonctionnement du monde me passionne toujours autant mais après ce que j'ai découvert cet été, un nouveau facteur s'est greffé à mes études. Un de mes profs nous répète à loisir que tout peut s'expliquer et se démontrer et ce qui ne s'explique pas ou ne se démontre pas n'existe pas. Je lui répondu par la théorie sur le temps qui veut que celui-ci n'existe pas car si je vous demande de me donner l'heure celle que vous me donnerez après avoir regardé votre montre, le soleil ou toute autre chose sera fausse car déjà erronée. Vous ne pourrez pas me donner une valeur juste. Donc si je m'appuie sur sa phrase, je ne peux pas donner le temps exact ce qui en fait une unité peu fiable, donc indémontrable dans l'absolu. En résumé l'indémontrable est égal à irréel.

Cela m'a valu un travail supplémentaire et l'animosité de ce charmant professeur. Pour sa décharge, il n'a pas vu ce que j'ai vu : une jeune femme aux yeux d'éclat de lune, un monstre horrible, une plaie cicatriser en une nuit, des gnomes, des leprechauns, une fée, des êtres de l'eau. Il ne connaît pas tout ça. Il est comme mes parents, il a fermé son esprit aux choses qui nous entourent et qui nous font rêver. Il a arrêté de rêver comme trop d'adultes.

En parlant de rêve, j'ai recommencé à rêver et je me souviens de mes songes maintenant. Ça aussi c'est bizarre. Un jour peut-être que j'aurais une explication.

 

Je vais devoir choisir mon sujet d'étude dans pas longtemps mais je n'ai pas d'idée. Enfin si j'en ai une mais elle est un peu folle.

 

 

Jeudi 30 octobre

           

Un nouveau mois est passé ressemblant trop au dernier écoulé. A une différence près. Un matin sur mon bureau, posée au milieu, il y avait une enveloppe, sans adresse, sans timbre, juste un prénom tracé à la plume.

 

Lea.

 

Imaginez ma surprise et le tremblement de mes mains au contact de cette missive plus qu'inhabituelle. J'allais la décacheter quand j'entendis :

 

            " Oh ! Elle a écrit. "

 

            C'était Scotty qui assit en tailleur sur un de mes livres me regardait et attendait.

 

Moi : Qui a écrit ?

S : Ben, Lexie.

Moi : Comment tu sais qu'elle est de Lexie ?

S : Ben je le sais.

 

            J'ai ouvert l'enveloppe et sorti une feuille de papier toute simple. Dessus était inscrit :

 

Merci pour le verre de lait et les tartines.  Lexie

 

Rien de plus.

 

S : Qu'est ce qu'elle dit ?

Moi : Merci pour les tartines.

 

            Je suis perplexe par ces mots d'abord mais surtout par la lettre en elle-même.

 

Moi : Dis-moi Scotty. Tu sais comment cette lettre est arrivée ici ?

S : Ben par la poste.

Moi : Le facteur met les lettres dans la boite pas directement sur le bureau des gens.

S : Pas 'ta' poste. 'Notre' poste.

Moi : 'Votre' Poste !?!

S : Chez nous y'a pas de timbre, pas d'adresse, beaucoup n'ont pas de nom de famille comme vous.

Moi : Mais alors comment ?

S : Par les chemins.

Moi : Quels chemins ?

S : De traverse.

Moi : Mais comment la lettre voyage ?

S : Grâce aux Aralt qui empruntent les passages.

Moi : Mais comment il trouve le destinataire ? Il n'y avait que mon prénom et Lexie ne sait pas où j'habite.

S : Pas besoin de savoir où sont les gens. Tu aurais pu être très loin ailleurs ta lettre serait arrivée à toi.

Moi : Je ne comprends pas explique moi.

S : C'est vrai que tu poses beaucoup de questions.

Moi : Mais tu peux y répondre.

S : Heu… Oui.

Moi : Alors ?

S : Quand la personne écrit sa lettre ou son message, elle pense à la personne qui doit la recevoir. Et les émotions deviennent une adresse. C'est comme une essence que les Aralt suivent pour trouver le destinataire.

Moi : Je comprends.

S : Heureusement je ne savais pas comment l'expliquer différemment.

Moi : Je peux lui répondre ?

S : Bien sûr.

Moi : Comment ?

S : De la même façon. Tu écris en pensant à elle, tu mets son nom sur l'enveloppe et tu la laisses le soir sur ton bureau. Ah et surtout n'oublie pas de déposer un bout de chocolat ou un biscuit à côté pour les Aralt. C'est la règle.

Moi : Ok. Merci.

 

            Le soir venu, j'ai pris ma plume si je puis dire et je lui ai écrit. Je voulais lui raconter tellement de choses mais tout me semblait si terne, si insipide face à sa vie la bas. Sa vie est une aventure alors que la mienne est une routine. Là-bas j'étais vivante, ici je suis éteinte. Qu'est-elle en train de faire à cet instant ? Court-elle dans les collines à la recherche de quelque chose ou de quelqu'un ? Est-elle en train de se disputer avec Chloé ? Fait-elle la fête avec les Leprechauns ? Pense-t-elle à moi ?

 

            Ma lettre a été brève en fin de compte. Je lui ai parlé de Scotty, de la fac, du temps et je lui ai posé plein de questions auxquelles elle ne répondra sans doute pas. J'ai fait comme Scotty a dit : j'ai posé ma lettre sur mon bureau avec sur l'enveloppe le prénom de Lexie avec à côté un bout de gâteau au chocolat. Je suis allée me coucher avec un sentiment étrange comme si elle n'était pas loin. Comme si par ces quelques mots, elle avait remplit mon appartement de sa présence.

 

Au matin la lettre n'était plus là. Le gâteau non plus. Il n'y avait que des miettes.

 

Vendredi 21 novembre

 

            Mon Grand Père m'a appelé ce matin, il était inquiet car plusieurs phénomènes s'étaient produits et Lexie n'était plus descendue au village depuis  la fin octobre. Il avait essayé de trouver sa maison pour prendre de ses nouvelles mais la clairière était vide. Je suis inquiète mais que puis-je faire ? Elle m'a donné ce pendentif pour que je puisse toujours retrouver sa maison mais elle ne m'a pas expliqué comment. Et elle a dit que ça lui permettrait de me retrouver partout. J'espère juste qu'elle en aura envie si moi je la perds complètement.  

 

Mercredi  26 novembre

 

            Ce matin c'est Scotty qui a reçu une lettre. Il l'a dépliée soigneusement et a commencé à la lire. Elle devait être longue car ce n'est qu'une heure plus tard que je l'ai vu remettre les feuilles dans l'enveloppe. Il m'a tourné le dos et je l'ai entendu commencer à sangloter. Ses épaules tombantes, sa tête baissée, il triturait son bonnet en essayant de ne pas pleurer trop fort. Je me suis approchée de lui et l'ai posé dans ma main. Couché sur ma paume, il se mit à pleurer très fort. Tout son petit corps était secoué par sa tristesse. Il lui fallu du temps avant de répondre à ma question muette.

 

Scotty - reniflant : Elle est morte.

 

            Mon cœur s'est arrêté de battre un instant.

 

 

 







Depuis le 11/10/2009