A l'Ouest de chez moi

Chapitre 26




 

                        Lundi 21  décembre / Dé luain  21 Nollaig

 

            Ce weekend avec des amis de la fac, on a fêté la fin des examens. Mieux vaut en profiter avant de savoir qu'on les a ratés. Les résultats ne seront donnés qu'entre Noël et le jour de l'an. Tout ce qu'il faut pour passer un Noël stressé et un jour de l'an déprimé. Je suis optimiste pour mes résultats mais c'est loin d'être le cas de tous mes camarades. En tous les cas, ces deux jours de détente m'ont permis d'oublier un instant les cauchemars et le monde de Lexie.

            Ce n'est pas que je n'aime pas le monde de Lexie, bien au contraire. J'aime découvrir les peuples qu'elle protège. J'aime participer aux fêtes, discuter avec de nouvelles personnes bien différentes de moi. J'apprécie encore plus mes voyages oniriques maintenant que je n'en subis plus autant les effets secondaires. Mais toutes les images horribles que je vois dans les rêves où je ne pars pas m'effraient. J'ignore pourquoi je perçois toutes ces choses. Pourquoi je peux voir des êtres qui devraient m'être invisibles. Et quand Lexie dit qu'elle ne peut pas m'expliquer, je la crois, car je sens qu'elle aussi s'interroge et attend de voir la suite des évènements. Pour en revenir aux cauchemars, si c'est un avertissement pour me dire que je vais devoir participer à l'affrontement de cette menace, alors le peuple de la forêt peut trembler car je ne suis vraiment pas sûre d'être à la hauteur de la tâche.

            La nuit dernière, je ne suis pas allée rejoindre Lexie mais je n'ai pas fait de cauchemar non plus. Il faut dire que je n'ai pas dormi chez moi. Je viens de rentrer, nous étions dans une boîte peuplée d'étudiants en recherche de décompression. Il est cinq heures du matin, j'ai un peu sommeil mais c'est un peu comme si mon corps s'était habitué à moins dormir. J'ai largement le temps de prendre une bonne douche et un solide petit déjeuner avant d'aller à la fac pour l'avant dernière journée de cours avant les vacances de fin d'année. Quand je suis arrivée, il y avait une boîte de la taille d'une boîte d'allumette posée sur mon bureau avec mon prénom dessus. Les Aralts doivent pouvoir transporter ça aussi, mais à mon avis, il doit falloir mettre plus qu'un morceau de gâteau. Un peu étonnée, je l'ai ouverte. À l'intérieur, il y a une feuille de papier et un pendentif semblable à celui que portait Lexie quand elle est venue me voir pour mon anniversaire mais il n'y a aucune couleur à l'intérieur de la pierre, elle est complètement translucide. En parlant d'anniversaire c'est celui de Lexie aujourd'hui. Elle a… 22 ans si je ne me trompe pas. Si elle compte les années comme nous, si un an n'en vaut pas quatre ou dix.

 

            Sur le bout de papier il y a écrit :

 

" Si tu veux venir maintenant mets la pierre autour de ton cou et laisse toi faire. N'oublie pas de prendre Scotty avec toi, ce serait dommage qu'il rate la fête. Je t'attends.

Lexie "

 

Si je veux venir ? Être physiquement avec elle, vraiment, je ne vais pas laisser passer l'occasion. Les rêves c'est bien, la réalité c'est mieux. Et tant pis pour la fac.

Je vais réveiller Scotty qui dort encore profondément.

 

Moi : P'tit bonhomme, tu as un quart d'heure pour te lever, te laver, t'habiller et être prêt à partir.

Scotty - se frottant les yeux : On part où si rapidement ?

Moi : On a rendez-vous.

Scotty : Avec qui ?

Moi : Tu sais quel jour on est ?

Scotty : Heu… Lundi ?

Moi : Oui mais la date ?

Scotty : Oh heu… le 21 décembre… 21 décembre ! Oh ! (sautant de son lit) C'est l'anniversaire de Lexie. C'est avec elle qu'on a rendez-vous ?

Moi : Oui, on est invités à une fête.

Scotty : Cool.

 

Et je le regarde courir partout dans sa maison pour être prêt dans les temps. De mon côté, je file sous la douche. J'hésite à mettre une jupe et un petit haut pour la séduire mais je me rappelle à temps que nous sommes en décembre et qu'il fait plus froid à l'Ouest qu'à l'Est. J'opte donc pour un jeans et un gros pull en laine à col roulé. Quand je reviens dans le salon Scotty est prêt. Il a mis son beau costume vert avec sa veste en tweed marron.

 

Moi : Prêt au départ P'tit Bonhomme ?

Scotty : Oui.

 

            Je le prends dans ma main gauche et de l'autre je passe le cordon autour de mon cou. Et je me laisse faire… La pierre se met à briller d'un vert intense. Tout autour de moi devient flou. J'ai l'impression de voir défiler le paysage comme à travers une fenêtre d'un train à très grande vitesse. Tout un ensemble de couleurs mais aucune forme précise. Je me déplace sans avoir la sensation de bouger. J'ignore combien de temps dure " le voyage " mais au bout d'un moment les contours deviennent plus nets, le nouveau décor apparaît. Je suis chez Lexie, dans la pièce principale. Elle sort de la chambre au moment où j'arrive.

 

Elle : Salut toi. Tu as fait bon voyage ?

Moi : Oui. C'était moins violent que les autres fois.

Elle : Normal, ton corps a voyagé aussi. Rien n'a été séparé.

Moi : Donc, je suis vraiment là. Il n'y a plus personne chez moi, ni mon corps, ni mon essence, ni mon esprit ? Rien ?

Elle : Sauf si tu as invité quelqu'un chez toi.

Moi : Non.

Elle : Donc ton appartement est bien vide.

 

            Elle s'approche de moi et elle est sur  le point de m'embrasser quand une petite voix vient d'en dessous.

 

" Bonjour Lexie. "

 

            C'est Scotty, il est toujours dans ma main. Je l'avais complètement oublié. Lexie le prend et commence à le chatouiller.

 

Elle : Bonjour Scotty. Tu es prêt à faire la fête ?

Scotty : Oh oui alors.

Elle : Je te laisse partir devant avec Chloé. Elle t'attend dans la chambre

Scotty : D'accord.

 

            Elle le pose au sol et il disparait en courant vers la chambre. Je n'avais jamais remarqué avant mais il y a une petite porte découpée dans la grande porte. Lexie me fait à nouveau face et rien ne l'empêche de m'embrasser cette fois. Ses lèvres sont douces et je ne peux me retenir de me serrer plus contre elle. Je sens sa langue caresser mes lèvres. Je les ouvre. Le baiser est plus profond.

 

Moi - me reculant légèrement : Qu'est ce qu'il y a ?

Elle : Rien. Pourquoi ?

Moi : Je ne sais pas tu te comportes différemment.

Elle : Différemment comment ?

Moi : Ta manière de m'embrasser est différente.

Elle : Car tu es vraiment là. Je n'ai pas besoin de faire attention à l'intégrité de ton essence.

Moi : L'intégrité de mon essence ? En quoi ça consiste ?

Elle : C'est un petit peu trop long à t'expliquer maintenant et si je le fais on risque d'être en retard.

Moi : En retard où ?

Elle : Pour le solstice. Le soleil va bientôt se lever. Il faut y aller.

 

            Elle me prend la main et m'entraine dehors. Je me retrouve les pieds dans la neige. Nous contournons le lac, traversons une forêt et empruntons un chemin escarpé pour arriver en haut d'une falaise. Cet endroit me dit quelque chose. J'ai un sentiment de déjà vu. Au bout de la falaise, il y a un carré où la neige est absente et où l'herbe est bien verte. Elle s'assoit au sol et s'appuie contre un rocher  et m'invite à faire de même. Je m'installe entre ses jambes et m'appuie contre elle. Elle m'entoure de ses bras comme la nuit nous entoure encore. À un mètre de nous, il y a une flaque d'eau qui s'est transformée en glace. Je devrais avoir froid mais ce n'est pas le cas. Une douce chaleur m'entoure, nous entoure.

 

" Le spectacle va commencer. "

 

Son souffle est doux à mon oreille. Et le paysage est doux à mes yeux. Entre les deux plus hautes collines, la lumière du jour commence à apparaitre. Le ciel d'encre se délave au contact de la terre. Les premiers rayons du soleil se font sentir. La vallée commence à s'éclairer. Les cristaux de neige propagent la lumière. Le soleil est enfin là, exactement entre les deux collines. Inondant toute la vallée. Le manteau de neige scintille comme un tapis de diamant. Ça ferait presque mal aux yeux.

 

" La lumière a vaincu les ténèbres. "

 

Moi : Je n'ai jamais compris pourquoi on disait ça. On est au début de l'hiver, le temps des ténèbres ne fait que commencer.

Elle : c'est parce que tu associes les ténèbres au froid. Alors que les ténèbres sont la nuit. À partir d'aujourd'hui, les jours rallongent donc la lumière gagne sur la nuit.

Moi : Pourquoi la lumière est si importante pour vous ?

Elle : Elle est le symbole de la vie. La nuit est la mort. Regarde les fleurs, la nuit elles se ferment pour se protéger, le jour venu, elles s'ouvrent. Si le jour ne vient pas les fleurs ne peuvent s'ouvrir et montrer leur beauté.

Moi : Je croyais que c'était les fées de la forêt qui ouvraient les fleurs.

Elle : C'est vrai mais c'est lié. Si le jour ne vient pas les fées ne se réveillent pas et si elles dorment les fleurs dormiront aussi.

Moi : Si je comprends bien : si les fées ne se réveillent pas la nature ne se réveille pas non plus. Et les fées sont réglées sur le soleil.

Elle : C'est ça. Elles se couchent avec le soleil et se lèvent avec lui. La lune est dangereuse pour elles.

Moi : Chloé ne dort pas en même temps que le soleil !?!

Elle : Chloé est à part.

Moi : L'exception qui confirme la règle.

Elle : On peut dire ça comme ça.

Moi : Y'aurait-il un autre mystère là-dessous ?

Elle : Pour toi, il y a des mystères partout.

Moi : Normal, je suis une -

Elle : Scientifique, je sais.

 

Le soleil a continué son chemin et doit éclairer à présent le village de mon Grand Père. Je regarde la pierre que j'ai autour du cou. Elle brille toujours d'une lumière verte.

 

Moi : Je suis là pour combien de temps ?

Elle : Au moins jusqu'à demain matin. Je l'ai choisie dans le pot des longues durées. Ce qui m'a prit du temps, c'est de trouver la bonne couleur.

Moi : Comment ça ?

Elle : Pour que ça fonctionne, il faut que la pierre ait une couleur qui corresponde à ton essence.

Moi : Dois-je en conclure que le vert va avec mon essence ?

Elle : Oui, elle y colle même parfaitement.

Moi : Et toi quelle est ta couleur ?

Elle : Bleu.

Moi : Tu dis l'avoir choisie dans " le pot des longues durée " cela veut dire qu'il y a des courtes durées ?

Elle : Oui, il y a tous les types, même les voyages éclairs.

Moi : Où trouve-t-on ces pierres ?

Elle : Au marché.

Moi : Quel marché ?

Elle : Au marché de la magie. Je t'emmènerai la prochaine fois que tu seras là.

Moi : Merci.

Elle : Pourquoi ?

Moi : De me faire partager ton monde.

Elle : De rien.

 

Je me blottis  un peu plus dans ses bras et laisse le soleil d'hiver chauffer mon visage. Si on m'avait dit que je découvrirais tout ça en venant passer des vacances chez mon grand père, je serais venue beaucoup plus tôt. Même s'il y a beaucoup de questions qui restent sans réponse, même si une très grande partie de son monde m'est encore inconnue, même si elle minimise les dangers qui l'entourent, même si je sais qu'elle me tait des choses pour ma propre sécurité, même si une guerre est imminente, je sais que je veux être ici et nulle part ailleurs. Et si je dois devenir une guerrière pour le monde de l'invisible alors je le ferais car aux cotés de Lexie, je me sens forte.







Depuis le 09/05/2010