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Une fois le soleil haut dans le ciel, nous avons pris le chemin du retour. Ma main bien calée dans la sienne, je suivais son rythme. Elle marchait normalement, sans précipitation, elle ne regardait pas tout autour d'elle comme à l'affût du moindre bruit qui pourrait être suspect et annoncer un danger. Je la sentais plus détendue. Bien qu'elle ne montre pas vraiment ses sentiments le reste du temps, j'avais deviné au cours de mes visites oniriques une certaine tension au fond de ses yeux. Aujourd'hui, ils brillaient d'un éclat nouveau pour moi. Un bleu intense beaucoup moins foncé que d'habitude, il y avait aussi des filaments de vert dans son regard.
Moi : Tes yeux sont un peu verts aujourd'hui. Je déteins sur toi ? Elle : C'est possible. Et moi, est-ce que je déteins sur toi ? Moi : Assurément.
Nous avons continué de marcher jusqu'à arriver à un immense chêne. Son écorce paraissait aussi épaisse que ma main et ses feuilles étaient bien vertes malgré le fait que l'on soit en plein hiver.
Moi : Ça ne sert à rien que je pose des questions sur l'arbre ? Elle : Ça ne sert à rien oui. Tu veux bien te serrer contre moi que l'on puisse entrer ? Moi : Pas de problème, avec plaisir.
Je me suis blottie contre elle. Elle m'a entourée de son bras droit puis a posé sa main gauche sur l'écorce de l'arbre et a murmuré : "bog isteach i " Un léger vent s'est levé, un vent chaud, nous enveloppant, soulevant les cheveux miel foncé de Lexie. Elle resserra un peu plus son étreinte et … l'arbre nous aspira littéralement. " Le voyage " ne dura que quelques millièmes de secondes. Il me fallut plus de quelques secondes pour reprendre pied. Mon estomac protesta encore. Nous atterrîmes sous terre, enfin je le supposais au vu des murs en tourbe et le plafond en pierre grise.
Elle : Ça va ? Moi : Oui c'est bon. C'est passé. Pourquoi tu vas toujours bien toi ? Elle : Je n'ai pas le même estomac que toi. Moi : Ah bon !? Je te croyais comme moi… Enfin presque. Ça veut dire que… Elle : Calme toi. Je te fais marcher. J'ignore pourquoi tu es chamboulée après le transfert. Il faut dire aussi que très peu de cailín ó an baile mór l'ont vécu. Moi : Il y en a eu d'autres comme moi ? Elle : Pas que je sache. Moi : Et ton savoir remonte à quand ? Elle : Quinze cent et des brouettes… Moi : … Elle : Allez ! Allons-nous amuser. C'est mon anniversaire aujourd'hui. Moi : Et tu as bien 22 ans ? Elle : Vu que j'en avais 21 cet été il est logique que j'en aie 22 aujourd'hui. Je vieillis à la même vitesse que toi. Moi : Avec toi rien n'est moins sûr.
Un grand banquet nous attendait, je retrouvais les lutins des neiges, les gnomes que j'avais aidés à transporter une nuit, la famille de Scotty et d'autre Leprechauns, Chloé et d'autre fées qui voletaient au dessus de nos têtes ainsi que beaucoup d'autres personnages que j'avais croisés au cours de la découverte du monde de Lexie. Comme à chaque fois, il y avait de la musique, rythmée, entrainante, invitant même les plus réticents à danser. Il y avait aussi toutes sortes de nourriture différentes. Chaque peuple ayant apporté ses spécialités. Il y avait à boire aussi, les tonneaux étaient alignés sur le mur du font. Les inscriptions gravées dessus devaient sûrement informer de ce qu'il y avait dedans mais la langue m'était complètement inconnue, je devais m'en remettre à Lexie pour remplir mon verre. Pour l'heure, il était plein d'un liquide ambré aux fines bulles.
Elle : Tu viens danser ? Moi : Je te suis.
Elle m'entraina sur la piste de danse pour entamer quelque chose qui ressemble à un Set dance suivi d'un Ceili. Les danses traditionnelles du petit peuple, ne sont pas très éloignées de celle de mon peuple, ce qui me permet de suivre le rythme sans être ridicule. Je suis à bout de souffle quand la musique s'arrête. Je suis sur le point de demander grâce à Lexie pour aller me rassoir quand la musique se fait plus douce. Une balade jouée par un violon et une cornemuse. Lexie m'attire à elle et passe ses bras autour de ma taille. Je me rapproche et à mon tour j'enroule mes bras autour de sa nuque.
Moi - proche de son oreille : J'en venais à me demander s'ils connaissaient le slow. Elle : La preuve que oui.
Je pose ma tête sur son épaule et me laisse bercer par la musique et les mouvements du corps de Lexie. Il me faut un moment pour me rendre compte qu'il n'y a aucun bruit autour de nous. Les conversations se sont tues, le brouhaha des minutes précédentes n'existe plus. Tout le monde écoute la musique ou danse.
Moi - murmurant : Pourquoi ils ne parlent plus ? Elle : C'est la chanson du souvenir. Moi : Souvenir de quoi ? Elle : Elle est jouée en souvenir de tous les disparus de l'ensemble du peuple de l'invisible.
À cet instant, j'ai une pensée pour Bainríon, la Reine des fées, morte fin novembre, assassinée. Aujourd'hui remplacée par une nouvelle Reine pour permettre à la nature de vivre mais toujours dans le cœur de ceux qui l'ont connue. Je pense aussi à cette vague noire que je vois dans mes rêves et qui me terrifie. Comme si elle avait perçu mes pensées, Lexie ressert un peu plus son étreinte.
Elle : Je ne laisserai personne te faire du mal.
Elle l'a dit si bas que j'ai presque eu l'impression de le rêver. La balade s'arrête. Elle me pose un délicat baiser sur les lèvres.
Elle : La nuit est tombée, tu veux que l'on aille voir ton grand père et la lune ? Moi : Et ta fête d'anniversaire ? Tu n'es pas tenue de rester ? Elle : Mon anniversaire est un prétexte. Ils n'ont pas besoin que je sois là pour continuer à faire la fête.
Elle m'entraine vers le font de la salle et m'entoure à nouveau de son bras droit et sa main gauche est contre la tourbe. " bog amach as "
Comme pour l'entrée, un léger vent chaud se lève et nous voilà aspirées par la paroi et recrachées devant le grand chêne. Je bloque ma respiration en attendant que mon estomac revienne à sa place. Mais là, rien. Je n'ai pas une forte envie de vomir.
Elle : Ça va ? Moi : Oui. Etonnamment, oui. Comment ça se fait ? Et puis pourquoi je n'ai pas été malade quand je suis allée chez les lutins des neiges et chez les fées sous l'eau ? Elle : Je crois que je commence à comprendre. Moi : Tu peux m'éclairer ? Elle : Pour les lutins et les fées aquatiques c'est ton corps qui a rétréci soit par une potion soit par la magie de l'eau. Aujourd'hui ton corps a été déplacé. C'est un peu comme si tu t'étais dissoute dans l'espace temps quelques centièmes de secondes et que tu t'étais recomposée. Et je pense que c'est la recomposition dans un état qui n'est pas le tien qui te rend malade. Moi : Tu crois ? Elle : Quand tu rentres chez toi après tes voyages oniriques, est-ce que tu es malade ? Moi : Je n'en sais rien, je dors. Par contre, quand je te retrouve, j'arrive bien éveillée. Elle : C'est peut être la suite de l'explication. Moi : Peut être. Ça demande à être analysé et approfondi. Elle : Et revoilà la scientifique. Moi : Elle n'est jamais partie très loin…
Mon grand père n'a pas été surpris de me voir et au fond, je n'ai pas été étonnée de sa non surprise. Il nous a invitées à prendre un café, Lexie a préféré un verre de lait froid. Par contre, j'ai été étonnée que mon grand père ait du lait dans son frigo. Il n'en boit jamais. Dois-je en conclure que Lexie vient souvent le voir et qu'il a sa boisson favorite au frais ? Possible. À les entendre discuter, ils ont l'air de s'être beaucoup rapprochés depuis mon retour à l'Est. J'ignore l'heure qu'il est quand nous sortons de chez Grand Père. Je me suis vite rendue compte que ma montre ne fonctionnait plus. Elle s'est arrêtée à l'heure où j'ai quitté mon appartement. Encore une chose étrange, ou plutôt un effet secondaire d'un état transitoire. La lune est pleine et éclaire complètement le lac. Nous allons nous asseoir un moment au bout du ponton. Elle est dans mon dos et m'entoure de ses bras. Le lac est gelé. Je devrais avoir froid car la température est négative et que je ne porte qu'un jean et un pull en laine même à col roulé. Derrière moi Lexie en simple chemise et baggy semble dégager une chaleur naturelle qui m'entoure et me protège.
Elle : J'aime ces instants. Moi : Pourquoi les aimes-tu ?
Lexie a l'air enclin aux confidences ce soir autant en profiter.
Elle : Je les aime car à cet instant, tout n'est que murmure. La journée, tout s'agite. J'entends tous les peuples en mouvement, leur conversation, leur travail, leur mouvement. La nuit tout ce petit monde est en sommeil. La nuit venue, tout redevient calme et reposant. Moi : Mais la nuit n'est pas synonyme du danger ? Elle : La nuit et en élargissant les ténèbres, la menace est plus importante mais le danger fait du bruit aussi. Pas le même, ce qui permet de le différencier des bruits courants. Moi : Tu sens le danger ? Elle : La plupart du temps oui. Moi : Et le temps qu'il manque ? Elle : J'improvise et je me défends comme tout le monde. Moi : Et en ce moment tu l'entends le danger ? Elle : Non, c'est Yule. C'est la trêve. Tu te souviens ce que je t'ai dit ce matin à propos de la victoire de la lumière sur les ténèbres ? Moi : Oui. Elle : Pour le solstice le mal n'a pas le droit d'agir. C'est comme les vampires qui ne peuvent pas sortir pour Halloween. Moi : Les vampires existent ? Elle : Peut-être. Moi : C'est une fuite linguistique ça. Elle : Comment ça ? Moi : Quand tu ne veux pas me répondre, tu dis " peut être ". Ni tu confirmes, ni tu infirmes. Tu me laisses avec le doute que j'avais au départ. Elle : Je comprends ta frustration mais comprends que je ne peux pas tout te dire. Techniquement tu en sais déjà trop. Moi : Je ne t'en veux pas. C'est juste que l'on m'a appris à chercher et à trouver des réponses, et de savoir que toi tu les connais et que tu ne peux pas me les donner, ça m'agace un peu. Mais j'ai compris que pour ma sécurité, la tienne et celle du peuple que tu protèges, tu es obligée de garder le secret.
Nous sommes encore restées là un moment, à écouter les murmures de la nuit, simplement blottie contre son corps. La neige s'est doucement remise à tomber.
Elle : Il faut rentrer. Moi : Oh non ! Je veux rester encore avec toi. Je n'ai pas envie de retourner chez moi. Elle : Je parlais de rentrer chez moi, dans ma maison. Moi : Ha ! Elle : Les flocons vont devenir plus gros. |