A l'Ouest de chez moi

Chapitre 28




 

L'intérieur de chez elle n'a pas changé. Il y a toujours cette douce lumière et la même chaleur accueillante que je ressens dans ses bras. Sans lâcher ma main, elle m'entraine vers la chambre. Nous sommes encore debout au milieu de la pièce et nos lèvres sont - enfin - soudées entre elles. Je crois que j'ai attendu ça depuis ce matin et son baiser d'accueil. Lexie reste tout de même très pudique en ce qui nous concerne. Face aux autres, que ce soit le petit peuple ou les humains (exemple mon grand père), elle ne fait aucun geste qui pourrait montrer ses sentiments, mis à part le slow (mais celui-là ne compte pas, car j'ai vu d'autres personnes du même sexe danser ensemble cette danse du souvenir) et le rapide baiser à sa suite, elle ne fait rien qui montre que nous sommes ensembles. Je sais que tout le monde est au courant pour nous deux, il ne pourrait en être autrement, car sinon pourquoi Lexie inviterait une humaine dans leur monde.

            J'en suis là de mes réflexions quand je sens les mains de Lexie passer sous mon pull et venir se poser sur ma peau.

 

Elle : Tu en as envie ?

Moi : Plus que je ne peux l'exprimer avec des mots.

Elle : Alors laissons les mots de côté.

 

            Et sur ces mots, justement, elle me débarrasse de mon pull, puis de mon polo, en profite pour me caresser les épaules, le ventre, les seins à travers la barrière de mon soutien gorge. Pour ne pas être en reste, je m'attaque à sa chemise qui ne tarde pas à rejoindre mes affaires sur le sol. J'ai déjà touché son corps, j'ai déjà promené mes mains sur cette peau, mais à chaque fois, je suis émerveillée de sa texture, de sa douceur, de son parfum, de son goût aussi. Le bouton de mon jeans n'est qu'une formalité pour elle. Quelques secondes plus tard, j'enjambe mon pantalon. Son baggy se défend un peu, mais ne tarde pas à céder. Nous sommes à égalité. Dans les yeux de Lexie, les touches de vert ont disparu remplacées par des filaments oranges. Nos sous-vêtements trouvent presque tous seuls le chemin du plancher et c'est complètement nues qu'elle me pousse en direction du lit.

            Rien que le contact de sa peau aurait pu me faire basculer dans le monde du plaisir. Mais cela aurait été dommage de rater la suite du voyage. La sensation de magie que j'avais cru sentir quand nous avions fait l'amour chez moi est encore présente maintenant et même bien plus forte, comme renforcée par le fait que nous soyons dans sa maison, dans son lit.

            Alors que nous sommes en plein échange de caresses, elle plonge son regard dans le mien et à nouveau je vois ses yeux se cercler des couleurs du soleil couchant, mais cette fois en plus des flammèches de la même couleur rejoignent ses pupilles, embrasant le bleu naturel de ses prunelles. Elle m'hypnotise. Mais si la regarder en face quand elle a son regard de lune est extrêmement difficile à cet instant quand elle a son regard version soleil tout est plus simple. Si la lune me refroidit et m'intimide, le soleil me réchauffe et me rend audacieuse.

            Je ne peux retenir plus longtemps la vague de plaisir qui monte en moi. Et c'est dans un cri, que j'essaie d'étouffer dans son cou, que je laisse libre cours à mes sensations si agréables. Je crois qu'il m'a fallu un certains temps pour reprendre mes esprits. C'est cet état de fait qui renforce l'idée de la magie quand elle fait l'amour. Car il me faut bien plus de temps pour revenir " à la réalité " (si je puis dire) que lors de mes précédentes relations. Je pense qu'elle n'utilise pas sciemment la magie, car à chaque fois que je l'ai vue l'utiliser, elle devait réciter une formule. Vu qu'elle ne le fait pas quand nous faisons l'amour, j'en conclus donc que la magie fait partie d'elle sans qu'elle n'y puisse rien. C'est un état de fait, c'est son état naturel. Et personnellement, je ne vais pas m'en plaindre au vu de ce qu'il m'apporte.

            Je suis à présent confortablement installée sous la couette, dans ses bras, ma tête reposant sur son épaule, l'index de ma main gauche retrace la ligne blanche de sa cicatrice, symbole de l'entaille que je lui ai faite. Trace de ma première grosse frayeur.

 

Elle : Tu vas bien ?

Moi : Oui très bien. C'est plutôt agréable de se laisser aller.

Elle : Il parait, oui.

 

            Je sens qu'elle sourit en disant cela.

 

Moi : Ne te moque pas. J'aime mes voyages oniriques, car ils me permettent d'être avec toi mais ils sont aussi très frustrants, car je ne peux pas te toucher comme je le souhaiterais pour le bien de l'intégrité de mon essence.

Elle : Il est important que l'on reste sage pendant tes voyages oniriques.

Moi : Je sais et je le comprends. Par contre, il y a un fait que je ne m'explique pas.

Elle : Un seul ?

Moi : Un que tu pourras peut-être m'expliquer.

Elle : Je t'écoute.

Moi : Une fois, après un retour d'un de mes voyages oniriques, je me suis réveillée complètement nue.

Elle : Où est le problème ?

Moi : Je m'étais endormie en pyjama.

Elle : Oh !

Moi : Comment ça " ho ! " ?

Elle : Tu te rappelles quand c'était exactement ?

Moi : La nuit chez les lutins. Je me souviens avoir fait la fête, bu leur boisson fétiche et après c'est un peu le trou noir. Je me suis réveillée dans mon lit, nue, avec une gueule de bois sévère.

 

            Alors que je lui raconte ça, je la sens se tendre un peu.

 

Elle : J'ai cru que c'était un rêve, encore une fois.

Moi : Comment ça ?

 

            Elle se lève et va vers son bureau. Elle attrape l'album photo et le ramène vers le lit. Elle se réinstalle et tourne les pages pour s'arrêter sur une photo de nous dans cette même pièce. Je pose ma main sur son bras et l'image s'anime. Comme pour l'ancienne photo, je me mets à rougir. Ce qui se passe n'est pas bien différent de ce que nous venons de partager.

 

Moi : Comment tu peux distinguer tes rêves de la réalité ?

Elle : Quand c'est un rêve, les contours ne sont pas nets.

Moi : Heu… là, tout est net.

Elle : Oui. C'est ce qui confirme que nous l'avons vraiment fait et ta gueule de bois n'en était pas une. C'était les effets secondaires de notre laisser aller. Et j'ai aussi été touchée par les effets secondaires ce que je n'avais pas imaginé possible.

Moi : Comment ça ?

Elle : J'ai oublié…

 

 

           

 

                        Mardi 22  décembre / Dé máirt 22 Nollaig

 

Le matin nous a trouvé tendrement enlacées. Je la regardais dormir. Dans l'abandon du sommeil, elle paraissait si jeune, si loin des responsabilités, si " normale ". La pierre à mon cou brillait toujours. Elle était chaude. J'ignorais l'heure qu'il était et encore plus quand j'allais devoir repartir. Je voulais encore rester ici, à ses cotés, physiquement.

            Je n'ai jamais cru au coup de foudre amoureux. Celui-ci n'ayant rien de scientifique. Mais aujourd'hui, en regardant Lexie dormir, je me rends compte que j'ai bien été frappée. Elle est entrée dans ma vie un matin d'éclaircie et j'ai une trouille bleue que les nuages me l'arrachent. C'est étonnant la place qu'elle a prise en si peu de temps. Il y a six mois, je ne la connaissais pas, j'ignorais même son existence. Et aujourd'hui, j'en suis à rêver avec elle (et non pas d'elle), je voyage par des chemins de traverses pour arriver dans son monde, j'ai une pierre autour du coup qui m'a magiquement amenée ici et j'ai passé une grande partie de la nuit à faire l'amour avec elle.

            Mais dans tout ça la question à laquelle j'aimerais vraiment une réponse c'est :

 

" Pourquoi je perçois le malaise de son monde ? "

 

            Si on se place de mon point de vue - humaine vivant à la ville - son monde a quelque chose de dingue. Depuis que je la connais, je côtoie des êtres qui, jusque-là, n'existaient que dans l'imaginaire d'écrivains pour enfants et d'illuminés accro au fantastique. Mais je suis bien obligée de reconnaitre qu'ils sont tous vrais, les Gnomes, les Trolles, les Lutins, les Géants, les Fées, les Leprechauns mais aussi ceux de la nuit, les vilains méchants, ceux qui se cachent derrière les ombres sur les murs de nos chambres d'enfants et qui nous empêchent de fermer les yeux. Il y a cette vague noire destructrice qui continue d'envahir mes rêves. Mon Grand Père ne ressent rien de tout ça, ce qui exclut un quelconque héritage génétique. Il y a un lien certain entre nos deux familles, un lien étrange, plutôt destructeur jusqu'à présent, mais une chose de taille a changé dans l'histoire : JE SUIS UNE FILLE. Ce qui amène la deuxième question importante :

 

" Pourquoi je ne suis pas née garçon comme le veut la tradition familiale ? "

 

Mais si je suis née fille, aurait-elle dû naître garçon ? Je suis née dix sept jours avant elle, ce qui veut dire, si on respecte la logique des neuf mois - ma mère aillant suffisamment râlé sur le fait qu'elle avait dû me porter jusqu'au bout et que je n'avais pas daigné arriver plus tôt - cela veut dire que j'ai été conçue au minimum dix sept jours avant elle, donc l'histoire savait que j'étais une fille avant qu'elle ne soit fille. Qui de nous deux est l'erreur de l'équation ? La libraire a dit que les caomhnóir  ne pouvaient être que des femmes, mais au cours de mes recherches plus poussées, j'ai découvert qu'il pouvait y avoir des bardach, des gardiens. Alors aurait-elle pu être un homme et remplir les mêmes fonctions ? A quel moment l'histoire a dérapé ? Si on en croit la mythologie nordique, les Nornes - équivalentes des Parques pour les romains - sont maitresses de notre destin. Que faisaient-elles au moment de notre création ? Elles regardaient un feuilleton ?

Je sais, ça fait beaucoup de questions sans réponse et pour une scientifique comme moi, c'est très frustrant mais je me dis que chaque jour, j'apprends de nouvelles choses sur ce monde et qu'à force d'additionner les petits bouts d'explication, j'obtiendrai une réponse entière. 

 

Vendredi 25  décembre / Aoine  25 Nollaig

 

            Jour de Noël, jour des enfants, jour du rouge Coca Cola et jour des cadeaux. Jour de repas en famille. Jour de repas avec ma famille.

 

            Je suis rentrée le mardi 22 vers 18h quand la lune s'est trouvée haut dans le ciel sur la côte ouest. Je suis réapparue au même endroit où je me trouvais en partant la veille au matin. J'étais habillée et pas malade. La pierre était redevenue un simple cristal translucide. Mes lèvres étaient encore gonflées d'avoir tant embrassé Lexie avant de partir. En fait, j'avais tellement peur de disparaitre d'un coup, sans avoir le temps de lui dire au revoir que je ne pouvais pas m'empêcher de l'embrasser toutes les cinq minutes. Mais je m'inquiétais pour rien car avant le départ, la pierre s'est mise à briller plus fort. Signal qu'il était temps.

            Scotty est resté là-bas. Il voulait être avec sa famille. Il n'a pas voulu dire pourquoi c'était si important pour lui, mais j'ai très bien compris que si les choses devaient virer à la catastrophe, il voulait être avec les siens. Lexie et moi n'avons pas insisté pour le faire changer d'avis. Elle dit qu'il devient un homme. Je trouve qu'il ressemble toujours à un enfant.

 

            Donc nous disions repas de famille. Ma mère n'a toujours pas digéré ma désertion pour mon anniversaire, surtout que je suis restée très évasive sur le lieu où j'étais. Pour plus de sécurité cette fois-ci, elle a envoyé le chauffeur venir me chercher la veille. J'ai donc passé la soirée du 24 dans un simulacre de Noël familial. J'aurais aimé que Grand Père soit là, on aurait pu parler de l'ouest et de ses histoires. Et peut-être de Lexie en privé. Mais non Grand Père est resté de l'autre coté. Je ne me souviens même plus la dernière fois qu'il est venu ici pour cette fête. J'aurais dû demander à aller passer Noël chez lui. Je ne sais même pas s'il fête encore Noël. Et Lexie et son monde fêtent-ils Noël ? J'ai oublié de lui demander. Il faut dire qu'il y a tellement de questions compliquées qu'il est normal que j'en oublie les plus simples. Non ?

            Mes parents m'ont offert un nouvel ordinateur portable ainsi qu'un téléphone tactile qui peut tout faire sauf le café le matin, chose la plus importante de la journée. Pour étrenner mon nouveau jouet, j'ai appelé Grand Père. Il a répondu au bout de la quatrième sonnerie. J'étais sur le point de raccrocher, pensant qu'il était absent. Dans sa voix, il y avait un rire.







Depuis le 05//07/2010