A l'Ouest de chez moi

Chapitre 3




 

Reste là, elle en a de bonne elle. Qu'est-ce qu'elle croit. Je pars à sa poursuite, mais j'ai du mal à rester au contact. Parfois je la perds de vue, mais la retrouve à la sortie d'un méandre du chemin. On a fait la moitié du tour du lac quasiment tout en sprint quand je la rejoins (enfin), elle est à genoux dans l'herbe et s'emble s'occuper de quelque chose. Je m'approche encore et ne peut retenir une onomatopée de surprise.

 

Moi : C'est quoi ?

Elle : Je t'avais dit de rester là-bas.

Moi : C'est quoi ? Réponds.

Elle : On ne dit pas c'est quoi, mais c'est qui ?

Moi : Heu, c'est qui ?

Elle : Je te présente le petit Scotty.

Moi : Heu…

 

            Je sais, j'ai énormément de conversation à cet instant. Alors que j'allais encore me frotter les yeux, sa voix me ramena à la réalité.

 

Elle : Passe-moi mon t-shirt.

Moi : Pardon ?!

Elle : Tu as dit que tu me ramenais mes affaires alors passe-moi mon t-shirt.

Moi : Heu… (Je sais) Désolée, ça ne va pas être possible, il ne fait pas vraiment partie de ce voyage.

Elle : Mon pull alors, il fait partie du voyage lui ?

Moi : Lui oui.

 

            J'ouvre mon sac et sort son pull.

 

Moi : Tiens.

Elle : Merci.

 

            Et sans me regarder, elle l'attrape. Elle reporte toute son attention sur le petit Scotty. Mais avant d'aller plus loin, il faut peut-être que je vous dise à quoi ressemble Scotty.

 

            Scotty est aussi grand que mon téléphone portable, il ne doit pas mesurer plus de 10 cm. Il porte un petit costume marron et vert avec ce qui semble être une petite veste de tweed. Ses cheveux sont roux et il semble endormi, mais si j'en crois l'expression que j'essaye de déchiffrer sur le visage de Lexie, il doit plutôt être inconscient.

            Je la regarde plier son pull sur l'herbe et soulever délicatement le petit Scotty et le poser tout aussi délicatement sur le vêtement. Elle se relève en l'emmenant dans ses bras. Elle semble avoir oublié ma présence. Elle reprend le chemin en sens inverse, mais sur un pas très posé et souple, comme si elle ne voulait pas le secouer.

            Je la suis un mètre derrière elle. Elle lui parle, mais je ne comprends pas ce qu'elle lui dit, mais ça ressemble à des encouragements. Nous passons devant le chemin que je crois être celui de sa maison, mais elle continue. Quelques dizaines de mètres plus loin, elle tourne à droite et c'est comme si la forêt s'ouvrait devant elle. Je la suis toujours. Elle rentre, je rentre.

            Elle pose son blessé sur la table et se dirige vers la salle de bain. Quand elle ressort, c'est comme si elle prenait conscience de ma présence.

 

Elle : Rentre au village.

Moi : Qui est-ce ?

Elle - insistant : Rentre au village.

Moi : Non.

Elle : Qu'est-ce que tu cherches ?

Moi : A savoir qui tu es.

Elle : C'est pas une bonne idée. Pars, rentre chez ton Grand-père et oublie ce que tu as vu.

Moi : Hors de question. Qu'est-ce qu'il a ? Que vas-tu faire ?

Elle : Tu poses trop de questions, Léa Sullivan.

Moi : Je sais, tu me l'as déjà dit. Réponds-y pour une fois.

Elle : Il s'est fait attaquer, je vais le soigner et espérer que tout ira bien.

Moi : Attaqué ? Par qui ? Et pourquoi est-il si petit ?

Elle : Léa !

 

            Léa, juste mon prénom comme dans la nuit. J'aime sa manière de le prononcer même maintenant où elle a l'air exaspérée par mes questions. La plupart des gens croit que parce que mon prénom est court, il faut le dire vite ou en le faisant claquer. Mais elle, elle laisse glisser les trois petites lettres avec sa voix si particulière.

            Mais revenons au petit Scotty.

 

Moi : Je sais, mais réponds s'il te plait.

Elle : C'est un être de la forêt, voilà pourquoi il est si petit.

Moi : Mais-

Elle : Léa.

Moi : Je me tais. Je peux t'aider ?

 

            Elle ne me répondit pas, elle avait commencé à dévêtir le petit bonhomme. Elle lui enlève sa petite veste, sa petite chemise, ses petites chaussures, son petit pantalon et je ne peux retenir un petit rire en le découvrant dans son petit caleçon, son petit t-shirt et ses petites chaussettes blanches.

 

Elle : Pourquoi ris-tu ?

Moi : Pour rien, il est drôle ainsi.

Elle : Tu rigoles aussi devant ton mec quand il se déshabille ?

Moi : Heu…

 

            Elle soulève le petit t-shirt et regarde en dessous. Je la vois prendre dans la trousse de toutes petites compresses. Tout est tout petit : le matériel pour soigner, le patient, j'ai même l'impression que les fioles sont petites aussi. Elle lui fait un pansement, sur son ventre, puis un autour de sa tête. Elle le prend ensuite dans ses mains et se dirige vers la chambre. Je veux la suivre, mais elle m'arrête de son regard. Je reste comme figée là où je suis. Qu'est-ce qu'elle m'a fait ?

 

            Elle revient peu de temps après. Elle range tout son petit cabinet miniature et me fait face. Je suis sur le point d'ouvrir la bouche, mais…

 

Elle : Si c'est poser une autre question, ni pense même pas. Je n'y répondrais pas.

Moi : Mais-

Elle : Non. Maintenant, tu va t'asseoir sur cette chaise et ne plus bouger.

Moi : Mais-

Elle : Assise.

 

            J'ai obéi. De ma chaise, je la regarde préparer quelque chose dans ce que je crois être la cuisine. Elle revient vers moi, une tasse à la main. Elle me la tend.

 

Elle : Bois.

 

            J'attrape la tasse, sens ce qu'il y a dedans. Ça sent bon, mais alors que je suis sur le point de porter le breuvage à mes lèvres, je m'arrête.

 

Moi : Attends, qu'est-ce que c'est ?

Elle : Une tisane.

Moi : Pourquoi tu veux que j'avale une tisane maintenant. Pour le petit dej, je préfère du café.

Elle : C'est pas le petit dej, c'est pour que tu oublies.

Moi : Que j'oublie. Tu rêves, je ne veux pas oublier.

Elle : Tu dois.

 

            Je me lève et lui fais face.

 

Moi : Au nom de quoi.

Elle : Au nom que tu ne dois pas savoir.

Moi : Et qui a décidé ça ?

Elle : Eux.

 

            Elle n'a pas crié à défaut de moi, mais ses yeux me font reculer.

 

Moi : Et arrête avec tes yeux, c'est déloyal.

 

            Elle me regarde dans les yeux et là je commence à avoir peur. Plus je la regarde et plus une chose me surprend et je comprends, ses yeux ont changé. Ils sont toujours aussi bleus peut-être un peu plus foncés, mais l'éclat de lune a disparu.

 

Elle : Tu te sens plus à égalité comme ça.

Moi : Oui c'est mieux.

 

            Mais je sais pertinemment que je ne tiendrai pas longtemps. Comme dit une chanson d'un pays du sud, "elle a les yeux revolver". Je perds face à elle. Je détourne le regard.

 

Elle : Ca n'a pas l'air de suffire.

Moi : Ne m'oblige pas à oublier.

Elle : Je suis obligée.

Moi : Non, je ne dirais rien. Je te le promets.

Elle : C'est prendre trop de risques.

Moi : Pour qui ?

Elle : Pour toi, pour eux.

Moi : Et pour toi ?

Elle : Je n'entre pas dans l'équation.

Moi : Quelle équation ?

Elle : Léa.

Moi : Je sais, mais ne me force pas à oublier ce que j'ai vu.

Elle : Donne-moi une bonne raison de ne pas le faire.

Moi : Je ne suis pas d'ici. Et je n'ai pas peur de toi. Enfin la plupart du temps. Je veux savoir qui tu es. Qui est le petit bonhomme endormi dans la pièce à coté. Je ne suis pas comme les gens du village. Tu es bizarre, ça c'est une certitude, mais il doit y avoir une explication à tout cela. Tes yeux, ton corps, ta maison, ta vie, je veux comprendre. Je ne dirai rien, promis. S'il te plait déan muinín.

 

            J'ai parlé d'une traite. Je reprends mon souffle. Elle me fixe dans les yeux, elle plisse légèrement les paupières et j'ai la désagréable sensation qu'elle lit en moi, qu'elle sonde mon esprit, mon âme ou quoi que ce soit se trouvant de l'autre coté de mes pupilles.

            Elle attrape la tasse.

 

Moi - légèrement suppliante : Ne m'oblige pas à boire.

 

            Elle me tourne le dos et va vers l'évier en pierre. Elle jette le contenu de la tasse.

 

Moi : Merci.

Elle - me faisant face : Si tu trahis ta promesse-

Moi : Je sais, tu me tueras.

Elle : Moi, non. Eux, oui. Et je ne serai pas là pour te défendre.

Moi : Pourquoi ?

Elle : Parce qu'ils m'auront tuée avant toi.

 

            Je dois avoir des yeux comme des soucoupes.

 

Elle : Tiens ta langue et il ne nous arrivera rien.

Moi : C'est qui "Eux" ?

Elle : Petite tu devais être très pénible.

Moi : Sûrement. Tu vis seule ?

Elle : Tu arrives à ne pas mettre de question dans toutes les phrases que tu prononces ?

Moi : Ca arrive des fois.

 

            Elle regarde par la fenêtre, je me retourne pour voir ce qu'elle a vu, mais rien ne bouge à l'extérieur.

 

Elle : Il faut que tu partes maintenant.

Moi : Si je veux revenir.

Elle : Evite.

 

            En avançant, elle me force à reculer vers la porte. Son regard a retrouvé son éclat de lune. J'ai l'impression que la porte s'ouvre toute seule. Sa présence face à moi me met dehors. Le soleil qui est passé maintenant au-dessus des collines baigne tout le lac, mais les nuages commencent à arriver.

 

Elle : Rentre chez ton Grand-père.

Moi : Un jour, j'arriverai à te comprendre et à savoir ce qu'il y a derrière ce regard impénétrable.

Elle : Ne perds pas ton temps et continue tes vacances. Oublie-moi.

 

            Et elle rentre chez elle, me claquant la porte au nez. J'ai très envie de crier que ça ne m'arrêtera pas, mais le tonnerre se met à gronder juste au-dessus de ma tête comme un avertissement.







Depuis le 28/07/2008