A l'Ouest de chez moi

Chapitre 9




 

            Grand-père ouvre difficilement les yeux. Il les pose sur Lexie. Il semble vouloir lui dire tellement de choses dans ce regard.

 

Elle : Où avez-vous mal ?

GP - difficilement : J'ai du mal à respirer. J'ai l'impression que ma poitrine est comprimée.

Elle : D'accord. Calmez-vous, essayez de respirer calmement.

 

            Elle attrape un coussin et le cale entre les omoplates de Grand-père.

 

Elle : Ça va vous aider à mieux respirer.

 

            Elle fouille dans son sac, en sort une fiole et un sachet. Je la regarde ouvrir la chemise de Grand-père. Elle a l'air si calme alors que moi je suis à la limite de la panique. Elle se tourne vers moi.

 

Elle : Tu peux faire une infusion à ton Grand-père avec ça ?

 

            Je prends le sachet et vais dans la cuisine. Je pose la bouilloire sur le feu et, alors que j'attends que ça siffle, je l'observe, appuyée (ou plutôt accrochée) au chambranle de la porte. Elle est en train d'appliquer une pommade sur le torse de Grand-père. Elle fait ça avec des gestes très doux et très calmes.

 

Moi : Qu'est-ce que c'est ?

Elle : Un baume qui va dégager ses bronches et l'aider à mieux respirer.

Moi : Et la tisane ?

Elle : C'est un décontractant.

Moi : Ok. Comment il va ?

Elle : Il reprend des couleurs. Est-ce que ton Grand-père est sujet aux crises d'angoisses ?

Moi : Je ne sais pas. C'est ce qu'il a eu ?

Elle : Ça y ressemble. Mais si tu veux être sûre, il faudrait mieux appeler les secours et le conduire à l'hôpital.

 

            A ce moment, une main se pose sur l'avant bras de Lexie.

 

GP : Pas l'hôpital.

Elle : Monsieur Sullivan, vous avez déjà fait des crises comme celle-là ?

GP : Oui.

Elle : Toujours à la même période ?

GP : Oui.

Elle : Je vois. Reposez-vous. Votre petite fille va vous apporter une infusion. C'est fait pour vous décontracter. Ensuite, on vous aidera à vous mettre au lit.

 

            Grand-père avala sa tisane et se laissa soutenir jusque dans son lit. Alors que Lexie sort de la chambre, il murmure.

 

GP : Merci Lexie.

Elle : De rien. Reposez-vous.

GP : Pouvez-vous rester ?

Elle : Je serai dans le salon jusqu'au lever du soleil. Reposez-vous. Dormez. Avec un nouveau matin, les choses iront mieux.

 

            Elle disparaît dans le salon. Je la rejoins après avoir déposé un baiser sur le front de Grand-père. Elle est en train de ranger la fiole dans son sac.

 

Moi : Merci.

Elle : De rien.

Moi : Tu as l'air d'avoir compris de quoi souffrait Grand-père.

Elle : Hier n'était pas un jour particulier pour ton Grand-père?

Moi : Je sais pas.

Elle : Ta Grand-mère ?

Moi : Heu… Laisse-moi réfléchir… C'est la date de leur mariage, je crois.

Elle : Tu as ta réponse.

Moi : Il est malheureux ?

Elle : Mélancolique ce qui lui donne des crises d'angoisses qui se traduisent par des problèmes à respirer. Il se sent oppressé par son chagrin.

Moi : J'ai rien vu.

Elle : Ton Grand-père est un homme fier.

Moi : Oh que oui.

 

            Elle est debout au milieu du salon, avec encore une fois cette expression sur le visage qui montre qu'elle ne sait pas quoi faire. Je m'assois sur le canapé et lui fait signe de faire de même. Elle s'installe mais le plus loin possible de moi. Je croise son regard.

 

Moi : Tu pourrais transformer ton regard. Je préfère quand tu as les yeux que bleus.

 

            Sans détourner le regard, elle fait disparaître l'éclat de lune.

 

Elle : Comme ça ?

Moi : Oui, comme ça c'est plus facile pour moi.

 

            Je lui souris, elle semble moins inaccessible comme ça.

 

Moi : Je peux te poser une question ?

Elle : Tu demandes avant maintenant ?

Moi : Heu…

Elle : Vas-y, de toutes les manières, tu la poseras même si je dis non.

Moi : Ouais. Pourquoi tu fais des cauchemars ?

Elle : Qui te dit que je fais des cauchemars ?

Moi : Tu réponds toujours à une question par une autre question ? Je t'ai vue, tu en faisais un quand je suis arrivée chez toi.

Elle : Ca arrive des fois comme tout le monde.

Moi : C'est pas l'avis de Scotty.

Elle : Scotty est un enfant.

Moi : Scotty m'a l'air très sensible.

Elle : C'est ce qui le différencie des autres.

Moi : Comment ça ?

Elle : Léa.

Moi : Je sais. Pourquoi Chloé était sûre que tu ne saurais pas répondre sur ton lieu de naissance ?

Elle : Léa.

Moi : Je sais. Réponds.

Elle : Parce que je ne m'en souviens pas.

Moi : Comment ça, tu ne t'en souviens pas ?

Elle : Non, je ne m'en souviens pas.

Moi : Tes parents ont bien dû te dire où tu es née. A moins que tes parents soient vraiment la lune et le soleil.

Elle : Non, j'ai des parents quelque part.

Moi : Quelque part ? J'y comprends plus rien. Tu ne connais pas tes parents ?

Elle : C'est flou. J'ai des images, mais c'est comme si elles étaient surexposées.

Moi : Comment est-ce possible ? On a toujours des souvenirs ?

Elle : Pour moi, c'est différent. Je suis différente, je pense.

Moi : Raconte-moi.

Elle : Non.

Moi : Pourquoi ?

Elle : C'est trop dangereux.

Moi : Tu me l'as déjà dit, mais je veux prendre le risque.

Elle : Pas moi. Tu n'as aucune idée de ce qui est en jeu.

Moi : Explique-moi.

Elle : Léa, il ne s'agit pas uniquement de toi et de moi, mais de tout un monde, un peuple, des plus petits au plus grands et puis ce n'est pas moi qui décide.

Moi : Qui décide ?

Elle : Eux.

Moi : C'est qui "Eux".

Elle : …

Moi : Tu n'as pas le droit de me le dire non plus.

Elle : Tu commences à comprendre.

 

            Je suis sur le point de poser une autre question, mais elle m'interrompt.

 

Elle : Tu devrais dormir. Ton Grand-père aura besoin d'une petite fille en forme tout à l'heure.

Moi - un peu espiègle : Je voudrais bien, mais tu es dans mon lit.

 

            Elle regarde autour d'elle et commence à vouloir se lever.

 

Elle : Pardon.

Moi : Non reste assise là. Bouge pas.

 

            J'attrape ma couette, m'allonge sur le canapé et viens poser ma tête sur sa cuisse. Je remonte ma couverture jusque sous mon menton. Je sens les muscles de sa jambe se contracter. Je sens aussi la chaleur de sa peau à travers le tissu de son jeans.

 

Moi : Voilà. Tout est parfait. Tu veux peut-être t'allonger aussi.

Elle : N- non, non. C'est bon.

 

            Je me mets sur le dos et la regarde. Elle incline la tête vers moi.

 

Moi : Tes yeux ont l'air vert, vu d'ici.

Elle : Les tiens brillent de fatigue. Tu ne veux tout de même pas me faire le même cinéma que Scotty à l'heure du coucher.

Moi : Que fait Scotty avant de s'endormir ?

Elle : Il veut que je lui chante une chanson.

Moi : Ca me déplairait pas.

Elle : Rêve, tu as passé l'âge.

Moi : S'il te plait.

 

            Je lui fais ma tête de petite fille malheureuse.

 

Elle : Si c'est le seul moyen pour que tu me laisses en paix.

 

            Elle commence à murmurer un air d'une vieille chanson de l'île, très calme, très doux. Je ferme les yeux au moment où elle commence les premiers mots. Sa voix entre en moi et me réchauffe de l'intérieur. Je sens mon corps se détendre, mes pensées divaguer. A tâtons, je cherche sa main et la prends dans la mienne. Elle ne s'échappe pas. Je crois que je souris alors que je me sens partir dans les limbes du sommeil. Ses inflexions m'emmènent ailleurs. Pas encore endormie, mais plus très consciente de la réalité j'ai l'impression d'avoir changé de dimension.

 

Elle est dans mon imaginaire, différente et à la fois semblable. Elle est habillée comme d'habitude. Elle est au bord du lac comme souvent. Mais ce qui change, c'est qu'elle me sourit et qu'elle me tend la main en me disant qu'elle m'emmène à la découverte du monde. Elle m'entraîne dans les bois, je cours derrière elle, elle tient toujours ma main. Dans une clairière, elle s'arrête et me dit de m'asseoir. On attend un petit moment, puis tout un tas de personnages sortent du bois. Des fées, des trolles, des gnomes, des leprechauns et pleins d'autres que je ne connais pas.

 

Elle : Voilà mon monde Léa. Celui que je protège.

 







Depuis le 21/02/2009