Apocalypse

Chapitre Unique




  "L'armée allemande nous attaque"

Son beau costume du dimanche était plein de sang. Il s'écroula à terre comme un sac qu'on lance dans le vide.

Nous sommes en 1940 dans un petit village du Nord-Est de la France. C'est dimanche, juste avant la messe. Tout le monde parade dans les rues, habillés de leurs plus beaux vêtements.

Quelques secondes après l'annonce de notre camarade, tout le monde court dans tous les sens, cherchant un abri, un refuge, une maison plus solide que les autres, comme si des pierres allaient arrêter des soldats.

Au loin, j'entends les tirs. Il y en a de trop pour que ce soit un simple fou qui tire sur la foule. C'est un groupe entier qui tire.

Au fur et à mesure, les tirs se rapprochent. Les gens autour de moi ont presque tous disparu. Pourquoi pas moi ? Je suis comme figée.

D'un coup, au coin de la rue, je vois les premiers hommes, des costumes militaires, des drapeaux allemands. Il avait raison. Les allemands nous attaquent. Je les entends hurler dans leur langue, comme des barbares à l'abordage. Ils marchent en rang à travers les flaques de sang, fusils à l'épaule, tirant sur tout ce qui bouge dans les rues.

Un coup de feu pas loin de moi et je réagis enfin. Me planquer. Mais où ? S'ils me voient fuir, ils tireront. S'ils me voient debout là, ils tireront.

Encore des coups de feu. Une vive douleur dans mon ventre. J'ai le réflexe de me tenir. Je commence à voir trouble. Qu'est-ce qu'il m'arrive ? Ce n'est pas le moment de faire un malaise. Je m'appuie contre le mur près de moi. Du sang. Mes mains en sont pleines.

Je tombe.

*****

Je crois que je suis endormie mais j'entends des voix autour de moi.

"Mademoiselle. Hey. Réveillez-vous"

J'ouvre doucement les yeux et tombe sur deux grands yeux bleus qui me fixent. Je gémis.

"Doucement. Ca va aller"

Je détourne mes yeux des siens pour constater l'horreur. De la fumée, du sang, des corps inertes, des cendres, des douilles.

Au loin, encore des tirs.

J'ai un mouvement de recul quand elle pose sa main sur mon épaule. J'ai peur. Qu'est-ce qu'il se passe ?

"Doucement, je ne vais pas vous faire de mal, croyez-moi. Je suis ici pour vous sortir de là" me dit-elle d'une voix calme qui me rassure.

Je réagis. Elle parle français. Comme moi, comme nous, pas comme eux.

"Je vais vous ramener à l'abri. Ici, c'est trop risqué"

Elle se relève et parle dans un talkie-walkie.

"J'ai trouvé une survivante dans le coin devant la boulangerie Geyne. J'ai besoin de renfort pour la bouger, elle est salement touchée"

"Je t'envoie trois hommes tout de suite"

On l'entend énoncer le nom de famille de trois personnes puis il coupe la conversation.

La jeune femme se baisse à nouveau vers moi.

"Qu'est-ce qu'il se passe ?" arrivai-je à prononcer.

"Les allemands ont attaqué dès l'aube. On les suit depuis quelques villages pour tenter de les affaiblir et ramasser les survivants"

"Qui êtes-vous ?"

Elle n'a pas le temps de répondre à ma dernière question. Les trois hommes arrivent. Un des gars observe mon ventre et grimace. Moi, je ne sens plus la douleur depuis un moment.

"Ramenez-la au camp. Il lui faut des soins, rapidement"

Je la regarde, sans comprendre. Elle se baisse sur moi.

"Ne t'inquiète pas, ça va aller. On va te sortir de là"

Les trois hommes me soulèvent doucement. Ma douleur se réveille quand ils me bougent. Sans parler, ils m'emmènent vers de longues ruelles avant d'entrer dans un vieil entrepôt que je connais de vue. Dans l'entrepôt, nous traversons un couloir avant de passer une porte blindée et des escaliers qui descendent dans le sous-sol.

Il y a d'autres personnes ici. Des infirmières, des blessés, des cadavres, des hommes habillés de vieux costumes militaires français, certains blessés, d'autres prenant une pause avant de retourner au combat.

On m'installe sur un lit improvisé. Les trois hommes repartent. Une femme vient ouvrir ma chemise.

"Je vais devoir ouvrir pour retirer la balle. Je vais voir si on peut encore vous anesthésier"

Elle revient ensuite avec un masque à gaz et me le pose sur le nez.

*****

J'émerge doucement. J'ai l'impression que ça fait des jours que je dors. J'ouvre un œil. Je suis dans une pièce blanche. A côté de moi, il y a un autre lit avec une personne encore inconsciente.

Je tourne ma tête de l'autre côté et je retrouve les mêmes yeux que dans la rue.

"Bonsoir" me dit-elle doucement pour ne pas me brusquer.

J'essaye de me relever un peu mais je grimace de douleur.

"Ne bouge pas. Tu as encore besoin de repos"

"Où suis-je ?"

"Dans une de nos bases. Tu as été salement blessée dehors. On t'a amenée ici pour te soigner. Un de nos médecins a retiré les deux balles que tu avais dans le ventre. Aucun organe important n'a été touché. Tu vas vite aller mieux"

"Ils sont partis ?"

"Les allemands ?"

Je fais signe de la tête.

"Non, mais la nuit est tombée. Les tirs ont diminué. Nous avons encore des hommes qui montent la garde mais la plupart se reposent un peu"

Je ferme les yeux. Je croyais encore avoir rêvé. Mais non, tout ça était réel.

"Je te laisse te reposer. Tu en as besoin. Je repasserai demain avant l'aube"

Elle s'en va, sans même adresser un signe ou un sourire aux autres blessés. Alors pourquoi est-elle venue me voir ?

Je la regarde partir avant de fermer les yeux.

*****

J'ouvre les yeux quelques heures plus tard. Je ne sais pas quelle heure il est, combien de temps j'ai dormi. Est-ce le jour déjà ou encore la nuit ?

Aucune fenêtre ici pour voir l'extérieur, la lumière est toujours de la même intensité. La personne à côté de moi a changé. Ce n'est plus un homme mais une femme. Qu'est devenu l'homme ? Je n'ai rien entendu.

Je tourne ma tête vers la porte. Une infirmière lit un livre à son bureau. Je sens quelque chose toucher mon oreille. Je lève difficilement la main et l'attrape. Un bout de papier. Je le déplie.

Comme promis, je suis passée avant de partir. Tu dormais à poings fermés. Je n'ai pas voulu te réveiller. Si tu as besoin de quoi que ce soit, à manger, à boire, n'importe quoi, demande aux infirmières. Je reviens ce soir pour voir comment tu vas.
- X -


Alors il doit certainement faire jour dehors.

Je toussote. L'infirmière voit enfin que je suis réveillée. Elle s'avance vers moi, regarde mon ventre.

"Je changerai votre bandage plus tard. Voulez-vous boire et manger quelque chose ?"

Je sens ma gorge me brûler. J'ai soif visiblement. Mais ma douleur au ventre m'empêche de savoir si j'ai faim.

"Je veux bien oui. Merci"

Elle s'en va avant de revenir avec une carafe d'eau, une soupe et un petit bout de pain.

"Désolée. C'est tout ce que nous avons."

Je souris pour lui montrer que je me contenterai de ça. Elle m'aide à me relever un peu mais je grimace de douleur à chaque mouvement. Même manger et boire me fait mal. J'arrive à avaler deux ou trois bouchées de pain et une gorgée de soupe avant de m'effondrer de douleur.

"Je vais vous chercher une dose d'anti-douleur"

Elle revient avec un verre d'eau qu'elle remplit et me le tend avec un cachet.

Le médicament fait rapidement son effet. Je commence à être à nouveau dans les vapes. Je sens qu'on touche mon ventre. J'ai un coup de froid sur la peau, je devine qu'on retire mon bandage pour en remettre un nouveau.

*****

J'ouvre à nouveau les yeux. L'infirmière est toujours à son bureau. Il n'y a plus personne de l'autre côté de moi. Je me retrouve seule, ici, avec l'infirmière. Je panique un peu. Que sont devenus les autres ?

"Il est quelle heure, s'il vous plait ?"

La femme lève ses yeux vers moi.

"20h15 madame" répond-elle avant de retourner à son travail.

20h15. Le soleil ne devrait pas tarder à se coucher et elle devrait rentrer. J'espère qu'elle va bien.

"Où sont les autres ? L'homme qui était près de moi hier soir et la femme de ce matin, que sont-ils devenus ?

"L'homme est décédé pendant la nuit. La femme a été transférée dans une autre chambre. Le lieutenant a demandé à ce que vous soyez seule dans la chambre"

"Pourquoi ?"

"J'en sais rien madame. Elle m'a juste demandé de vous surveiller"

Elle n'avait d'ailleurs pas l'air d'être enchantée par sa mission.

De longues minutes passent. Peut-être même des heures. Je n'ai rien d'autre à faire que de rester couchée, à regarder le plafond.

J'ai même l'impression de m'être assoupie alors je redemande l'heure.

"21h30" me répond la femme sur un ton agacé.

Je connais le cycle lunaire de cette période de l'année. Il doit faire nuit depuis une bonne heure maintenant. Et toujours pas de traces de la femme aux yeux bleus et aux longs cheveux noirs. A moins que je ne me sois encore endormie pendant qu'elle est venue.

Je passe ma main sur le coussin près de ma tête. Rien. Pas de papier cette fois. Je soupire, je n'ai rien d'autre à faire que dormir mais je ne veux pas dormir, si elle vient.

L'infirmière se lève et sort. Une autre entre. Elle vient vers moi avec un plateau. Du pain et un peu de légumes.

"J'ai pensé que vous deviez avoir faim"

Je souris. Sa voix est moins sèche que celle de l'autre. Je prends le plateau. Elle m'aide à manger. On parle un peu de tout et de rien. Je lui pose des questions sur dehors mais elle ne sait rien.

"On ne peut pas sortir. On reste ici tout le temps. C'est trop dangereux dehors"

Alors je lui pose des questions sur la femme.

"Vous voulez parler du lieutenant Bayard ? C'est elle qui a monté cette équipe de militaires quand les allemands ont commencé à arriver par la Belgique. Elle savait que les hommes du Président ne seraient pas à la hauteur. Alors elle a regroupé des volontaires dans l'armée, des anciens soldats, des médecins qui ne voulaient pas baisser les bras"

"Ca fait longtemps qu'elle fait ça ?"

"Elle faisait partie de l'armée française avant le début de la guerre contre les allemands. Elle a commencé à rassembler les volontaires, quelques mois avant les premières attaques. Là, ça fait quelques jours qu'elle et ses hommes sont régulièrement sur le terrain, à tenter de tuer le maximum de soldats allemands et de ramener ici les survivants"

"Pourquoi a-t-elle demandé à ce que je sois seule ?"

"Je n'ai pas trop compris. D'habitude, elle ramène les blessés et c'est à nous de nous en occuper. Elle n'intervient jamais ici. Mais comme elle est déjà venue te voir deux fois, elle doit vouloir préserver sa réputation de dure et ne pas se faire remarquer ici quand elle vient"

"C'est peut-être pour ça qu'elle n'est pas venue ce soir. Elle ne veut pas qu'on la remarque ici"

"Les autres blessés pourraient être jaloux" plaisante l'infirmière.

Elle regarde sa montre.

"Il est tard. Vous devriez dormir"

"Quelle heure ?"

"22h45. C'est dur de se repérer sans montre ici. On n'a plus de repère sans la lumière du jour"

Je hoche la tête pour confirmer. Elle retire mon plateau et me souhaite une bonne nuit. Je la regarde partir puis je fixe le plafond.

Pourquoi n'est-elle pas venue ce soir ? Est-ce vraiment de peur qu'on la voit trop par ici ? Peut-être est-il arrivé quelque chose ?

*****

Je regarde par une fenêtre. J'ai réussi à me lever de mon lit pour monter l'escalier vers l'entrepôt. Il fait nuit noire mais les tirs sifflent encore.

Au pied du bâtiment, je vois la fille aux cheveux noirs et aux yeux bleus.

Le lieutenant marche à couvert vers l'usine désaffectée. Il y a des tirs derrière elle, des voix parlant en allemand. Elle y est presque. Plus que quelques mètres.

Mais avant d'atteindre la porte, elle sursaute. Du sang gicle de son épaule droite. Elle a à peine le temps de réagir pour se mettre à l'abri qu'elle tombe. Sa jambe droite est touchée. Elle se traîne jusqu'à l'arrière d'un bâtiment.

Son sang coule à flot et ses yeux piquent. Un officier allemand arrive devant elle en riant avant de lui tirer une balle dans la tête.

Je pousse un cri énorme en même temps qu'il tire. J'ai l'impression que mes cordes vocales ne veulent plus s'arrêter de hurler. Une main me secoue. J'ouvre les yeux et regarde autour de moi. Une chambre blanche, un bureau près d'une porte, une infirmière au dessus de moi.

"Vous avez fait un cauchemar mademoiselle"

Je mets quelques minutes à réagir. Un cauchemar, juste un cauchemar. Elle n'est pas morte.

"Est-ce que le lieutenant est passée ici pendant que je dormais ?"

"Non, mademoiselle"

Que fait-elle ?

Je lui souris pour montrer que ça va mieux. Elle me verse de l'eau et m'aide à me relever un peu pour boire. Je me rallonge même si je ne sais pas si je vais retrouver le sommeil.

*****

Je sens une présence près de moi. J'ouvre les yeux doucement, pensant voir l'infirmière. Je souris légèrement en voyant des yeux bleus et une longue chevelure noire. Elle n'était pas morte ou alors moi aussi.

"Bonjour" me dit-elle en souriant.

"Bonjour"

"Excuse-moi de ne pas être passée hier soir. Nous sommes partis en mission et rentrés tard après la tombée de la nuit. J'étais fatiguée et je ne voulais pas te réveiller. Ca a l'air d'aller mieux aujourd'hui ?"

"Je n'ai pas grand-chose de mieux à faire que de dormir alors forcément, je récupère bien"

"Tu dois t'ennuyer ici, c'est vrai"

"A vrai dire, oui"

Elle bouge une mèche de cheveux qui cachait une partie de mes yeux.

"Je t'apporterai de l'occupation quand je sortirai aujourd'hui"

"C'est comment dehors ?"

"Une apocalypse. Beaucoup de ruines de maisons, des cendres. Les allemands ont pillé pas mal de maisons et de magasins. Ils ont enlevé des villageois. Des hommes mais aussi des femmes et des enfants. On ne sait pas pourquoi"

"J'aimerais voir"

"C'est impossible. C'est trop dangereux là-bas. Personne ne peut sortir. Les civils encore en vie ont tous été évacués"

Je ne dis rien. Elle comprend ma demande et je comprends également qu'elle ne veuille pas accepter.

"Je me rends compte que je ne t'ai même pas remerciée, de m'avoir sauvé la vie" dis-je d'un coup pour couper le silence pesant.

"C'est rien, c'est mon devoir"

"C'est aussi ton devoir de continuer à prendre soin des jours après le sauvetage ?"

"Non, j'avoue. Je ne fais ça qu'avec toi"

"Pourquoi ?"

Elle semble réfléchir, pas sûre de savoir elle-même la réponse à cette question.

"Je n'en sais rien. J'aime bien venir te voir et parler"

"C'est pourtant la première fois qu'on parle vraiment"

"Si tu ne veux plus que je vienne, je ne viendrai plus"

"Je n'ai pas dit ça"

Un nouveau silence. Visiblement, ce sujet n'ira pas plus loin. Mais sa présence et sa personnalité m'intrigue.

"Il est temps que je parte. Mes hommes m'attendent. Repose-toi encore. Je passerai ce soir avec des surprises, j'espère"

Elle se lève de la chaise sur laquelle elle était assise et se dirige vers la porte, sans ajouter un mot, juste un signe avant de sortir.

Dès qu'elle a passé la porte, une infirmière entre avec un plateau. C'est la vilaine de la veille. Elle se contente de déposer le plateau avant de partir à son bureau.

Après le déjeuner, j'ai eu le droit à un changement de bandage et une petite toilette. J'ai hâte de pouvoir prendre un bain. Je me sens sale. Puis je me suis recouchée, n'ayant rien d'autre à faire de cette journée.

****

Selon l'infirmière de garde, il est 16h. Je n'arrive plus à dormir depuis 3h et je ne sais pas quoi faire d'autre. J'essaye désespérément de commencer une conversation avec elle mais c'est peine perdue.

J'aimerais me lever, marcher un peu pour me dégourdir les jambes. J'ai l'impression d'être handicapée à force d'être couchée. Je ne sais même pas si mes jambes arrivent encore à bouger tellement elles sont lourdes.

17h et l'infirmière méchante, c'est son surnom maintenant, s'en va pour laisser entrer une nouvelle que je n'ai jamais vue. Elle a l'air plus souriante mais timide. La conversation ne va pas être facile.

On réussit à parler un peu d'elle, de son engagement pour aider le Lieutenant et ses troupes, de son travail ici. Elle dit qu'elle est nouvelle, que son hôpital a brûlé alors elle est venue ici pour continuer à travailler.

18h. On toque à la porte. L'infirmière se lève quand le lieutenant passe la porte.

"Lieutenant" dit-elle pour la saluer.

Elle la congédie gentiment et s'approche de mon lit avec un plateau repas.

"Déjà l'heure du repas"

"Je peux repartir avec" dit-elle en plaisantant.

"Non"

Elle ramène la petite table devant moi et m'aide à m'asseoir.

"Il est temps que tu te bouges un peu" me dit-elle.

"Tu m'étonnes. J'en ai marre d'être allongée ici. J'ai jamais eu autant envie de marcher. Et surtout, de prendre une douche. J'ai l'impression d'être sale"

"Ce n'est qu'une impression" me dit-elle avec un large sourire. "Tu ne regardes pas ce que je t'ai apporté ?"

Je soulève le couvercle de l'assiette pour découvrir une assiette avec des morceaux de bœufs, des pommes de terre et quelques haricots verts..

"Je me suis dit que tu devais en avoir marre aussi du pain sec et de la soupe."

"Merci"

"Et j'ai du courir pour l'avoir"

"Raconte"

"Je ne peux pas, c'est top secret, c'est ma réserve personnelle. Si je te dévoile ce secret, je devrai te tuer pour que tu n'ailles pas me voler mes réserves"

Je ris un peu en me tenant le ventre à cause des petites douleurs que je ressens encore quand je me crispe.

"Vas-y, mange avant que ce soit froid"

J'avale peut-être un peu trop rapidement. Pendant ce temps, elle ouvre son gros sac.

"Je t'ai apporté de quoi faire aussi. Voici quelques livres pour t'occuper"

"Merci beaucoup"

"Et c'est pas tout. Fini de manger et tu auras la suite"

Je me dépêche d'avaler les quelques fourchettes qu'il me reste avant de la regarder avec un grand sourire. Elle sort de son sac un pantalon et un tee-shirt vert foncé.

"Désolée, c'est tout ce que j'ai trouvé pour le moment mais ça sera sûrement mieux que cette vieille blouse d'hôpital que tu portes"

"Merci encore"

"Arrête de dire merci. Tu veux que je t'aide à l'enfiler ?"

"Oui"

Elle me maintient assise de ses grands bras musclés tout en retirant la blouse. Je me rends compte que je n'ai pas de soutien-gorge alors je ne peux pas m'empêcher de rougir. Heureusement, ils m'ont laissé ma culotte. Elle, elle ne semble pas plus gênée que ça. Elle me passe le tee-shirt comme si j'étais un petit enfant puis retire le drap pour enfiler le pantalon.

"J'ai cherché plus confortable mais je n'ai trouvé que des bottes militaires"

"De toute façon, je passe mes journées allongée alors ça ne servirait pas à grand-chose"

"Peut-être mais tu risques d'en avoir besoin quand même"

Elle pousse la petite table avec le repas et m'aide à m'asseoir au bord du lit.

"Qu'est-ce que tu fais ?"

"J'ai envie d'aller faire un tour et je pensais que tu voulais m'accompagner"

Je souris, heureuse de son initiative.

Elle m'aide à descendre du lit. Je grimace un peu et mes jambes n'ont pas assez de force pour me porter. Elle passe mon bras sur ses épaules et le sien dans mon dos pour que je m'appuie sur elle.

On fait quelques pas dans la pièce, pour que je m'habitue à retrouver une position verticale et de la force dans mes jambes.

"Comment tu te sens ?"

"Pas encore capable de faire un marathon mais ça fait du bien"

"Tu veux qu'on aille faire un tour plus loin"

Sortir de cette chambre blanche et isolée me ferait un bien fou, je le sais. C'est déprimant de voir toujours les mêmes murs. Je hoche la tête pour dire oui et on se dirige lentement vers la porte.

D'un pas lent pour ne pas me faire mal, elle m'emmène dans les dédales des couloirs, des salles. On croise des militaires, des civils qui mangent dans un réfectoire commun. Je suis forcée de constater que je suis la seule à avoir un régime particulier.

Après une dizaine de minutes de marche, je sens mes jambes faiblir et la douleur revenir de plus en plus fort.

"Il est temps de retourner dans ta chambre"

Sans que je m'y attende, elle me soulève dans ses bras pour me tenir comme un bébé.

"Entraînement militaire" me lance-t-elle pour expliquer sa facilité à me soulever.

Elle me ramène jusque dans la chambre et me repose doucement sur le lit.

Une fois allongée, elle s'empresse de me dire bonne nuit avant de s'éclipser.

*****

"Bonjour"

Chaque fois que j'entends cette voix, je frissonne. Et ça fait maintenant une semaine que ça dure, matin et soir.

Ma blessure va beaucoup mieux. La cicatrice est impressionnante mais la douleur disparaît petit à petit.

Toute la semaine, elle est venue chaque matin pour me souhaiter une bonne journée et chaque soir pour me dire bonne nuit. Elle me rapporte des choses de l'extérieur, des livres, des vêtements, des repas spéciaux… Elle me raconte ce qu'il se passe. Les allemands se replient vers un autre village. Bientôt, il sera temps de bouger du campement pour en rejoindre un autre. Une équipe est déjà sur place pour installer les nouveaux quartiers.

Elle me sourit.

"Bien dormi ?"

"Oui, très"

"J'ai une mauvaise nouvelle pour toi. Je vais devoir aller au nouveau quartier aujourd'hui. Tu peux rester ici, dans ce campement… ou venir avec nous mais j'avoue que nos petites rencontres journalières risquent de me manquer. Je n'ai pas le droit de te demander ça, je sais, on ne se connaît pas vraiment mais… Je serais très triste si tu décidais de rester"

Elle me regarde pour chercher ma réaction. Je baisse la tête pour réfléchir. Bien sur, je voudrais la suivre, pour encore passer du temps avec elle. Mais je n'ai jamais quitté mon village et partir maintenant serait comme abandonner les miens alors que la plupart n'ont certainement plus de toits.

"Les allemands sont encore là ?"

"Oui mais les tirs ont diminué. Ils avancent à nouveau. Ils progressent rapidement, c'est pour ça que je dois partir aujourd'hui"

"Le village est sécurisé alors ?"

"Pas vraiment. Les allemands ont pris possession des maisons encore sur pieds. Ils ont tué ou fait prisonniers les civils qui restaient sur place pour leur résister. Les autres civils que nous avons pu sauver resteront ici dans le campement avec une partie de nos soldats trop épuisés pour continuer sur le terrain"

En gros, elle voulait me dire qu'ils avaient échoués, que les allemands avaient réussi à prendre notre ville et qu'ils continuaient leur épopée vers Paris. Ils doivent se déplacer pour leur faire face dans une autre ville.

"J'aimerais revoir ma famille, ma maison"

Elle me regarde avec des yeux pleins de compassion. Je m'attendais à un nouveau refus catégorique.

"Je ne peux pas t'y amener mais donne-moi ton adresse et j'essayerai d'aller voir si je peux les trouver"

Elle me donne un bout de papier et je note l'adresse.

"Tu peux regarder ici aussi ?" demandais-je en noter une seconde adresse, celle de mon amie la plus proche.

"Bien sur"

Il y a un silence comme si elle n'osait pas demander ma réponse.

"On part quand alors ?"

Elle relève la tête avec un petit sourire, comprenant que je voulais la suivre.

"A la tombée de la nuit, c'est moins dangereux. J'ai encore des effets personnels à empaqueter et je t'ai promis quelque chose" dit-elle en secouant le papier avec les deux adresses.

Elle se lève de la chaise et m'embrasse sur le front tout en me chuchotant un petit merci. C'est la première fois qu'elle se permet d'être aussi proche, encore plus proche que ce qu'elle avait l'habitude avec moi.

Je ferme les yeux. Je retrace dans mon esprit toutes mes aventures ici, dans mon village. J'essaie de deviner l'extérieur.

*****

Je me réveille après avoir fait un rêve bizarre. Je marchais puis je courais dans ma rue. Il faisait chaud et les oiseaux chantaient. Il n'y avait pas de tirs, pas de coupures de courant, de lumières vacillantes à chaque explosion. En chemin, je rencontrais ma meilleure amie, Nathalie qui chantonnait. Elle avait un grand sourire.

Nathalie, je me demande ce qu'elle est devenue. Et mes parents, ma sœur, mon petit frère. Une semaine sans nouvelles. Est-ce qu'ils sont encore en vie ? Est-ce qu'ils sont à l'abri ou est-ce qu'ils ont été emmenés par les allemands ?

Je regarde l'heure sur la petite horloge qu'elle m'a apporté cette semaine. 17h45. Il va bientôt faire noir, j'ai intérêt à préparer le peu d'affaires que j'ai avant qu'elle ne vienne me chercher pour partir.

Je me lève doucement du lit et change mon pyjama en un pantalon et un tee-shirt militaire. Autant éviter les autres vêtements plus excentriques et repérables qu'elle m'a apporté dans la semaine. L'infirmière me voit et vient m'aider à enfiler mes chaussures.

"Vous auriez un sac s'il vous plait"

"Le lieutenant en a laissé un pour vous à l'entrée" me dit-elle. "Je vais vous le chercher"

Elle s'en va et revient avec un sac à dos militaire. Décidément, je serais un soldat aujourd'hui.

Quelques minutes plus tard, le lieutenant Bayard, dont je ne connais toujours pas le prénom d'ailleurs, entre dans la chambre avec un sourire.

"Tu es déjà prête. Moi qui voulais t'aider"

Elle m'aide à descendre du lit et porte mon sac.

"Le convoi nous attend"

Elle me prend par la taille pour me soutenir car nous devons marcher un peu plus vite que lors de nos promenades. Je salue l'infirmière gentille qui reste ici. Elle va me manquer. Et nous sortons rejoindre les véhicules dans une sorte de garage.

Je monte avec elle dans une jeep. Un autre soldat s'installe au volant.

Pendant tout le voyage, elle ne me parle pas, jouant certainement les dures devant ses hommes. Je ne cherche pas à lui parler. Je joue son jeu pour ne pas la mettre dans l'embarras.

*****

"Et voilà ta nouvelle chambre" me dit-elle en entrant dans une nouvelle pièce du gros bunker dans lequel on s'installe.

Elle est plus petite que l'autre, avec des murs blancs, toujours, pas de fenêtre et une lampe moins forte.

"Désolée" dit-elle en grimaçant. "Ce n'est pas du luxe mais c'est la meilleure pièce que j'ai pu te trouver et elle est juste à côté de la mienne"

Je souris.

"C'est déjà mieux que dehors, sous un pont avec les risques de se prendre une balle"

Elle pose mon sac sur la couchette.

"Tu as même un petit lavabo et une toilette privée"

"Alors c'est du grand luxe"

Je m'assoie sur la couchette. Elle s'installe à mes côtés tout en sortant de sa poche un carnet. Elle ouvre une page et je découvre un magnifique petit dessin au crayon. Je m'approche de plus prêt et découvre quelques éléments connus.

Elle me tend la feuille pour que j'observe mieux.

"Je n'ai peut-être pas bien fait tous les détails mais voici ce que j'ai pu voir à la première adresse que tu m'as donné"

Je reconnais parfaitement ma maison. Il en manque une partie mais le principal est encore debout. Elle prend un ton très sérieux maintenant pour me parler.

"J'ai observé les alentours. Il y a un groupe de soldats installés ici. Alors je suis allée demander aux voisins pour savoir où était ta famille. Une dame m'a dit que les soldats les ont emmenés mais personne ne sait où. Ils ont vu ta mère, ton père, ta sœur et ton petit frère, monter dans une camionnette avec des soldats allemands"

Je hoche la tête, tentant d'encaisser ce que je venais d'entendre. Selon ce qu'elle m'avait déjà dit des kidnappings des allemands, ça n'envisageait rien de beau.

Elle tourne la page et me montre un second dessin, une ruine.

"C'est l'autre adresse que tu m'as donné. J'ai eu beaucoup de mal à trouver la maison car toutes étaient dans cet état là. Mes hommes disent qu'il n'y avait plus personne dans ces maisons quand elles ont été bombardées"

Ouf. Ma meilleure amie n'était pas morte sous les décombres d'une bombe mais où est-elle passée alors ?

"Alors je suis allée me renseigner sur cette famille dans les archives de la ville et j'ai su qu'ils étaient juifs"

Elle me regarde dans les yeux.

"Comme toi d'ailleurs"

"Oui, pourquoi ? Ca pose un problème ?"

"Pour moi non, pour eux visiblement, oui. Nous avons appris que la plupart des familles enlevées par les allemands étaient juives"

"Alors ils ont été enlevés aussi, comme ma famille"

C'était une affirmation et pas une question. Ca ne pouvait être que ça. En moi, j'espérais que le fait qu'ils aient été enlevés voulait dire qu'ils n'étaient pas morts.

Il y a un long silence. Elle devait certainement me laisser digérer le fait que ma famille et celle de ma meilleure amie avaient disparu et que je me retrouvais, seule, ici. Mais dans ma tête, ils avaient juste disparu et on allait les retrouver vivants à la fin de cette guerre.

"Tu dessines bien" j'interviens pour couper le silence pesant.

"Merci, j'ai appris sur le tas. Quand il a fallu commencer à faire des plans d'attaques et qu'il nous fallait des repères bien précis"

Elle me regarde en souriant légèrement.

"Il est temps que tu te reposes et moi aussi d'ailleurs. Ma nuit va être courte. Il ne faut pas traîner demain pour abattre ces allemands"

Elle m'aide à m'allonger.

"Maintenant que je sais bouger, est-ce qu'il y a quelque chose que je peux faire dans le campement ?"

"Te reposer encore"

"Mais…"

"Si tu veux te rendre utile, balade-toi dans le camp et propose ton aide"

"Ok"

Je souris. Elle m'embrasse sur le front.

"Je ne pourrais certainement pas venir au matin mais je serai au rendez-vous demain soir"

"Fais gaffe à toi, dehors"

Elle sort sans rien rajouter. De toute façon, je dis ça à chaque fois qu'elle sort et chaque journée, je les passe avec une boule au ventre, la peur qu'elle ne revienne pas.

Je ferme les yeux et m'endors rapidement, épuisée par notre voyage.

*****

Je me réveille après quelques heures de sommeil. Mon cycle est complètement déréglé depuis qu'il n'arrive plus à se caler avec le cycle des journées extérieures. Plus de soleil pour me dire qu'il est l'heure de se lever. Plus de nuit qui tombe pour me dire qu'il faut dormir. Rien que la petite horloge qu'elle m'a trouvée. Et elle indique 10h30. Certainement le matin sinon elle serait déjà passée me voir.

Je me relève doucement et pivote sur le lit. Je vais me dégourdir les jambes pour me mettre en forme et trouver un réfectoire avec un peu à manger, puis me faire une petite toilette. Quel programme passionnant. J'espère croiser des gens pendant ma promenade, histoire de me renseigner sur les aides que je peux fournir.

A peine je passe la porte de ma "chambre" qu'une dame me tombe dessus.

"Je vous attendais mademoiselle"

Etrange. Elle me demande de la suivre. J'obéis. Elle m'emmène dans une grande salle où on me sert un petit déjeuner. En fait, un bol de lait avec du pain. Elle s'installe en face de moi pendant que je mange. Je me régale.

Une fois la dernière bouchée de pain avalée, elle appelle une petite fille qui vient débarrasser la table. Elle se lève et me demande une nouvelle fois de la suivre. J'ose enfin lui demander pourquoi. Elle me dit simplement qu'elle obéit aux ordres du lieutenant. Elle avait donc encore des surprises pour moi aujourd'hui.

La dame m'emmène dans une petite salle avec une bassine au milieu. Elle fait signe à deux autres femmes qui commencent à jeter des seaux d'eau fumante dans la bassine déjà remplie d'eau. La femme m'aide à me déshabiller et m'invite à entrer.

Un bain. Elle m'a prévu un bain. C'est une merveilleuse surprise. J'en rêvais depuis des jours.

Une fois dans l'eau, les trois femmes sortent. Celle qui m'a accompagnée ici me demande de l'appeler quand je désire sortir. J'ai l'impression d'être une princesse qu'on sert. Je pourrais y prendre goût rapidement.

Je ferme les yeux et me détends dans l'eau bien chaude.

*****

Dans l'usine désaffectée où nous étions avant, j'étais cloîtrée dans ma chambre, d'abord à cause de ma blessure puis de l'infirmière qui avait pour ordre de me garder. Les seuls moments de "sorties" étaient lors de mes promenades avec le lieutenant, le soir.

Maintenant que je vais mieux et que l'endroit est plus sécurisé, je profite pour me promener un peu seule. Oh, je ne peux pas sortir du bunker. En fait, je ne sais même pas où est la sortie, mais les couloirs sont longs et les pièces nombreuses.

J'ai appris en parlant avec un soldat, que nous étions dans un vieux bunker, racheté et remis en état quelques années avant la guerre par un ancien soldat de la première guerre, qui avait combattu ici. Peu après ma promenade dans le quartier des civils, j'entre dans ce qui leur sert de réfectoire. Il est bientôt 18h et les repas commencent à être servis. Oh, ce n'est pas du grand luxe, une soupe, quelques pommes de terre et un bout de poulet. Mais j'ai faim.

Je m'installe à une table seule. Mais je suis très vite rejointe par plusieurs personnes. Un jeune soldat me demande s'il peut s'asseoir à côté de moi. Je l'invite avec un sourire. On se met à parler d'où on vient, de ce qu'on aime, ce qu'on déteste, de la guerre. Les autres autour de nous entrent dans la conversation. Je me sens bien, ça fait du bien de revoir des gens, malgré la situation, parler comme si de rien n'était, oublier quelques minutes l'enfer extérieur.

L'homme me dit qu'il est de Bretagne, qu'il vient de rejoindre le groupe lorsqu'il a appris que les allemands avaient réussit à traverser la Belgique. Son père a servi dans l'armée lors de la Première Guerre Mondiale. Il s'est promis de suivre ses traces si les allemands revenaient à la charge.

Après le repas, il me propose d'aller faire une balade. Je regarde l'heure et décline son invitation. Il est bientôt l'heure de mon rendez-vous avec le lieutenant. Il me donne alors rendez-vous le lendemain au petit déjeuner. J'accepte volontiers.

Je me lève, salue les autres puis quitte le réfectoire pour rejoindre ma chambre. Je passe d'abord devant la sienne. La lumière est encore éteinte, je suppose qu'elle n'est pas encore rentrée.

Dans ma "chambre", je m'installe sur le lit, dos contre le mur et j'ouvre un des livres qu'elle m'a prêté et que je n'ai pas encore eu le temps de finir.

*****

Quelques minutes plus tard, on toque à ma porte. Personne ici ne connaît l'endroit où je dors, je suppose donc que c'est ma lieutenant. Oui ma lieutenant dont je ne connais toujours pas le prénom.

Je me lève tout en lui disant d'entrer.

"Bonsoir. Ca va ?" dit-elle en avançant vers moi.

J'ai le droit à un baiser sur la joue.

"Très bien oui. Merci pour le bain. C'était génial"

"De rien. Je sais que tu en mourais d'envie"

"Comment c'était dehors ?"

"Nous sommes un peu en avance sur les allemands. Ca va nous permettre de nous mettre en position et de préparer le terrain. Et toi, ta journée ?"

"J'ai visité les lieux. Où sommes nous exactement ?"

"Un peu avant Paris"

Elle me regarde.

"Tu veux te promener ?"

"Non, j'ai assez marché aujourd'hui, j'avoue être un peu fatiguée"

Elle me sourit et s'installe sur mon lit.

"Alors viens"

Je ne comprends pas tout de suite ce qu'elle veut. Je ne suis pas habituée à tout ça. Elle me prend la main et me tire vers elle. Je m'installe entre ses jambes et elle me fait poser ma tête sur sa poitrine.

"T'es à l'aise là ?"

La position était super confortable, c'est sûr mais si j'étais à l'aise, je ne sais pas. J'étais assez gênée par notre façon de nous tenir. On ne se parle plus. J'essaie de me détendre le plus possible. Elle passe ses bras autour de moi.

"Tout va bien. Zen. C'est juste pour que tu sois bien pour t'endormir"

Après quelques longues minutes, je ferme les yeux doucement, tout en me relaxant. Je ne m'endors pas, j'écoute juste sa respiration. Je sens sa poitrine se soulever au rythme de son souffle. Je sens son cœur battre fort dans mon oreille gauche.

Elle caresse doucement la peau nue de mes bras, me faisant frissonner régulièrement mais m'aidant à me détendre encore plus.

Je finis par m'endormir. Je ne suis plus consciente de rien, sauf de sa main me caressant et le rythme de son cœur.

*****

Je me réveille seule. Je ne sais pas si j'ai rêvé hier soir ou si c'était la réalité. Comment aurait-elle réussi à s'en aller sans que je m'en rende compte.

Elle toque doucement à ma porte puis l'entrouvre.

"Je peux entrer ?"

"Bien sur"

Elle me sourit en venant s'installer sur le lit.

"Bien dormi ?"

"Oui"

"J'ai bien remarqué. Tu t'es endormie comme un grand bébé. Je pouvais te parler, tu n'entendais plus rien. Tu n'as même pas bougé quand je t'ai mise de côté pour me lever"

Alors je n'avais pas rêvé. Je m'étais endormie dans ses bras. Et j'y étais si bien d'ailleurs. Je rougis involontairement.

"Ne sois pas gênée. C'était bien que tu te sois endormie comme ça"

Elle change de sujet en me lançant un sac.

"Je t'ai encore trouvé des livres, je les ais récupéré dans une maison hier et j'ai oublié de te les donner"

"Merci"

"Tu veux que je te ramène ton petit déjeuner ici ?"

"Non, merci. J'ai promis à quelqu'un d'aller manger avec lui"

"Quelqu'un ?"

Elle me regarde en fronçant les sourcils, comme si elle était étonnée que je puisse manger avec quelqu'un.

"Oui, un homme que j'ai rencontré hier au repas du soir. Il voulait qu'on aille promener mais j'ai refusé car je savais que tu allais bientôt rentrer"

Elle fait une petite moue puis fronce encore plus les sourcils.

"Fais gaffe quand même. Ce n'est pas parce que nous sommes en guerre que les hommes ont de meilleures intentions"

Qu'est-ce que c'était cette réflexion ? Etait-elle jalouse ? Mais pourquoi ? Nous sommes proches oui, mais pas ensemble alors pourquoi n'aurais-je pas le droit de rencontrer d'autres personnes ?

"Serais-tu jalouse ?"

Son air énervé change en air étonné.

"Jalouse ? Pourquoi ? Non, je tiens à toi et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur, c'est tout"

C'est tout, ouais.

Elle reste là, sans un mot, à me regarder puis elle se tourne.

"Sois prête pour 18h, j'ai une nouvelle surprise pour toi" me lance-t-elle avant de quitter la pièce sans un au revoir.

La jalousie, c'était la seule façon de justifier son attitude. Aussi jalouse qu'un homme qui voit la femme qu'il aime avec quelqu'un d'autre.

Je décide de partir rejoindre le réfectoire, mon ventre commençant à faire des siennes.

*****

Au réfectoire, je retrouve mon rendez-vous. Mathieu. Il me raconte son histoire, son enfance, les histoires de son père sur la Première Guerre. Il est gentil et souriant. Je ris bien avec lui, c'est agréable de trouver quelqu'un à qui parler. Je veux dire quelqu'un de nouveau bien sur. Ca fait du bien d'écouter les histoires des autres et pouvoir raconter la sienne.

Après notre petit déjeuner, nous allons nous promener dans les couloirs, tout en parlant. Il me dit ce qu'il aime, il me dit qu'il me trouve belle. Je rougis. C'est flatteur.

On s'installe sur un vieux banc au milieu d'une cour souterraine tout en continuant à parler de nos familles.

Après de longues minutes à rire, le lieutenant entre en furie dans la salle. Elle le regarde puis dévisage mon interlocuteur.

"Je t'ai cherché partout" me dit-elle simplement avant de partir dans le couloir.

Je sens qu'elle est énervée. Je m'excuse auprès de Mathieu et je vais la rejoindre.

"Je ne savais pas que tu allais rentrer si tôt"

"Je passais par la base et je voulais venir voir si tu allais bien"

Elle n'a pas sa voix habituelle, elle a la même voix que ce matin. Encore cette stupide jalousie. Mais pourquoi réagit-elle comme ça ?

"Tu venais me voir ou voir avec qui j'étais et si je ne faisais pas de bêtises avec lui ?"

"De quoi tu parles ?"

"De ta jalousie depuis que tu sais que je devais déjeuner avec un jeune homme"

"Je ne suis pas jalouse"

Elle l'avait criée, cette phrase, presque hurlée même. Si fort que d'autres se sont retournés vers nous. Elle leur lance un regard noir puis se retourne vers moi. Elle pose son index sur ma poitrine.

"Ecoute-moi bien. Je t'interdis de dire des choses comme ça, ok ?"

Je repousse son doigt et le garde en main.

"Je continuerai à le dire si c'est la vérité"

Je la regarde dans les yeux, sans faiblir.

Elle finit par fermer les yeux et soupirer.

"Je dois y retourner. Fais gaffe à toi. Je reviendrai ce soir"

Elle s'en va, sans me laisser répondre.

Je retourne auprès de Mathieu qui me pose des questions sur ce que me voulait le lieutenant. Je suis obligée de lui mentir en disant qu'elle voulait simplement me demander un service. Ca me donne une excuse pour partir. J'ai besoin de réfléchir. Seule.

*****

On toque doucement à ma porte. Je regarde l'heure. 18h. Pile à l'heure.

"Oui"

Elle entre doucement dans la pièce en baissant la tête.

"Je suis désolée"

C'est la première fois que je la sens si faible face à quelqu'un. Elle est très loin de l'image de dure, si sûre d'elle, qu'elle donne depuis que je la connais. Je ne peux pas tenir tête. Je souris. Elle ne le voit pas alors, j'enchaîne pour lui prouver que c'est une histoire résolue.

"Tu rentres tôt"

Elle relève la tête et me voit sourire. Je pense qu'elle a compris parce qu'elle s'avance doucement vers moi.

"Oui. Mais je ressors… Avec toi"

Je la regarde, curieuse.

"J'ai trouvé un endroit magnifique. Je voulais te le montrer"

Je prends mes affaires.

"Allons-y alors"

Elle m'entraîne dans les couloirs puis vers une sortie que je ne connaissais pas. Elle salue le garde et nous voici à l'extérieur.

Nous sommes dans une petite forêt. Elle m'entraîne vers des ruines sur une colline, certainement un ancien château ou une maison isolée.

On traverse quelques murs en ruine avant d'arriver dans une sorte de pièce presque intacte à part une partie d'un mur affaissé sur le milieu.

De là, une vue impressionnante sur un village de campagne. J'aperçois des fermes, un clocher, des champs à perte de vue, vide. On aurait dit une carte postale mais en couleur.

Elle sort de son sac à dos une couverture qu'elle installe au sol. Je m'installe près d'elle.

"J'ai découvert cet endroit ce matin. Je voulais absolument partager ça avec toi"

"C'est magnifique oui"

Nous restons un moment sans parler, à contempler l'horizon et le paysage.

"Tu sais que… je ne connais même pas ton prénom" dis-je d'un coup.

Elle sursaute, ne s'attendant pas à ce que je parle, ni à la question. Elle attend un moment avant de répondre.

"Lucie"

Je souris. C'est un prénom magnifique qui lui allait très bien.

"Moi c'est Sarah"

"C'est beau Sarah, comme prénom"

Je rougis. On reste à regarder le paysage, à nouveau sans parole. Pas besoin de parler, la scène suffit à elle-même. A l'horizon, le soleil descend doucement. Ici, pas de tirs, pas de cris, pas de guerre. C'est comme si tout ça avait été un cauchemar et que les allemands n'étaient pas là.

On regarde le soleil se coucher. Je sens sa main se rapprocher de la mienne, me frôler la peau.

"Tu avais raison" me dit-elle d'un coup.

"Pardon ?"

"Je suis jalouse"

Elle tourne son beau visage vers le mien. Je la regarde, sans trop savoir que faire ou que répondre.

"Je voudrais te garder rien que pour moi. J'avais peur que tu trouves plus intéressant que moi au campement"

Je ne sais toujours pas quoi répondre, je continue juste à la regarder.

"Tu l'aimes bien ? Tu le trouves beau ?"

Je devine qu'elle parle de Mathieu. Je lis dans ses yeux de la peine. Elle a peur de la réponse.

Sans trop savoir pourquoi, je réponds non.

Elle sourit légèrement, comme soulagée.

"Il est sympa, beau mais je ne craque pas sur lui, si c'est ce que tu veux savoir"

Elle jette un coup d'œil au soleil, quasiment couché maintenant, le noir remplissant de plus en plus les ruines, leur donnant un côté mystérieux. Elle semble satisfaite, plus souriante et plus détendue qu'il y a quelques minutes. Voilà ce qui la pesait alors. J'avais raison.

Elle se lève.

"Il va vite faire complètement noir. On doit rentrer"

Elle tend sa main pour m'aider. Elle me tire vers elle. Nos visages sont à quelques centimètres. Nous nous regardons, intensément. Sans trop réfléchir, elle avance ses lèvres vers les miennes. Je fais de même, poussée par je ne sais quoi de fort.

Mon cœur bat très fort pendant que nos lèvres se goûtent mutuellement. C'est doux, c'est agréable, c'est mystérieux, c'est magique, comme cet endroit. Je n'avais jamais embrassé de femmes, que des hommes, et je dois dire que la différence est de taille. A ce moment là, je ne sais pas si je l'aime, si je pourrais recommencer à l'embrasser, elle ou une autre, mais je sais que c'est tellement bon.

On s'écarte doucement avec un petit sourire.

"Ca ne doit pas se savoir" me dit-elle en se baissant pour ramasser la couverture.

"Evidemment" je réponds, sachant très bien ce que les gens de notre époque pensent de l'homosexualité.

Oh, ce n'est pas nouveau, ça existe depuis bien longtemps et il y en a partout, mais on ne les voit pas. Ca ne doit pas se savoir. Ca fait partie des choses qu'on garde secrètes dans notre société.

Elle me tient la main pour me guider vers le campement. On voit à peine le chemin, mais elle semble le connaître. Aux portes du bunker, elle ramasse une rose sauvage. Elle me la tend.

"En souvenir de ce qu'il s'est passé là haut"

On rentre, elle me conduit en silence à ma chambre avant de partir de son côté.

*****

Lendemain matin, je me réveille en sursaut. Nous sommes le 17 juin, jour de l'anniversaire de mon frère. Où est-il ?

Il y a de l'agitation dans les couloirs. C'est ça qui m'a réveillé. J'ai entendu des cris, des pleurs. Pitié que ce ne soit pas les allemands, entrés dans notre campement ou dans le village où nous sommes. Je me suis vite habillée avant de courir dans le couloir rejoindre les autres.

Il n'y a pas de tirs, ils ne sont pas à l'intérieur. Je rencontre une dame que j'ai eu le temps de connaître pendant mes promenades solitaires.

"Que se passe-t-il ? Ils sont là ?"

"Qui ?" me demande-t-elle, ne comprenant pas ce que je voulais dire.

"Les allemands"

"Non"

"Qu'est-ce qu'il se passe alors ?"

Elle ne répond pas et se remet à pleurer comme la plupart des gens autour de moi. Je sens une main sur mon bras. C'est elle. Le lieutenant. Ou plutôt Lucie.

Je la regarde, inquiète. Elle m'entraîne à part.

"Quelqu'un peut me dire ce qu'il se passe ici ?" dis-je en m'énervant un peu.

"Pétain vient de demander l'armistice. Nous allons passer de l'autre côté. Nous allons devenir allemands"

Je baisse la tête, me remémorant les récits de mes parents et mes grands-parents à propos des conflits allemands-français pour notre région et de la situation des habitants pendant les périodes d'occupations allemandes. Mon grand-père a été amené par les allemands dans leur pays pour le faire travailler. Il est mort là-bas, loin de sa famille.

"Si nous devons nous rendre, ils vont t'emmener avec les autres juifs" me dit-elle pour casser le silence.

"Je ne veux pas"

"Moi non plus. Ils ne t'auront pas, je te cacherai"

"C'est prendre des risques pour toi aussi. S'ils me trouvent avec toi, ils te tueront aussi"

Je regarde autour de nous. Nous sommes seules dans la cuisine du bunker. Je me blottis contre elle. D'abord réticence, elle finit par enrouler ses bras autour de moi. Je me sens bien là, je me sens protégée.

On passe la journée ensemble, dans ma chambre, à parler de ce qu'il faut faire. Au soir, elle me quitte pour une réunion. Pendant son absence, je m'allonge sur mon lit en pensant à ce qu'il s'était passé depuis hier soir. Je n'ai pas envie de la quitter. Je suis si bien avec elle.

Elle revient tard, juste le temps de me dire bonne nuit.

"Il y a une réunion avec tout le monde demain matin au réfectoire pour parler de ce qu'il va se passer"

"J'y serais" je lui réponds.

Elle m'embrasse timidement sur la joue avant de fuir comme une adolescente qui a l'impression d'avoir fait une bêtise.

Je ris tout en me couchant. J'ai du mal à trouver le sommeil mais je finis par m'endormir à cause de la fatigue.

*****

Le lendemain, comme prévu, je suis au réfectoire de bonne heure. Je profite qu'il n'y ait pas tout le monde pour grignoter un morceau de pain.

Quelques minutes plus tard, tout le monde est réuni et Lucie entre dans la pièce avec d'autres hauts gradés en uniforme.

"Mesdames, Messieurs, l'heure est grave" dit-elle en prenant la parole.

Elle me cherche des yeux et je la sens sourire quand elle me trouve.

"Comme vous savez tous, le général Pétain a demandé l'armistice à l'ennemi. Dans quelques jours, le traité sera signé. Il nous faut agir vite, prendre des décisions sur notre avenir. Qu'allons-nous faire maintenant ? Allons-nous baisser les bras, nous rendre à l'ennemi, fuir, nous cacher ou nous rebeller ?"

Des gens discutent entre eux, comme pour demander leurs avis sur la question. Elle attend, paisiblement, les réponses, les solutions, les questions des autres.

"Si nous voulons résister, nous allons devoir employer les grands moyens, nous allons devoir être plus fort encore que maintenant"

Des gens pleurent en gémissant à leur voisin qu'ils ne veulent pas devenir allemand. J'ai l'impression que c'est la fin du monde pour eux, qu'ils préfèreraient mourir maintenant. Ils ne semblent pas vouloir de solution, ils ne veulent pas tomber aux mains de l'ennemi mais sont-ils encore prêts à se battre ?

Le lieutenant s'apprête de nouveau à prendre la parole quand un soldat entre dans la pièce.

"Lieutenant" dit-il en la saluant "Nous captons un message radio en français venant de Londres qui demande la résistance. Vous devriez venir écouter ça" continue-t-il dans son oreille.

Elle lève la tête vers moi et me fait signe de la suivre, je ne sais pas pourquoi. Je sors discrètement pour la retrouver dans le couloir.

"Suis-moi" me dit-elle simplement, sans plus de précision.

On entre dans une pièce avec une radio et des émetteurs. Elle fait signe au gars devant la radio.

"Ca a été diffusé il y a quelques minutes. Nous avons enregistré une partie"

Il met l'appareil en marche.

"L'honneur, le bon sens, l'intérêt supérieur de la patrie, commandent à tous les français libres de continuer le combat là où ils seront et comme ils pourront. Il est, par conséquent, nécessaire de grouper, partout où cela se peut, une force française aussi grande que possible. Tout ce qui peut être réuni, en fait d'éléments militaires français et de capacité française de production d'armement, doit être organisé partout où il y en a. Moi, Général De Gaulle, j'entreprends ici, en Angleterre, cette tache nationale. J'invite tous les militaires français, les armées de terre, de mer et de l'air. J'invite les ingénieurs et les ouvriers français spécialistes de l'armement, qui se trouvent en territoire britannique ou qui pourraient y parvenir, à se réunir à moi. J'invite les chefs, les soldats, les marins, les aviateurs et les forces françaises de terre, de mer, de l'air, où qu'ils se trouvent actuellement, à se mettre en rapport avec moi. J'invite tous les français qui veulent rester libre, à m'écouter et à me suivre. Vive la France, libre dans l'honneur et dans l'indépendance." (*Transcription d'un extrait audio du véritable discours de De Gaulle à Londres, le 18 juin 1940*)

Il éteint la bande. Je vois Lucie sourire légèrement, le regard dans le vide.

"Alors, nous allons continuer à nous battre" dit-elle en murmurant.

Elle se retourne vers moi pour me lancer un regard plein d'espoir puis se tourne vers l'homme.

"Contactez la base de Normandie et demandez-leur de transmettre au Général De Gaulle où nous sommes et lui dire que nous sommes avec lui" dit-elle avec son ton supérieur.

"Tout de suite Lieutenant"

L'homme s'installe devant sa radio et commence son travail. Lucie se tourne vers moi.

"Allons prévenir les autres"

Dans la salle, c'est le bordel total. Les gens pleurent, gueulent, se battent presque.

Lucie entre dans la pièce, moi derrière, et tape un coup sur une table pour demander le silence. En la voyant, tout le monde se tait immédiatement.

"Nous venons de capter un appel du Général De Gaulle, de Londres. Il nous demande de résister et de continuer le combat"

Elle se tourne vers les soldats près d'elle.

"J'ai déjà demandé à ce qu'on prévienne Londres pour dire qu'on était de la partie"

Dans la salle, des applaudissements, des soupirs de soulagement, des cris d'acclamations, des larmes de joie.

Visiblement, ces gens avaient peur de la guerre mais certainement encore plus peur de devenir allemand.

Ils ont continué à parler stratégies, de défense et d'attaque. Moi, je n'écoutais plus vraiment, j'étais comme éblouie par le charisme de Lucie.

Mais une idée me hante. Continuer la guerre en étant Résistants, ça voulait dire plus de combats, plus de peurs, plus de morts.

*****

Ca fait deux semaines maintenant que l'appel du Général De Gaulle a été lancé. Deux semaines où les soldats partent tous les jours. Deux semaines que certains reviennent en mauvais état ou pire, pas du tout.

C'est la peur au ventre que j'attends maintenant, tous les jours, le retour du Lieutenant Bayard et de ses troupes.

Nous n'avons quasiment plus le temps de nous voir. Sa mission de sauvetage de la France lui prend tout son temps. Mais elle vient quand même, tous les matins, tous les soirs. Parfois, elle passe la nuit près de moi. Et chaque jour, je la serre contre moi, comme si c'était la dernière fois que je la voyais.

Ce soir, elle s'est encore endormie dans mon lit, en me racontant sa journée. Moi, je ne pouvais pas dormir. Je ne pouvais pas détacher mon regard d'elle. Je détaillais les traits de son visage. Je détaillais les lignes de son corps à demi nu. Elle sourit en dormant, c'est marrant.

Après quelques heures à la contempler, je baille et finis par me décider à poser ma tête sur son épaule.

Mais c'était sans compter les cauchemars. Encore une fois, je me réveille en sursaut après l'avoir découverte morte. Mon cœur bat à fond. Je mets quelques minutes à réagir et à la voir, encore allongée près de moi, toujours souriante et endormie.

Je l'embrasse doucement, retrouvant le goût léger de ses lèvres. Elle gémit mais ne se réveille pas. Je sens son souffle, je sens son cœur. Elle est en vie. J'essaye de me rendormir mais rien à faire.

Le clairon du bunker finit par résonner dans les couloirs, réveillant ma belle Lieutenant.

"Bonjour"

"Bonjour" je lui réponds en souriant.

"Bien dormi ?"

"Oui"

Je ne voulais pas l'inquiéter en lui parlant du cauchemar. Il ne fallait pas qu'elle sache ma peur. Ca risquerait de l'affecter et elle doit se concentrer.

Elle finit par se lever et remettre son pantalon et ses chaussures.

"Je dors si bien quand je suis près de toi" me lance-t-elle tout en bouclant sa ceinture.

Je souris, contente de lui procurer un peu de bonheur dans cette guerre.

Elle m'embrasse sur le front et enfile sa veste.

"On se voit ce soir. Fais gaffe à toi"

"Toi aussi"

Elle sort, me laissant seule avec mes pensées et mes peurs.

*****

Je passe ma journée dans mon lit, dormant par alternance, tentant en vain de récupérer un peu le sommeil que j'ai perdu cette nuit. Mais chaque fois, les images de sa mort reviennent, comme si elles voulaient me laisser un message.

En réalisant cela, me voilà incapable de me rendormir. Je décide d'aller faire un tour avant le repas du soir.

Mais en voulant ouvrir la porte, je tombe nez à nez avec Lucie et son grand sourire.

"Déjà là ?"

"Je repars si tu veux"

Je me pousse pour la laisser entrer.

"Non, je ne t'attendais pas de si tôt, c'est pour cela que je suis étonnée"

"Mes hommes et moi, nous devons partir en mission demain très tôt et pour quelques jours. Nous devons nous rendre dans un village plus au nord pour combattre une troupe allemande cachée là-bas"

"Oh !"

"Je ne peux pas rester longtemps ce soir, je dois me lever très tôt pour partir"

Mon monde s'écroule. J'ai pris l'habitude de la voir deux fois par jour et j'aimais cette présence, cette relation que nous avions développée pendant les quelques heures que nous avions rien que pour nous. Et voilà qu'elle doit partir quelques jours, juste au moment où mes cauchemars s'intensifient.

Mais je me fais une raison. C'est la meilleure qu'ils ont ici et c'est sa mission, sauver la France et vaincre les allemands et les italiens, qui ont rejoint les allemands depuis quelques semaines.

"Ok"

C'est tout ce que je sais lui dire pour le moment. J'ai peur. Elle tente de me rassurer comme elle peut en me disant que tout irait bien et que même s'il lui arrivait quelque chose, elle serait toujours dans mon cœur parce que ce qu'elle venait de vivre avec moi depuis notre rencontre lui avait donné des ailes et qu'elle était un ange maintenant, grâce à moi.

J'ai versé une larme à ces belles paroles, elle m'a serrée contre elle.

"Dors ici ce soir, s'il te plait"

"Je ne peux pas, je dois partir dans la nuit, je dois me reposer au maximum pour cette mission"

Je fais une petite moue et ça la fait rire.

"Tu restes au moins un peu, pour manger"

Elle grimace et je comprends que ça veut dire non.

"Mais ne t'inquiète pas, cette guerre finie, on n'aura tout notre temps pour être ensemble"

Je ne peux m'empêcher de sourire à cette idée. Vivement la fin de cette guerre.

Elle me quitte sur un dernier long baiser en me promettant de venir me voir dès son retour. En attendant, j'avais pour mission de l'attendre et de ne surtout pas sortir me faire tuer dehors.

"Toi non plus, t'as pas intérêt à te faire tuer" je lui chuchote à l'oreille avant de la laisser partir.

Elle ferme la porte et je me retrouve seule. Je fixe l'endroit où elle était, quelques secondes plus tôt. J'espère que tout se passera bien.

Je réalise que je n'ai plus faim. Je m'allonge sur ma couchette, fixant le plafond.

*****

Trois jours. Ca fait trois jours qu'elle est partie à cette mission. Trois jours et toujours aucune nouvelle. Il fallait quelques heures pour arriver à ce village. Ca faisait donc 3 jours qu'ils étaient là-bas.

Ma peur grandissait à chaque minute de son absence. Plusieurs fois, je me suis surprise à sursauter et sourire en entendant du bruit dans le couloir, près de ma porte. Chaque fois, je pensais qu'elle me revenait et chaque fois, ce n'était qu'un passant ou quelqu'un venant voir comment j'allais.

Je ne suis pas sortie de cette pièce depuis son départ, voulant être là pour son retour, pour ne pas qu'elle ait besoin de me chercher partout.

Le premier jour, j'ai refusé de sortir pour manger. Le second jour, Mathieu est venu m'apporter un plateau repas, me disant que je devais manger. Il ne comprenait pas. Et je ne pouvais pas lui expliquer. Je ne devais pas dévoiler notre secret. Alors il s'imaginait juste que j'étais malade et que je n'avais pas la force de quitter ma chambre. Il m'apportait mes repas, me tenant compagnie quelques heures par jour, le temps que je finisse mon plateau. Il m'a même fait venir l'infirmière du campement.

Il était adorable. Mais je n'avais de pensées que pour Lucie.

Mes cauchemars s'intensifiaient toutes les nuits et même les journées, lorsque je parvenais à m'endormir pour récupérer les heures manquées de la nuit. Je passais mes journées et mes nuits à m'endormir quelques minutes pour finir par être éveillée par le même cauchemar : la mort de Lucie.

Quatrième jour de sa mission. Quatre jours sans elle. Je me fais réveiller par des bruits lourds dans le couloir. Comme d'habitude, je pense que c'est elle. J'ouvre la porte et tombe sur un groupe de militaires, à moitié en vie, blessés, meurtris, ensanglantés, sales.

Un homme baisse la tête pour cacher ses larmes. Je le reconnais, il était aux côtés de Lucie aux réunions. Je les suis vers l'infirmerie et profite d'un moment seul avec lui.

"Où est le Lieutenant Bayard ?"

Il me regarde. Ses yeux sont tristes et étonnés de ma question.

"Vous êtes Sarah, la jeune femme qu'elle protège ?"

"Oui"

Je ne comprenais pas comment il savait et pourquoi il savait.

"Elle m'a parlé de vous pendant le trajet vers le village. Elle m'a demandé de vous protéger s'il lui arrivait quelque chose"

Mon cœur manque de s'arrêter. Elle était avec lui. Il est là, devant moi, et pas elle. Peut-être m'attend-elle dans ma chambre. Je n'aurai pas du sortir.

"Où est-elle ?"

Il baisse la tête.

"Je suis désolé. Elle… Elle n'est pas rentrée avec nous"

Je ne comprends pas tout ce qu'il veut me dire. Il pose sa main sur mon bras et m'invite à m'asseoir.

"Nous sommes tombés dans une embuscade. Elle a pris quelques hommes pour partir en avant et nous sortir de là. Après quelques heures à attendre son signal, nous sommes allés à leur recherche. Nous avons trouvé ses hommes, morts"

"Et elle ?"

"Elle n'était pas là. Nous n'avons pas retrouvé son corps"

"Elle est sûrement en vie et vous l'avez laissé là-bas"

"Nous avons fait le tour pendant des heures, appelant au risque de nous faire repérer par l'ennemi. Aucune trace d'elle"

Il baisse la tête. Mes larmes coulent. Mes cauchemars deviennent réalité.

Je hurle ma peine en me précipitant vers ma chambre.

Morte, elle était morte. Elle avait certainement été tuée par l'ennemi. Elle m'avait laissé seule.

*****

30 Avril 1945. La nouvelle est tombée ce matin. Hitler s'est suicidé alors que les troupes alliées et la Résistance française sont aux abords de Berlin.

La France est libre depuis presque un an mais nous vivons toujours dans la peur. Je crois que cette peur aura du mal à s'atténuer.

Pendant toute la guerre, j'ai été ballotté d'un bunker à l'autre, d'un campement à un autre, sous la protection du Lieutenant Balthazar, respectant ainsi sa promesse au Lieutenant Bayard.

Nous sommes partis du campement le lendemain de sa disparition. Je n'aime pas parler de sa mort, parce que nous n'avons jamais retrouvé son corps. Au fond de moi, j'avais un infime espoir qu'elle soit en vie, cachée quelque part. Mais plus les mois et les années passaient et plus cet espoir disparaissait, me disant qu'elle serait revenue si elle était encore en vie. Mais ça reste une disparition tant que je n'aurais pas la preuve de sa mort devant mes yeux.

Quand j'ai appris la mort de Hitler ce matin, je me suis sentie libre, pour la première fois depuis des années. Son armée ne serait plus aussi forte sans son dirigeant.

Puis, sans réfléchir, j'ai demandé à Mathieu de me ramener au village où nous nous sommes rencontrés. Comme il pensait que c'était pour lui et moi étant donné notre rapprochement amical, il a accepté sans hésitation.

On a traversé des centaines de villages, certains encore en ruines, d'autres en pleines reconstructions.

Arrivés sur place, je descends de la voiture en lui demandant de m'attendre ici. Il ne comprend pas trop pourquoi mais il reste. De loin, j'aperçois la maison en ruine sur la colline. Je souris et commence à marcher.

J'arrive rapidement en haut de la colline, non sans avoir oublié de passer près du buisson aux roses sauvages.

L'endroit n'a pas changé. Le paysage est toujours aussi beau. Je sors de ma poche la petite horloge qu'elle m'avait donnée au premier campement. Il est tard et le soleil commence à descendre à l'horizon.

Je le regarde, appréciant le moment puis dépose la rose que j'avais cueilli sur une pierre du mur devant moi.

"En souvenir de ce qu'il s'est passé ici" dis-je à voix haute en posant la rose.

J'entends un bruit derrière moi. Je me retourne brusquement, essuyant au passage les quelques traces de larmes, pensant que c'était Mathieu et ne voulant pas qu'il me voie ainsi.

Je sursaute. Ce n'est pas Mathieu. C'est elle. Lucie.

"Lucie ?"

Elle ne porte plus ses vêtements militaires que j'ai pris l'habitude de voir. Elle porte un pantalon et un tee-shirt blancs.

"Comment ?"

Je m'avance vers elle, la regardant avec un sourire immense.

Le soleil qui s'endormait à l'horizon, envoyait ses derniers rayons éblouissants sur elle.

"Je t'avais bien dit que j'étais devenue un ange grâce à toi et que je serais toujours là"

Je n'osais toujours pas y croire. Est-ce que j'avais une hallucination ? Est-ce qu'elle était vraiment là ?

"Je t'ai cherché longtemps puis je t'ai attendu ici, sachant fermement que tu allais revenir" me dit-elle calmement.

"La guerre est finie, nous avons gagné"

C'est tout ce que je trouvais à lui dire après tout ce temps, peut-être en espérant qu'elle se souvienne encore de sa promesse, de son souhait de rester ensemble après la guerre.

"Je sais, ils m'ont retrouvée dans une cellule d'une prison allemande"

Alors c'est pour ça que nous n'avions jamais retrouvé son corps. Elle n'avait pas été tuée ce jour là mais capturée par les allemands.

"Nous allons enfin pouvoir vivre tranquillement maintenant, ensemble"

Elle s'en est rappelée. Je souris et m'approche d'elle. Elle commence à descendre la colline. Je la suis. Je la suivrais toujours dorénavant.