J'avais fini, de guerre lasse, par céder aux insistances de Mireille et c'est ainsi que, par un beau dimanche de mai, tout baigné de soleil et de senteurs printanières, je l'accompagnai à sa réunion scoute. Je redoutais un peu de me trouver confrontée à un troupeau bêlant d'adolescents boutonneux et de midinettes jacassantes. Certes, la perspective de longues randonnées en forêt, par tous les temps, m'attirait plutôt, ne serait-ce que comme alternative à ma vie routinière de citadine endurcie. Mais ma nature quelque peu farouche me portait à redouter les groupes, si restreints puissent-ils être.
Le local se trouvait au fond d'une arrière-cour au sol inégal, moitié pavés déchaussés, moitié terre battue, le tout envahi par une végétation rachitique et rebelle. Mireille me fit franchir la petite porte du local et nous nous retrouvâmes dans une salle basse, assez vaste, dont les murs de brique, recouverts de trophées en tous genres et tapissés de nombreux posters évoquant la nature sous toutes ses formes, faisait un peu penser à un repaire de gardes forestiers. Une douzaine de garçons et de filles était juchée sur d'étroits tabourets plus ou moins alignés le long des murs et formant un demi-cercle approximatif autour de celui qui, manifestement, remplissait les fonctions de chef de troupe. Pour avoir vécu déjà plusieurs situations analogues, la convergence des regards qui se produisit à cet instant ne me surprit pas outre mesure. Je m'interdis de fixer qui que ce fût dans les yeux, me contentant, pour l'heure, de laisser errer mes regards un peu partout sur les murs bariolés du local. Je devinais bien, et même je pouvais sentir, ce qui chargeait tous ces regards, c'était à chaque fois le même scénario ! Je me laissai pénétrer par ces bouffées de désir que dirigeaient vers mon corps, pourtant peu exposé, la plupart de ces adolescents à peine pubères ; je laissai ruisseler sur ma poitrine et sur mes cuisses ces regards furtifs et pointus qui fusaient de-ci de-là ; je laissai fondre sur ma silhouette ces traits acérés que la plupart des filles m'avaient aussitôt décochés, alertées par un instinct d'auto défense qui ne leur fit pas faux bond. Bien qu'un peu intimidée, je me surpris à prendre à cette singulière entrée en matière un plaisir trouble.
Lorsque Mireille et moi avions pénétré dans la salle, le chef de troupe, qui nous tournait le dos, se retourna et nous accueillit d'un large sourire. Il avait été prévenu de mon arrivée et ne fut donc guère surpris de me voir. C'était assurément un beau garçon ! Grand, bien bâti, l'air franc et ouvert, son visage régulier, légèrement carré, encore tout baigné d'enfance, trahissait une intelligence vive et un esprit d'observation aigu. L'expression volontaire et insistante de son regard soulignait cette première impression. Il avait de beaux yeux, d'un bleu profond, assez pâles autour de la pupille et qui se chargeaient de tons plus foncés à mesure qu'ils s'approchaient de la périphérie. Une abondante chevelure blonde frisée couronnait cette belle tête qui irradiait d'une indéniable autorité naturelle.
Je me sentis subjuguée par ce beau garçon, presque un homme déjà, et qui me souriait avec une franchise et une droiture qui me bouleversèrent bien plus que je n'étais prête à l'admettre. À coup sûr, celui-là ne ferait pas preuve de l'indécision d'un Benoît ! Les présentations furent vite faites de même que les formalités nécessaires à mon enrôlement dans la troupe.
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Les semaines qui suivirent me virent participer fidèlement aux réunions dominicales d'une troupe au sein de laquelle je ne tardai pas à me faire accepter pour des raisons certes diverses. Les garçons, à l'évidence, cherchaient à me plaire dans l'espoir à peine voilé de s'attirer mes bonnes grâces, voire mes faveurs. Je me gardai bien de me montrer hautaine - ce qui n'est d'ailleurs pas dans ma nature - tout en maintenant une distance de bon aloi, en parfaite conformité avec l'esprit de camaraderie censé gérer les relations au sein de notre petite communauté. Volontiers rieuse, n'ayant pas à me forcer pour me mettre à l'écoute de l'un ou de l'autre, je m'étais fait là de véritables copains. Si elle était parfois un peu empruntée, leur résignation n'en prenait pas moins des allures franches, voire chaleureuses. Du côté des filles, les choses étaient un peu moins simples. Nelly, une brunette énergique et plutôt râblée, grande sportive et assez 'garçon manqué', ne manquait pas de me lancer à tout propos de noirs regards, tout comme Yannick, une petite boulotte sans cesse en train de râler à propos de tout et de rien. Quant aux autres filles, les rapports s'étaient assez vite normalisés pour s'aligner, grosso modo, sur le comportement des garçons ; tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ouais !… Je ne me doutais pas encore de ce qui m'attendait ! Castor astucieux - tel était le totem de notre chef de troupe - déployait des trésors d'imagination en matière de jeux de pistes, exercices d'orientation avec ou sans boussole, reconnaissance des différentes essences végétales, etc. L'examen d'une simple feuille devait nous permettre d'identifier à coup sûr l'arbre porteur. Comme nous avions ri le jour où la petite Chloé, une ravissante petite rousse au nez mutin nous avait alertés, affolée, car elle avait cru voir un hibou malade juché sur un grand chêne à l'orée du bois. Castor lui avait expliqué que l'animal ne vomissait nullement, mais régurgitait tout simplement, comme la plupart des prédateurs, les os, poils, becs et autres parties du corps de ses victimes que son organisme n'était pas disposé à digérer.
Je me rendis bientôt compte que mon assiduité à pratiquer le scoutisme n'avait pas pour seul fondement l'intérêt - bien réel au demeurant - que je portais aux choses de la nature. Oh ! mais c'est qu'il commençait à hanter mes rêves ce beau garçon, ce 'castor' que j'aurais préféré tellement moins astucieux et un peu plus sensible à mes attraits. Il n'était que trop évident que toutes les filles étaient sous le charme. La qualité du silence lorsqu'il parlait en termes passionnés et précis de l'un ou l'autre aspect caché de la vie en forêt ; la fixité des regards qui lui étaient décernés en ces moments magiques en disait assez sur l'admiration, voire la dévotion dont il était l'objet. Ce n'était pas de gaieté de cœur que je m'étais résignée à ne voir en ce beau garçon au regard limpide qu'un franc camarade, un chef de troupe, une scout à l'esprit généreux, un adolescent doué, un amoureux de la nature. Ouais !… c'est de sa nature à lui dont j'étais en train de tomber amoureuse, moi ! J'avais bien tenté, au début, quelques œillades - oh ! bien timides, juste histoire de tâter le terrain - quelques attitudes très légèrement appuyées mettant mes charmes en valeur - si furtivement. Rien n'y fit, et je cessai rapidement ces petits jeux aussi futiles que vains avant de me vexer tout de bon. Pas un regard, pas un signe pas même une vibration qui eût pu me laisser deviner que, sensible à mes charmes, il s'obligeait à se comporter en chef de troupe intègre et responsable. J'en aurais été toute émoustillée et me serais volontiers cantonnée dans le rôle confortable de la belle inaccessible. Eh bien non ma chère ! rien de tout ça ! Je m'étais laissée aller à supposer un moment que, surmontant une attirance qu'il aurait bridée à grand peine, il affichait au vu et au su de tout le monde un comportement strictement neutre alors qu'en réalité le feu couvait sous la cendre. Je l'espérais rêvant de moi, sensible à la douceur et au charme que je lui prodiguais pourtant sans retenue, quoique discrètement. Sotte, imbécile prétentieuse ! Je dus me rendre à l'évidence : je n'inspirais aucune espèce d'attirance à ce beau garçon qui dégageait une puissante virilité et qui répandait autour de lui une aura qui me fascinait. C'est simple, lorsque qu'il prenait la parole au cours de nos réunions, je me sentais frémir. Sa belle voix grave, un peu sourde, lente, presque nonchalante, trahissait une force tranquille qui me subjuguait. Les sonorités chaudes qui sortaient de ce gosier de jeune homme en pleine santé me parcouraient l'échine, me mettaient les sens en émoi. Il devenait indéniable que ce garçon me plaisait de plus en plus, m'attirait, m'avait séduite. Cela devenait limpide : ce que j'attendais de lui, c'était bien plus qu'une franche et simple complicité, c'était du sexe ! Je ne pouvais plus regarder ses beaux yeux bleus sans avoir envie de m'y noyer ; sa bouche, ses lèvres, oh ! comme j'avais envie de les effleurer, de les caresser ; entendre son rire franc et limpide me déchirait le ventre ; ses mains ! ses larges mains toutes couvertes d'un léger duvet blond, je ne pouvais m'empêcher de les imaginer courir sur tout mon corps, je les voyais sur mes fesses, je les voulais sur mes seins, je… je… ooh ! Il fallait absolument que je me reprenne : j'allais tourner folle ! La seule présence de ce garçon me mettait à présent en transes.
Je décidai de m'en ouvrir à Mireille. Elle ne mit pas longtemps à m'avouer qu'elle avait, elle aussi, renoncé à tenter de séduire le bel étalon impavide. Elle ponctua sa phrase d'un soupir qui en disait long sur sa propre déconvenue. Il me parut prudent de ne pas lui révéler à quel point je me sentais prise. Pas de quoi se vanter ! J'allais conclure sur une phrase désabusée et un tantinet ironique lorsqu'elle me lança soudain :
- Et pour 'Belette' - je veux dire la petite Chloé - que comptes-tu faire ?
Mireille affichait soudain un curieux sourire qui ne manqua pas de m'intriguer.
- Euh… Belette ? Je devrais faire quelque chose pour elle, selon toi ?
Mireille éclata de rire. Je me sentis parfaitement idiote. Penaude, je lui demandai :
- M'enfin, quoi ? Dis-moi…
- Mais à quoi tu penses, toi ? rétorqua-t-elle. Et elle ajouta, l'air goguenard : Ne me dis pas que tu n'as rien remarqué !
Son rire reprit de plus belle devant mon air parfaitement ahuri.
- Mais t'es aveugle ou quoi ? Tu m'étonnes là ! Toi si perspicace d'ordinaire… à quoi tu joues ?….
J'étais abasourdie. Je ne pouvais que la questionner :
- Écoute, lui dis-je, non sans une pointe d'agacement, quitte à passer pour une idiote, je t'assure que je ne vois pas, mais alors là, pas du tout…
- Dom ! ouvre les yeux bon Dieu !…
- Quoi ? mais…
Son rire se mua en une moue dépitée. Comme à une gamine prise en faute, elle me confia :
- La petite Chloé, Belette…
- Oui quoi, la p'tite Chloé ? fis-je, franchement agacée.
- Elle est amoureuse de toi, ma belle !
Mireille m'aurait giflée que j'en aurais été moins secouée.
- Tu… tu veux bien répéter ça ! m'entendis-je articuler, la gorge sèche.
- Ma pauvre Dom ! mais redescends donc sur terre ! Elle te mange des yeux à chaque fois que la troupe est réunie. Tu n'as donc rien remarqué ?…
- Euh…
Il y a des moments comme ça dans l'existence où on se sent à côté de la plaque, en dehors du coup… Je réalisai que c'était exactement cela qui était en train de m'arriver. Je me sentis nulle, idiote, inexcusable. Ainsi donc mon attirance pour notre beau chef de troupe avait occulté tout le reste, ceci au point de me rendre aveugle à une réalité qui, selon Mireille, crevait les yeux. Je me promis de faire à l'avenir un usage un peu plus judicieux de ce sens de l'observation que, précisément, on cherchait à développer en nous.
Mais comment avais-je fait pour ne pas m'en apercevoir ? Où avais-je donc eu la tête ? Je ne m'étais pas rendu compte à quel point la petite Chloé - enfin, Belette - pouvait être jolie !
Comme souvent les rousses, elle avait une chevelure superbe : de longs cheveux flamboyants qui, lorsqu'elle ne les disposait pas en chignon ou en queue de cheval, ondoyaient avec grâce sur ses épaules. Oh ! j'avais l'impression de la découvrir là ! de la voir pour la première fois ! mais c'est qu'elle n'était pas simplement jolie, elle était tout simplement belle ! Un visage régulier, adorablement parsemé de petites taches de son, des yeux rieurs, d'un bleu pâle, presque turquoise, de longs cils, un petit nez retroussé tout mignon, un cou bien dessiné, un corps harmonieux, menu, mais bien équilibré… d'ailleurs, à y regarder de plus près, pas si menu que ça ! Une fausse maigre en quelque sorte ! Mais ce qui faisait son charme, c'était son incroyable vivacité, sa joie de vivre, son enthousiasme. Je me rendis compte que ça faisait longtemps déjà que je l'avais rangée, un peu distraitement il est vrai, parmi mes favorites. Son rire ! C'était vrai pourtant que - je m'en rappelais soudain - je m'étais déjà fait la réflexion que son rire avait quelque chose de miraculeux, comme un rayon de soleil qui disperse la pluie, comme une étoile filante un soir d'été, comme un air de flûte qui éclate soudain au milieu d'une symphonie tourmentée. Toujours en mouvement, toujours enjouée, quelle personne attachante ! Et voilà que je la découvrais comme s'il s'agissait d'une nouvelle venue.
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Le dimanche suivant, je me surpris à surveiller discrètement Belette ; je fis en sorte que tout signal de sa part, si discret fût-il, ne puisse désormais m'échapper. Rapidement, il fallut me rendre à l'évidence : Belette, l'adorable petite Chloé, me dévorait du regard à la moindre occasion. Je ne sus trop quelle attitude adopter. Les regards qu'elle m'adressait avaient beau être furtifs, à peine appuyés, ils n'en contenaient pas moins une charge émotionnelle qui me troublait au plus haut point. Et, si je me sentis flattée dans un premier temps, c'est un vif agacement qui, très vite, en dépit de tout le charme que je lui trouvais, prit le relais. Je n'allais tout de même pas me laisser séduire par cette petite souris. Non ! je n'étais pas une lesbienne, une gouine, une dépravée ! Je décidai de l'ignorer ou, plutôt, de la considérer au même titre que n'importe laquelle de nos compagnes. Les œillades goguenardes de Mireille et ses sous-entendus plus ou moins espiègles n'y changeraient rien ! Ma décision était prise : pas de ça Lisette !… ou plutôt, me dis-je en riant in petto : pas de ça Belette ! Non, non, non et non ! Je ne mange pas de ce pain là ! Je ne suis pas comme ça, les filles ne m'attirent pas du tout ! Je suis hétéro, hé-té-ro ! Ah ! si seulement ce maudit Castor pouvait m'adresser le moindre regard qui put contenir, même en miniature, un vague reflet de la langueur qui apparaissait dans le regard de Belette !… Hélas !
Et puis les choses semblèrent se tasser : Belette eut l'air de se résigner, de s'être faite une raison, tout comme moi à l'égard de notre chef de troupe. D'ailleurs, persuadée que les choses en resteraient là, je relâchai mon attention, n'accordant plus à la jolie Chloé qu'une attention des plus sporadique.
C'était sans compter sur l'animal, la bête qui sommeille en chacune de nous, imprévisible, inattendue, sournoise et inflexible dans ses exigences. Nature ! comme tu nous as construites, nous, pauvres êtres si réceptifs, si enclines à succomber à de bien étranges impulsions, et par quels chemins surprenants !
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Ce dimanche-là, il avait fait plus chaud que prévu, c'était au début de l'été, nous avions beaucoup couru dans les sous-bois, beaucoup ri aussi de nos jeux pour lesquels nous nous étions donnés à fond. Avant de prendre le chemin du retour pour le local, en ville, Castor nous invita à nous asseoir en cercle, à peu près au centre d'une clairière, sur de gros troncs d'arbres couchés qui jonchaient le sol, ça et là. Le hasard fit que je me trouve à côté de Belette. Encore toutes essoufflées par nos récents ébats, toutes moites de transpiration, nous étions là, le souffle court, la gorge sèche, à savourer cet instant de repos. Castor prit la parole et je me délectai, comme à l'accoutumée, des chaudes inflexions de sa voix qui me procurait toujours ce même effet ravageur. Il se lança dans une série de commentaires sur nos façons d'agir, de nous débrouiller en situation difficile, sur nos facultés d'observations, encore si souvent prises en défaut, etc. Tout en l'écoutant, nous nous désaltérions en buvant à même nos gourdes, à grandes lampées goulues. Chloé était en train de boire lorsque soudain un effluve insistant, une odeur de transpiration assez piquante parvint à mes narines. Je sus immédiatement que la chose venait de Chloé, de cette petite Belette si proche de moi, que j'entendais respirer, que j'aurais pu toucher à tout moment. Ce n'était certes pas la première fois que je percevais une odeur de transpiration : quoi de plus commun, de plus normal, dans le contexte où nous nous trouvions ? Mais cette odeur avait quelque chose de bien particulier : ce n'était pas simplement les effluves émanant d'un corps qui avait eu chaud et qui créaient, avec le coton ou le lin qui le revêtait, un mélange caractéristique. De plus, il n'était pas certain que l'odeur qui me parvenait ainsi ne provienne que de ses aisselles : une fragrance bien plus prenante se mêlait à l'odeur de ce corps en sueur. Je me surpris à ne pas oser tourner mon regard vers elle, de peur de surprendre… oh ! non, je réalisai soudain qu'il s'agissait là de quelque chose de grave, d'impérieux, qui transcendait la pensée raisonnable, les résolutions strictes, les contraintes sévères que j'avais pu m'imposer. L'odeur lancinante qui me parvenait était, je n'en doutais plus, une odeur de femme !… de femme en chaleur ! Cette découverte me fit presque sursauter. Je me sentis envahie par une sorte de panique viscérale. Une étrange chaleur apparut dans mon ventre et se répandit dans tout mon être. Mais que m'arrivait-il ?
Je le sus immédiatement : je ne pouvais rien ! rien du tout contre ce phénomène étrange en train de m'envahir, de prendre possession de mes sens. Oui, il s'agissait de sexe ! La chose avait beau, sur le moment, m'apparaître comme totalement déplacée, saugrenue, inconvenante, son évidence me sautait au visage et l'empourpra aussitôt. J'avais, assise à côté de moi, un petit bout de femme en chaleur ! Et… et… je m'en trouvais totalement ébranlée. La chose, j'avais beau me raisonner, n'avait rien d'anormal en soi, sans doute Belette, enfin Chloé, avait-elle ses règles et… et… je devais m'en assurer, vérifier s'il s'agissait d'un phénomène naturel et inévitable, qui, simplement, par hasard, venait de se déclencher là. Prenant sur moi, je tournai lentement un regard passablement inquiet vers Belette qui me regardait. Je sus aussitôt qu'elle n'attendait que cela, que l'odeur n'était nullement fortuite, que ce n'était pas ce que je pensais et qui aurait pus me rassurer, mais bien ce que je redoutais au plus profond et qui me mit en panique : il émanait de cet être dont le regard était rivé au mien, dont les prunelles fouillaient mon cœur et mon sexe, une force extraordinaire dont je ne parvins pas à oblitérer le nom : le désir ! Un désir intense, ravageur, tout puissant dans sa muette mais implacable évidence, dans sa discrète mais envahissante réalité. Chloé aurait-elle glissé sa main sous ma jupette que je ne m'en serais pas sentie moins sollicitée sexuellement. Elle était là, la bouche entrouverte, les ailes de nez palpitantes, le souffle court, les joues en feu, le regard suppliant, me mangeant des yeux. J'en eus le souffle coupé et je sentis mon bas-ventre entrer en ébullition. Fort heureusement, toutes et tous écoutaient les propos, passionnants comme à l'ordinaire, de notre chef vénéré et personne ne nous prêtait attention. Chloé n'avait pas baissé les yeux lorsque mon regard avait surpris le sien ; c'était là une première ! Elle avait senti, deviné, su, avec une rare intuition, que j'étais prête ! Ce constat acheva de me bouleverser. J'étais prise, prise au piège ! Emprisonnée par l'être le plus doux qui fut au monde ! Entravée par le regard le plus bienveillant qui se puisse rêver, mais aussi le plus brûlant que j'avais jamais vu. Et quelque chose en moi bascula : je sus, avec une écrasante certitude, que, contrairement à ce dont j'avais pu me persuader, j'étais loin de me montrer insensible aux charmes féminins. Et ce n'était pas même sa beauté, son charme et sa gentillesse naturelles qui m'avaient ainsi happée, mais quelque chose de bien plus profond, qui se situait à un niveau tout proche - je frémis d'avoir à l'admettre - de l'animalité. Débordée, anéantie, secouée, ébranlée, remuée au plus profond, je crus que le sol se dérobait sous moi, que le tronc se mettait à rouler que…
- Ça va Dominique ?…
La voix chaude et tranquille de Castor venait de m'arracher à ma torpeur et, redescendant sur terre, je me ressaisis, tant bien que mal. J'arrivai à bredouiller :
- Oui, oui… euh… je crois que j'ai un peu forcé tout à l'heure… Mais ça va, ça va… merci !
Le rouge de la honte vint se mêler à celui de la confusion et je me sentis déglutir. Je souris stupidement, pour donner le change. Je n'osais plus regarder Chloé : je sentais son regard sur moi, et c'était comme si ses yeux, ses mains, son odeur, son corps entier, son être au plus intime s'étaient glissés en moi et m'habitaient là, complètement, à jamais. J'en frissonnai. J'étais en proie à un total désarroi.
Au prix d'un violent effort de volonté, je parvins à me maîtriser. Les mâchoires serrées à m'en faire grincer les dents, je me contraignis à la plus absolue immobilité. Mais en place des paroles de Castor que je fixais comme s'il fut seul au monde en ce moment, je n'entendais que les battements sourds de mon cœur affolé ; son visage m'apparaissait comme déformé, flou, comme si je le voyais à travers des larmes ! mais oui, c'est ça, j'avais la larme à l'œil ! Ce constat me mit en rage et je sentis mes doigts raidis s'agripper à la surface rugueuse du chêne indifférent qui dormait sous mes fesses en feu. Je réprimai à grand peine un frisson qui se préparait et dont je n'osais définir l'origine. Mes tempes battaient, je me sentais telle une naufragée.
Soudain, tout le monde fut debout. Mue par un de ces automatismes secrets capables de nous mouvoir presque à notre insu, je me retrouvai debout avec les autres en train d'entonner notre hymne favori. Heureuse digression que je mis à profit pour diluer tant soit peu le désordre dont j'étais la proie. Castor eut vers moi un regard où se lisait une certaine perplexité légèrement narquoise, du moins à ce qu'il me sembla ; puis, je m'affairai autour de mon sac à dos et, une fois parée, rejoignis Mireille dont le regard débordait d'une insupportable malice (elle avait du ne rien perdre du spectacle de mon désarroi !) et qui affichait un de ces sourires !… Je fus prise d'une furieuse envie de l'étrangler.
Je parvins à donner le change et, tout au long du chemin, je m'efforçai d'ignorer Belette.