Comme tous les membres de notre troupe, j'attendais avec impatience le camp des grandes vacances : quinze jours en pleine nature, sous tentes, livrés à nous-mêmes, loin des bruits de la ville, des contraintes de la vie scolaire ; libres de nous épanouir sainement dans un environnement plaisant. En réalité, bien plus que ces perspectives certes alléchantes, c'était surtout l'idée de passer une quinzaine de jours dans la proximité de Castor qui me mettait en joie. Le beau et séduisant jeune homme occupait toutes mes pensées… toutes ? Pas tout à fait ! L'exaltante perspective de revoir bientôt le bel adolescent était tempérée par l'idée que j'allais me trouver également confrontée à Belette. J'entretenais à son propos des sentiments à ce point confus que j'avais renoncé à toute tentative d'y voir clair, de trancher dans le vif, de décider quoi que ce soit. En réalité, j'avais purement et simplement oblitéré le " cas Belette ". Et puis, m'étais-je dit, soudain bien résolue, je n'aurai qu'à l'ignorer, voilà tout ! N'avais-je pas été victime d'une bouffée, toute passagère, de déraison, la proie d'un doux et évanescent délire ? Allons ! J'allais me montrer forte et ferme ! Pas de ça, Belette ! Qu'avais-je à redouter après tout ?
En réalité, j'allais vite me rendre compte que les choses seraient loin d'être aussi simples.
X
La veille du départ pour le fameux camp, je venais d'achever de préparer mon sac à dos et étais sur le point d'aller me coucher. Je pénétrai dans le salon pour saluer mes parents, comme à l'accoutumée. Je devais être bien plus préoccupée que je n'étais disposée à l'admettre par le fameux dilemme qui me déchirait, car j'entendis ma mère me dire :
- Ça va, ma chérie ? Tu as l'air toute bizarre ! Quelque chose te tracasse ?…
- Euh !… mais non, m'man, je t'assure ! Je m'efforçais d'afficher un air serein.
- Il y a quelque chose qui te gêne, là ! Tu redoutes de ne pas être la hauteur pour ce camp ?
- Mais, non, mais non !… T'en fais pas, m'man !
- Ou alors c'est quelqu'un qui ne t'aime pas et qui va te mener la vie dure… c'est ça ?…
- Ben, je crois que j'ai un peu d'appréhension, mais c'est pas grave ! Après tout, je n'ai encore jamais fait ça !
Pas trop convaincue, ma mère n'insista pas pourtant.
- Bon, allez, va vite dormir, tu dois te lever tôt demain !
Après leur avoir fait la bise, je passai à la salle de bain, puis me jetai au lit. Le sommeil ne venait pas, je me tournais et me retournais entre mes draps, j'avais sans cesse le visage de Castor, grave ou souriant, exalté ou ironique, qui passait sous mes paupières, comme une nuée de chauves-souris frôlant le plafond d'une grotte. À l'évidence, l'idée de me retrouver dans la proximité de ce garçon me mettait les sens en émoi. Je me retournai une nouvelle fois dans l'espoir de chasser cette image envahissante. Elle se dissipa en effet, mais ce furent alors les beaux yeux pâles de Belette qui se mirent à me fixer avec insistance. Je crus sentir à nouveau cette odeur si troublante qui m'avait jetée dans un émoi incoercible. Je rejetai cette image avec force et, pour mieux la chasser, je m'efforçai de faire réapparaître les traits de Castor. Je me plus à imaginer ses mains fermes sur mon corps, cherchant à me dévêtir, à découvrir ma peau… Des mains caressantes, douces, comme celles de Chloé, si fines, si… Oh ! non, voilà que son image s'imposait à nouveau… Je me sentais à présent parcourue par une foule de mains rapides et furtives, qui m'effleuraient, me parcouraient, s'appesantissaient sur mes seins, s'insinuaient entre mes cuisses… aux doux effleurements des paumes délicates de Belette répondaient les caresses plus fermes des mains de Castor qui investissaient toute la surface de mon corps. J'étais à présent bien excitée, me tortillant sous les draps, mes propres mains me parcourant en tous sens, à toute allure, comme s'il s'agissait de celles de mes délicieux agresseurs. Une langue vint s'insinuer entre mes lèvres… celle de Belette ou celle de Castor ? Je me trémoussai sur mon lit qui émit une grinçante protestation. Je m'affolais, à la fois excitée et effrayée. Quelle bouche mordillait à présent mes aréoles, suçait mes pointes dressées et durcies ? Quelle langue avait investi ma vulve ? J'imaginais le sexe bien dur, tout gonflé de désir de mon beau chef de troupe qui me pénétrait et cette évocation me fit pousser un râle de bonheur sauvage pendant que je me figurais la langue pointue et agile de ma belle petite rousse qui titillait mon clito tout dressé. Je délirais… je réalisai que j'étais en train de me branler avec une rare vigueur, me tortillant en tous sens, en proie à une excitation majeure. Cet incroyable mélange de sensations m'affolait au point de me faire perdre toute retenue. C'était tout à la fois délicieux et révoltant, imparable et choquant, divin et abject. L'orgasme vint, impérieux, presque brutal. La vague de plaisir m'avait inondée contre ma volonté, sans que je l'aie appelée, s'imposant à moi avec une force peu ordinaire. Avant de sombrer dans le sommeil, je crus apercevoir les deux visages de Belette et de Castor qui se fondaient dans la nuit en un ricanement moqueur.
X
Le gros car un peu brinquebalant qui devait nous emmener venait de se ranger le long du trottoir, juste devant l'entrée du local. C'est dans un joyeux désordre que notre troupe, au grand complet cette fois, s'y engouffra et se répartit sur les sièges usés mais visiblement bien entretenus. Nous étions là, une petite trentaine d'adolescents, tous plein d'énergie et d'enthousiasme à l'idée de passer une quinzaine de jours en pleine nature, sous tentes, et bien loin de tout : de l'école, de nos parents, de la ville avec ses encombrements et ses nuisances diverses. Les sacs à dos avaient été jetés pêle-mêle au fond du gros véhicule et chacun s'était choisi une place. Je m'étais assise près de la fenêtre, à une des dernières rangées, juste derrière Mireille qui s'était vue accaparée par Lapin, un grand flandrin toujours débordant d'énergie, que je soupçonnais d'en pincer un peu pour ma copine. Je ne pus m'empêcher de guetter l'apparition de Castor, mon beau et inaccessible chef pour qui mon ardeur ne faiblissait décidément pas. Lorsque j'entendis sa belle voix grave, un peu basse mais bien sonore, retentir au dehors, je fus aussitôt gagnée par une vive émotion. Une sorte de langueur s'empara de moi et un doux frisson me parcourut l'échine. Je sus que j'avais légèrement rougi et je me sentis déglutir. Qu'allais-je encore endurer ?… Et je me mis redouter le cortège de frustrations qui semblaient au programme et qui ne manqueraient pas de jalonner toute la duré du camp. Je devrais me contenter d'évoluer dans sa proximité et de ne pas trop passer à ses yeux pour une gourde. Il s'installa sur le siège situé derrière le chauffeur et se mit à faire l'appel de nos noms ou totems.
Qu'attendions-nous pour partir ? Tiens mais… où donc est Belette<.i> ? J'avais apparemment bien réussi à la chasser de mes pensées ! J'en conçus une petite pointe de culpabilité ; après tout, la pauvre chérie n'avait rien fait de mal et je ne devais attribuer mon embarras qu'à ma propre attitude à son égard et non à ses sentiments. Je ne songeais d'ailleurs nullement à mettre leur sincérité en doute. Un rapide tour d'horizon me fit constater que Belette n'était pas à bord. Avait-elle décidé de fuir le camp, de ne pas se joindre à nous à cause de… oh ! Non ! Pas ça ! Là, je me sentis vraiment coupable et une vague de tristesse me noua les entrailles. Mais de quel égoïsme avais-je donc fait preuve ! Je ne pus m'empêcher de penser que la délicieuse petite Chloé, notre adorable Belette, si vive, si joyeuse, si exubérante, s'était brimée à cause de moi, s'était privée afin, probablement, de s'épargner les peines qu'elle aurait vécues à se trouver sans cesse confrontée à mon indifférence, voire à mes rebuffades. À moins qu'elle ne fût malade, ou qu'elle n'eût été victime d'un accident… Voilà que je me mettais à m'inquiéter et je réalisai à quel point j'avais pu être dure, injuste avec elle. En outre, je privais ainsi la troupe entière de son rayon de soleil. Non, c'était trop bête, trop injuste ! J'allais me lever afin d'aller m'enquérir auprès de Castor qui devait savoir si elle s'était désistée lorsque soudain je la vis pénétrer dans le car dont le moteur tournait déjà, essoufflée, les joues en feu. J'en conçus un immense soulagement. Elle fut accueillie par une ovation mi joyeuse mi moqueuse et, après avoir bredouillé quelques mots d'excuse embarrassés à notre chef qui la pria d'aller vite s'asseoir, elle se mit à la recherche d'une place. Le car était plein ; il ne restait en réalité qu'une seule place : celle située presque au fond, juste à côté de moi !
À la fois intimidée et enjouée par l'ovation sympathiquement moqueuse dont elle faisait l'objet, Belette progressait dans la travée et, s'étant avisée qu'il n'y avait d'autre place libre qu'à mes côtés, s'immobilisa un instant à ma hauteur. Je devinai, sur le coup, que c'était là tout à la fois ce qu'elle espérait et ce qu'elle redoutait. La chose me fut confirmée par la rougeur soudaine qui lui envahit les joues. Je réalisai à quel point elle pouvait être belle ! Avec sont petit nez pointu, légèrement retroussé, sa peau mate et cuivrée parsemée d'une myriade de taches de son, toute recouverte d'un fin duvet doré, sa superbe chevelure flamboyante, son petit air mutin et ses yeux bleus d'un pâleur fascinante, toute pétillante de vivacité… elle était tout bonnement à croquer ! Une enfant encore, avec pourtant, déjà, un corps de femme, elle dégageait une sensualité innocente et d'autant plus prenante. Je n'avais disposé que d'un bref instant pour fixer ainsi dans mon mental l'image qu'elle venait de m'offrir là. Le désarroi presque palpable qu'elle affichait en cet instant la rendait encore plus bouleversante à mes yeux. Je sus, par je ne sais quelle intuition, que cette image, ce bref instant arraché au bruit des tôles vibrantes, au brouhaha généralisé, se détachant à peine de la vague pénombre qui régnait dans cet espace confiné, le tout ajouté à mon trouble, resteraient gravés en moi à jamais. Nos regards s'étaient à peine croisés. Mais quelle fulgurance ! Je baissai les yeux de façon à ne pas ajouter à son émoi, presque tangible. Comme dans un rêve, comme dans un ralenti cinématographique, comme dans une irréalité poétique ou diabolique, elle vient poser son joli corps à côté de moi. J'avais le sentiment qu'elle s'empêchait de respirer, qu'elle aurait voulu ne point exister en cet instant qui devait correspondre pour elle à une épreuve.
Le lourd véhicule s'ébranla dans un tremblement bruyant et prit rapidement de la vitesse. Je rivai aussitôt mon regard à la fenêtre et m'obligeai à contempler le morne alignement des façades.
Nous n'avions pas encore quitté la ville que déjà notre car retentissait du chant joyeux de nos voix juvéniles entonnant l'un ou l'autre de nos chants favoris. Je chantai sans enthousiasme, trop préoccupée par ma voisine, trop consciente de sa présence, de l'état dans lequel elle devait être.. par ma faute. Je n'osai la regarder. Je me sentais vraiment moche. Non, décidément, il fallait trouver une solution, nous n'allions pas passer toute la durée du camp à nous éviter, ce serait à la fois stupide et injuste ! Il fallait trouver un compromis, quelque chose de viable. Je devais avoir avec elle une conversation saine, franche et claire, voilà tout ! J'en étais à me demander comment aborder le sujet avec elle, lorsqu'elle se leva pour aller rejoindre Castor à l'avant du car. Ils n'échangèrent que quelques mots ; elle entreprit ensuite de regagner sa place. Les chants s'étaient tus à présent et chacun s'était installé au mieux. Au moment où elle allait se rasseoir, le car fit une légère embardée qui déséquilibra Belette, la projetant de mon côté, pratiquement sur mes genoux. Par pur réflexe, j'avais saisi ses poignets pour l'immobiliser et la soutenir. Son visage était tout près du mien, sa cuisse en contact avec la mienne, son souffle court se mêla au mien, et nos regards plongèrent l'un dans l'autre. Mon Dieu ! quel émoi, quel bouleversement. J'en fus toute retournée. Le contact n'avait duré qu'un instant, mais la charge émotionnelle était telle qu'il me fallut plusieurs minutes pour calmer les battements de mon cœur. Ses yeux ! mon Dieu !… je renonce à tenter de décrire ce mélange de surprise, d'émotion, de désarroi et de… non ! non ! tout ce que je voulais pas voir était là qui me sautait au cou ! (c'était le cas de le dire !) tout ce que je cherchais à nier s'imposait à moi de la façon la plus nette ! Il allait falloir que je me rende à l'évidence : cette fille m'attirait, me mettait en émoi, m'inspirait bien plus qu'une amicale sympathie, qu'une joviale admiration ! Elle me troublait, me bouleversait, éveillait en moi des pulsions dont j'ignorais tout. " Mais quelle espèce d'animal suis-je donc ? " me dis-je. Quelque chose sembla se briser en moi et je cessai brusquement de résister ; mais ce fut pour me sentir la proie d'un vertige saisissant. Je me sentais comme en haut d'une pente, une pente que j'allais me mettre à descendre à pleine vitesse. Je parvins à contenir un début d'affolement et décidai sur le coup de prendre le taureau par les cornes et de m'adresser à l'adorable Chloé, la superbe petite Belette que je me mettais à voir sous un jour différent sans savoir encore en quoi allait vraiment consister cette différence. Rassemblant mon courage, je me tournai vers elle dans l'intention de lui parler. Ce fut impossible ! Les mots ne sortaient pas de ma bouche. Il faut dire que Belette affichait un air mutin, fermé, boudeur, presque agressif. Je ne l'avais jamais vue dans cet état. Ironie du sort ! La voilà qui, au moment même où je baissais la garde, se repliait sur elle-même, s'enfermait dans sa frustration, dans un silence qui, je le pressentais, serait obstiné ! Eh ! Je n'avais qu'à m'en prendre à moi-même ! Ne l'avais-je pas repoussée, éconduite, niée ?… N'avais-je pas tout fait pour la chasser de mes pensées, pour l'éloigner de mes préoccupations ? Je réalisai soudain à quel point j'avais dû la faire souffrir !
Mais comment, maintenant qu'elle venait de se blinder, de se barder de résolutions fermes et impératives - celles-là même que je m'étais imposées quelques jours plus tôt - allais-je m'y prendre pour tenter de m'approcher d'elle, pour ouvrir le dialogue ? Sur le moment, cela me parut hors de portée, illusoire, voué à l'échec. J'en conçus un chagrin d'autant plus grand que j'étais parfaitement consciente d'avoir manqué de peu une occasion sans doute unique. Tout était-il donc perdu ? Je réalisai soudain que je ne m'en consolerais pas… et je compris du même coup à quel point la petite Chloé, cette enfant encore, cette femme déjà, comptait pour moi, avait envahi mon univers mental, affectif, sexuel. Je me sentis soudain submergée par une vague de tendresse à l'endroit de ce corps superbe habité par cette fille, cette toute jeune femme, merveilleuse, et que je venais de perdre, probablement à tout jamais. Je sentis mes yeux piquer, ma gorge se nouer, et c'est à grand peine que je réussis à contenir le flot de larmes qui avait gonflé en moi. Chloé regardait obstinément devant elle, évitant mon regard, niant ma présence, refusant tout contact. Quel gâchis ! Je me retournai vivement vers la fenêtre tant pour dissimuler mon émoi que pour échapper au spectacle de ma déconfiture. Le ravissant petit visage de Belette, si bien taillé pour chanter la joie de vivre, l'insouciance, l'amour, la beauté des choses et l'exaltation propre à son jeune âge, n'était plus en cet instant qu'un bloc de marbre exprimant la plus complète indifférence. Par ma faute ! Tout me sembla irrémédiablement perdu et je passai le reste du voyage à essayer de pas me laisser inonder par ma détresse et de me composer un visage acceptable pour le moment où nous serions arrivés.