Belette ou Castor

Chapitre 5 : Jeu de nuit




J'avais passé une nuit affreuse. Dire que je m'étais imaginé m'endormir comme une reine, doucement bercée par l'évocation toute récente d'ébats amoureux que je n'espérais plus ; m'imaginant blottie dans les bras virils de mon beau conquérant ; me laissant aller à la douce sensation de son membre encore si présent à l'intérieur de mon corps…
Que j'avais pu être égoïste ! Toute à mon exaltation, j'avais complètement évacué jusqu'à l'existence de Belette, l'adorable petite Chloé. Bien plus qu'une avalanche de reproches ou même qu'un regard chargé de rancune, l'image de sa détresse discrète et résignée m'avait remuée au plus profond. Je me maudissais et, me tournant et me retournant sur mon matelas pneumatique qui émettait de ridicules petits couinements, je ne pouvais chasser l'image de l'adorable Chloé, si frêle, si attachante… si triste à présent, par ma seule faute ! Je me serais bien giflée ! J'étais tendue comme une corde de piano, je grinçais des dents, les mâchoires serrées, et je m'aperçus que j'étais en train d'enfoncer mes ongles dans la chair de mes cuisses. J'avais envie de hurler, de me précipiter sous sa tente et d'implorer son pardon, de l'inviter à me baffer, à me punir cruellement, à m'infliger tous les sévices qu'elle voudrait. Je revoyais son sourire lumineux, ses yeux pâles si intenses…
Je lui parlerais, sans plus attendre, dès que je la verrais, quoi qu'il m'en coûte !

La blessure de ma cheville était plus spectaculaire que grave et je fus très rapidement remise sur pied.
La troupe était partie en randonnée et je déambulais en claudicant encore un peu parmi les tentes, livrée à moi-même.
Il faisait bon, l'air était doux, la campagne paisible. L'orage grondait en moi, cependant, lourd, menaçant. Le soleil brillant d'optimisme semblait me narguer, tout comme la paix des champs et le calme de la nature, insouciante, immuable, superbement indifférente à mes tourments.

Castor m'avait fixé un rendez-vous secret dans la petite chapelle à deux pas de laquelle je m'étais blessée. La veille encore, je me serais sentie transportée de joie à l'idée de rejoindre ce beau garçon qui m'avait tant fait vibrer, qui m'avait procuré un si vif plaisir ; mais là, je me surprenais à redouter cette nouvelle rencontre, non en raison de son caractère clandestin, non parce que nous bravions là un interdit, une règle de conduite sacro-sainte, mais parce qu'il me semblait que je volais à Chloé le bonheur auquel elle avait droit, les plaisirs qui lui revenaient légitimement. Après tout, je m'étais rendue compte que j'étais tout aussi attirée par elle que par Castor, davantage même peut-être, dans la mesure où cette attirance me semblait venir du plus profond de mes entrailles, parce qu'elle s'imposait à moi, au mépris de résolutions pourtant bien arrêtées.
C'est donc le cœur lourd et l'angoisse au ventre que je me dirigeais, en cette fin d'après-midi, vers le lieu secret de notre rendez-vous. Mille fois, je faillis rebrousser chemin, tiraillée par des sentiments contradictoires, des réflexions antagonistes. Ce n'est que lorsque je vis apparaître la pierre usée au travers des frondaisons que je sus que je ne ferais pas demi-tour, que j'irais au bout de ma démarche, avec un triste courage. Ainsi donc, c'était presque à regret que je me rendais à un rendez-vous que j'avais ardemment désiré pendant de longues semaines. Quelqu'un m'aurait raconté ça deux jours plus tôt que je l'aurais pris pour un débile profond !

Lorsque, quelques minutes plus tard, Castor fit à son tour grincer la lourde porte prête à s'effondrer, j'étais blottie, pelotonnée sur moi-même, au fond de la chapelle, transie de froid, de honte, d'indécision.
Il fit vers moi deux pas assez vifs, puis son rythme se brisa net et c'est presque furtivement qu'il vint s'asseoir à côté de moi dans la pénombre.
Il avait deviné aussitôt que quelque chose n'allait pas. Ce que j'éprouvais devait probablement être bien lisible sur mon visage, surtout aux yeux de quelqu'un doté comme lui d'une sens aigu de l'observation.

Nous demeurâmes silencieux un long moment. Il me regardait avec tendresse, mais avec gravité aussi, comme s'il savait déjà tout de mon combat intérieur. Je lui sus gré de ne pas s'être jeté immédiatement dans une étreinte ou un discours amoureux. Son beau visage affichait un fin sourire plutôt énigmatique. Au bout d'un temps que je ne saurais évaluer, il avança lentement la main et se mit à me caresser le visage avec une tendresse infinie. La veille encore, ce geste aurait suffi à me mettre en émoi, à allumer mon désir. Mais je demeurais impavide, comme tétanisée.
Il lisait en moi, je le sus ; et je ne tentai en aucune manière d'échapper à ce regard à la fois inquisiteur et bienveillant. Je n'avais aucune envie de lui dissimuler quoi que ce fût.
- Tu as réfléchi ? C'est ça ? prononça-t-il, sur le souffle.
Le sourire que j'arrivai à lui rendre dut lui paraître bien triste. J'arrivai à articuler.
- Oui ! Mais… ce n'est pas ce que tu crois ! Je… je crois que ce que nous faisons…
Son doigt vient se déposer délicatement sur mes lèvres. Ses yeux étaient presque rieurs, mais sans la moindre nuance de moquerie.
- Ne dis rien !… murmura-t-il. Nous avons été follement attirés l'un par l'autre Dominique, et tu peux te vanter d'être la première - et tu resteras probablement la seule - à avoir su me faire enfreindre la règle que je m'étais fixée. Je sais que tu n'en conçois nulle fierté, que tu n'iras pas le crier sur les toits, que cela restera entre nous… Et je t'en suis reconnaissant. Mais cela restera sans lendemain. C'est cela que j'étais venu te dire.
Je ne sus si le sentiment que j'éprouvai en entendant ces mots s'apparentait davantage à du soulagement, de la reconnaissance ou de l'admiration. Quoi qu'il en fût, je ne pus empêcher les larmes de sauter de mes yeux, brusquement, comme une fontaine. Je pleurai silencieusement, presque sereinement, sans ressentir de tristesse pourtant.
Il m'attira à lui, doucement. Je blottis ma tête au creux de son épaule. Il était à nouveau à sa place : mon chef, mon protecteur, ce grand frère que je n'avais pas, cet ami qu'il demeurerait sans doute.
- Tu n'es pas seulement belle à l'extérieur tu sais ! souffla-t-il au creux de mon oreille.
Je crois que je n'aurais rien pu espérer entendre de plus beau en cet instant.
Après un petit frisson, je m'écartai pour le regarder. Je devais avoir le nez rouge et les yeux inondés. J'eus un petit rire gêné parfaitement crétin en reniflant comme une enfant chagrine et en me passant le dos de la main sur le nez.
Il me prit la tête entre ses mains et posa sur mes lèvres tremblantes un doux et chaste baiser. Nous étions loin du désir, de l'emportement sexuel de la veille, mais comme cet instant était précieux !
Ce qu'il me dit alors me sidéra :
- Ton cœur est ailleurs, Dominique ! Ne te trompe pas de chemin.
J'en suis encore à me demander aujourd'hui si ce garçon n'était pas un peu sorcier.

J'avais passé tout le restant de la journée à tenter de capter le regard de Belette. En vain ! J'en étais malade. J'étais néanmoins bien décidée cette fois à provoquer la confrontation. Elle aurait lieu, tôt ou tard, je m'en étais fait le serment.

Castor avait organisé un grand jeu de nuit. Après le repas du soir, les équipes avaient été constituées. Il s'agissait d'un jeu de piste, le camp vainqueur serait celui qui ramènerait le premier le trophée au camp, devant la tente d'intendance.
Belette ne faisait pas partie de mon équipe, à ma grande déception. Ce ne serait pas encore cette nuit que l'occasion me serait offerte. Tant pis. Mais elle ne perdait rien pour attendre !

C'était Gazelle qui avait été désignée comme chef de groupe, et elle avait eu une idée brillante : " plutôt que de nous focaliser sur la découverte du trophée, prévoyons l'éventualité où l'équipe adverse le découvrirait avant nous. Comme nous avons le droit de capturer nos adversaires, nous augmentons ainsi nos chances de récupérer le trophée. Le seul point faible de ce plan, c'est qu'il suppose qu'une personne isolée ait découvert le trophée. Mais ça vaut la peine de tenter le coup ! "
Castor et Nandou, qui s'étaient chargés de jalonner les parcours avaient probablement multiplié les fausses pistes et parsemé le chemin d'une série de pièges. Notre groupe de diviserait donc en petites cellules de deux ou trois alors que les 'espions' agiraient en solitaire. Gazelle avait estimé qu'il en faudrait bien trois pour assumer cette fonction. Je m'étais proposée et avais été retenue en même temps que Fouine - dont le totem avait été parfaitement bien choisi - et Ouistiti, aussi gouailleur et boute-en-train que malicieux et habile.
À l'heure prévue, c'est à dire à la nuit tombante, le coup de sifflet lancé par Castor donna le signal attendu.
Notre petite troupe se dispersa bien vite, chacun et chacune sachant ce qu'il avait à faire.

Je m'étais mise à parcourir en long et en large, un peu au hasard, le périmètre qui m'avait été imparti. Il restait suffisamment de clarté pour que je n'aie pas encore à faire usage de ma lampe de poche. Je commençais à me dire que j'avais bien peu de chance de tomber sur le pot au rose, lorsque la chance me sourit : j'entendis les buissons craquer à quelques mètres à peine, sur ma droite. Je me fis aussi silencieuse que possible, retenant mon souffle, et me dissimulai dans l'ombre d'un gros hêtre. Quelqu'un approchait. Dans la pénombre, je crus identifier la silhouette de Lapin. Lorsqu'il passa non loin de moi, sans me voir, je le reconnus : c'était bien lui. Il ne me restait plus qu'à le suivre tout en espérant qu'il se montrerait assez futé pour dégoter la cachette du trophée. Dans cette hypothèse, j'aurais à l'affronter sur le chemin du retour, ce qui ne serait pas une mince affaire.
J'entrepris donc de le suivre, en redoublant de précautions : au moindre bruit, il se saurait suivi et c'est moi qui risquais de devenir alors sa prisonnière. Mais tout se passa bien et je pus le suivre pendant un bon moment.
Relevant les divers signes qui jalonnaient son chemin : cailloux disposés de façon à former une flèche, écorces d'arbres marquées, branches pliées, etc., il progressait lentement en direction du village.

Brusquement, je sentis l'air se rafraîchir, le vent venait de tourner et le ciel de s'assombrir sans que cela soit dû au crépuscule. La progression sans lampe torche allait bientôt s'avérer impossible. Je réalisai très vite qu'un orage se préparait. Voilà qui n'allait pas simplifier ma mission, ni celle de personne d'ailleurs. Après quelques éclairs et un impressionnant roulement de coups de tonnerre, une pluie lourde et poisseuse se mit à tomber, giflant les feuilles au passage, faisant frémir toute la ramure alentour. Je savais qu'il était imprudent de se réfugier sous un arbre, aussi décidai-je de rejoindre au plus court le village, espérant tomber sur quelque grange ou quelque refuge d'ouvrier agricole. J'avais perdu la trace de Lapin, mais cela avait moins d'importance à présent.

La pluie tombait drue et j'étais déjà trempée. On y voyait de moins en moins et la lumière de ma lampe de poche ne servait qu'à accentuer la noirceur de tout ce que n'éclairait pas le mince cône blafard qui tressautait devant mes yeux, strié par la pluie tombante. Il m'avait semblé apercevoir, à la soudaine lueur d'un éclair, la silhouette sombre d'une grange en bordure d'un champ tout proche. Il n'y avait pas à hésiter et je me précipitai dans la direction du bâtiment entraperçu.

Je faillis me heurter à une ombre qui accourait en sens inverse. C'était Mireille. Elle avait les cheveux collés au visage et me cria, pour dominer le martèlement de la pluie et le hurlement du vent :
- Ah ! c'est toi Dominique ! Tu tombes bien ! Va vite dans la grange, là-bas, tu pourras réconforter Belette.
Je sentis mon sang se glacer et une boule d'angoisse me nouer l'estomac.
- Que… que s'est-il passé ? arrivai-je à crier.
- Elle a glissé et est tombée sur une pierre tranchante. Ce n'est pas bien grave, mais elle a besoin de soins. Je cours chercher la trousse au camp. Va vite la rejoindre et prends bien soin d'elle. Je me dépêche.
Mireille était repartie en courant. Je demeurai un instant abasourdie. Ainsi donc s'offrait à moi une occasion inespérée de… Mais ce n'était pas le moment de conjecturer, il y avait urgence ! Belette était blessée, elle avait besoin d'assistance et rien d'autre ne comptait en ce moment.

C'est le cœur battant, en proie à une angoisse incoercible, que je poussai la lourde porte ruisselante de la grange. Dans quel état allais-je la trouver ? pourvu que…
Une lampe tempête était posée sur le sol de terre battue et éclairait tout le mur du fond du vaste bâtiment occupé en majeure partie par une bonne réserve de foin et encombré de toutes sortes d'outils agricoles.
Belette était là, assise sur une sorte de paillasse qui jonchait le sol, elle avait la cuisse gauche bandée au moyen du foulard de Mireille. Un peu de sang tachait le tissu. Elle clignait les yeux, l'air inquiet, cherchant à voir qui venait de passer la porte. Lorsque je pénétrai dans le cône de lumière, elle eut, en me reconnaissant, une sorte de haut le cœur qui me déchira le ventre. Son visage s'empourpra aussitôt et je crus lire dans ses yeux un mélange de détresse et de fureur contenue. Refoulant mes larmes, je m'approchai et m'agenouillai à côté d'elle. Elle avait l'air d'un animal pris au piège, la respiration accélérée, la tête dodelinant sur ses épaules. Dieu ! Qu'elle pouvait être belle en cet instant ! Mais j'avais autre chose à faire que la contempler !
- Ça va Belette ? lui dis-je, maîtrisant mon émoi.
- Oh ! Ça va, laisse-moi ! lança-t-elle en affichant un air boudeur et en essayant de me tourner le dos.
Je me sentis envahie par une vague de désespoir. Elle était toujours aussi fermée, peut-être même s'était-elle mise à me haïr ! Mon nez se mit à picoter, la boule au creux de mon estomac se fit plus douloureuse. Je me sentis soudain malheureuse comme les pierres. Pour avoir voulu nier un sentiment auquel je n'étais pas préparée, pour avoir voulu m'en tenir à de stupides résolutions, j'avais tout gâché, tout foutu en l'air. J'avais envie de me rouer de coups, de me jeter à ses genoux, de me taper la tête sur le mur épais de cette grange inhospitalière, de la serrer dans mes bras, de me précipiter au dehors pour mêler mes pleurs à ceux du ciel déchaîné…

Sans doute intriguée par mon absence de réaction, Belette tourna légèrement la tête dans ma direction.
Nos regards se croisèrent, je sentis que mes yeux étaient baignés de larmes, que mes ailes de nez palpitaient, que j'étais prête à éclater en sanglots. Je serrais les mâchoires à m'en faire grincer les dents. Mes doigts étaient blancs et glacés.
Quelque chose se modifia dans la physionomie de Belette, ou plutôt de Chloé, car pour moi, avant d'être une 'scout-girl', elle était cette fille, cette femme que j'aimais déjà comme une folle, je le réalisai à l'instant.
Son expression passa du ressentiment à la surprise. La lueur de dureté qui m'avait glacé les sangs quelques minutes auparavant avait disparu pour laisser place à une expression flottante, irrésolue.
Ses sourcils se rapprochèrent et je sus que, dans sa tête, tout était en train de basculer.
- Oh ! Mais… tu… articula-t-elle, Est-ce que ?…
Dans ses yeux, il n'y avait plus qu'un immense désarroi, une sorte d'affolement soudain. Son regard sautait à présent d'une de mes pupilles à l'autre, sa bouche s'entrouvrit et elle respira plus fort, plus vite.
Je ne pus empêcher mes mains de se poser sur les siennes ; elles étaient glacées.
Je regrettai aussitôt mon geste et tentai de le reprendre. Je ne voulais surtout pas la brusquer et risquer de provoquer un regain de méfiance, voire d'hostilité.
Et c'est peut-être cette hésitation même qui acheva de renseigner Chloé sur mon désarroi.
L'instant était magique ! Nous étions toutes deux comme suspendues l'une à l'autre, en train de nous demander avec une égale intensité si nous n'avions pas fait fausse route depuis le début, si nous ne nous étions pas fourvoyées l'une comme l'autre…
Quelque chose allait se passer, quelque chose de fort, d'intense, d'exceptionnel, je le savais, je le sentais, ne sachant si je devais l'espérer ou le redouter. Chloé allait-elle se refermer à tout jamais ou comprendre enfin que… oh mon Dieu !… que je l'aimais comme une folle ?

Brusquement, elle se jeta dans mes bras et se mit à me serrer contre elle avec une force dont je ne l'aurais jamais crue capable. Une onde de bonheur étonné me parcourut toute, des pieds à la tête ; des milliers d'épingles tambourinaient ma chair hérissée ; mes cheveux devaient s'être dressés sur ma tête. Incapable d'opérer le moindre mouvement, je me laissai inonder par ces sensations aussi fortes qu'inespérées.
Les petites mains de Chloé se mirent à me parcourir à vive allure, comme si elle cherchait à s'assurer de ma réalité, à avoir la certitude que j'étais bien présente. Ses paumes ne glissaient pas d'un endroit à un autre de mon corps, elles se soulevaient légèrement pour aller se poser un peu plus haut ou un peu plus bas. C'était comme si mille petites mains se parcouraient mon corps, m'investissaient, prenaient possession de moi, me donnaient vie. Chacun des attouchements créait une part de moi entièrement neuve, elle était en train de façonner une nouvelle Dominique, aussi sûrement qu'un sculpteur extrait un corps de la glaise informe ou de la pierre froide et brute.
Mais oui ! Chloé était en train de me faire renaître : elle balisait mon corps au moyen de ses mains brûlantes de vie, débordantes de fièvre créatrice ; elle marquait sa propriété, son territoire. Je sus que ma chair ne m'appartiendrait plus désormais.
Comme l'aurait fait un petit animal, elle se mit à lécher les larmes qui sillonnaient encore mes joues. J'en fus toute attendrie.
Le regard qu'elle jeta sur moi l'instant d'après me secoua aussi sûrement que l'aurait fait un séisme. La braise de son regard se répandit en moi comme une coulée de lave. Ce n'était pas sa détresse encore toute récente qu'elle faisait passer ainsi en moi, c'était bien autre chose : je me sentais envahie par sa force vitale, sa joie de vivre, son rayonnement intérieur, son soleil intime, ses plus profondes vibrations. Voilà tout ce qu'elle déversait en moi, sans compter, aussi sûrement que l'essence distribuée par le pompiste coule dans le réservoir de l'automobile qu'il abreuve.
C'était donc cela donner, se donner !
Avec ses petites mains délicates elle achevait de façonner mon corps à sa mesure, avec son regard de lumière et de joie, elle venait de se glisser dans mon âme.
Ce qu'elle venait d'insuffler ainsi dans tout mon être était la plus belle, la plus puissante des forces qui soit au monde ; la plus enivrante, la plus suave des liqueur ; le plus précieux, le plus recherché des trésors : l'Amour.

La tête me tournait, mes oreilles bourdonnaient, mon sang s'était mis à bouillir, chaque respiration me déchirait la poitrine, j'étais comme en suspension dans un monde à part, quelque part aux confins de la réalité, éperdue, incapable de me rendre présente à ce qui me submergeait. Je me noyai dans ces yeux immenses qui exprimaient à présent une douceur, une tendresse, une bonté… autant de mots qui me parurent prendre à cet instant précis leur véritable signification.

Une sorte d'image mentale s'imposa alors à mon esprit, ou peut-être était-ce une hallucination auditive : brusquement, j'étais devenue un violoncelle ! Ses éclisses étaient mes hanches, mes cuisses ; son manche était mon dos, ma colonne vertébrale, qui ondoyait aussi sûrement que les sons la faisaient vibrer ; et le fluide qui s'écoulait en moi était la musique même de cette sonate de Michel Corrette intitulée Les Délices de la solitude. Mais aux longues notes déversées par le sensuel violoncelle répondaient le harcèlement des pointes aiguës et obstinées émises par le clavecin qui l'accompagne. Chacune de ces pointes qui venaient vriller le chant de mon langoureux instrument correspondait à chaque déplacement des mains de Chloé sur mon corps. C'était une sensation ineffable, magique, probablement hors du réel, mais tellement présente qu'elle constituait le seul repère raisonnable en ce moment unique. Oui ! Nous étions aussi inextricablement liées en cet instant que les notes émanant des deux instruments jouant ce sublime morceau. À nous deux, nous étions musique, anges, délires paradisiaques…
Non, plus jamais les choses ne seraient comme avant !

Curieusement, au cœur de ce délire insensé, de ce tourbillon où les sentiments se disputaient la part belle aux émotions, le sexe était tranquillement absent : son heure n'avait pas encore sonné. Une certitude s'imposa à moi au moment même où j'arrivais enfin à me reprendre un peu et à adresser à une Chloé radieuse un sourire qui devait être béat ; c'est que, de ce côté-là, nous ne perdions rien pour attendre.