|
Gabrielle était complètement surexcitée. Rien dans son éducation à Poteideia, ni dans son temps passé à Corinthe, ne l'avait préparée pour le théâtre Éphésien. Situé à mi-chemin du Mont Prion, le théâtre pouvait accueillir plus de cinquante milles spectateurs et il était rempli à pleine capacité pour la performance de ce soir. Gabrielle essaya d'étudier les visages d'autant de gens qu'elle le put, intriguée par la multitude de nationalités différentes représentées. "D'où vient cet homme, Majesté ?" Demanda-t-elle, indiquant un homme portant un turban blanc. Les yeux de la Conquérante se dirigèrent vers le bras de Gabrielle pour ensuite suivre la direction de son doigt avant de pouvoir discerner l'homme. "Je dirais qu'il est de Perse, comme les artistes." "Hmm. Je me demandais à quoi ils ressemblaient," répondit la jeune femme. "Et la femme, trois - non - quatre personnes plus à gauche. D'où vient-elle ?" Xena trouva la femme facilement. Elle portait une robe bleue saphir, qui accentuait la teinte olivâtre de sa peau, ses yeux sombres et ses cheveux d'un noir d'encre. Une amulette d'or encerclait son biceps gauche. "Elle est Égyptienne. Comme Cefan." Un sillon apparut entre les sourcils de Gabrielle, "Mais Cefan à la peau tellement plus foncée. Et ses cheveux sont bouclés." "C'est vrai. Les parents de Cefan se sont installés en Égypte quand elle était enfant. Elle est de la nation plus au sud. De ce que Cefan m'a dit, ce sont des gens féroces. Mais elle se considère Égyptienne. C'est la seule maison qu'elle n'a jamais connue, en plus de la Grèce." Hochant la tête en guise de compréhension, Gabrielle vit une autre personne et s'informa. "Et cet homme ?" L'homme en question était grand, avec une longue barbe. Il portait une robe pourpre sous sa tunique blanche, les replis de ses manches étaient cousus de fils d'or. Sur sa tunique était gravé des symboles au niveau de son cœur - un dragon pareil à un serpent dévorant sa propre queue. Ses yeux semblaient errer sur la foule, s'arrêtant quand ils rencontrèrent le regard fixe de la Conquérante. "C'est un mage, Gabrielle. Il vaut mieux rester loin des hommes comme lui." "Pourquoi, que font-ils ?" "Ils vous trompent." La réponse s'échappa de ses lèvres avec plus d'amertume qu'elle ne l'aurait voulu. En se raclant la gorge, elle continua, "Et toi, mon oracle, tu ne dis seulement que la vérité" Xena dit cette dernière phrase d'un ton léger, ne voulant pas gâcher l'humeur de la soirée. "Toujours, Conquérante." Soupira-t-elle en se recalant dans son siège pour attendre que le spectacle commence. La Conquérante s'était à demi tournée dans son siège pour attirer l'attention de Palaemon. "Bon choix." Le Capitaine inclina la tête, "Merci, Majesté. Mais en fait c'est votre influence qui m'a permis d'arranger ceci. Le manager du théâtre tenait à tout prix à vous loger et à ce que tout soit selon vos bons vœux." Xena rit sous cape et regarda la première rangée, puis la section centrale dans laquelle elles se trouvaient. Et les quatre rangées derrière elle qui avait été réservées pour ses gardes. "De quelle atrocité l'as-tu menacé s'il ne se soumettait pas volontairement ?" "Majesté, je lui ai simplement fait comprendre qu'il était dans son intérêt d'entretenir des relations favorables avec vous. Je suis heureux que cet Éphésien ne soit pas aussi stupide que celui que nous venons de quitter." Il inclina la tête, amenant sa bouche près de son oreille. "Tuerai-je le Proconsul demain, Majesté ?" Il savait que Gabrielle ne devait pas entendre sa question, la Conquérante ne le voudrait pas non plus d'ailleurs. La bouche de Xena se rétracta en une mince ligne. "Laisse-le vivre, pour le moment. Mais … assure-toi qu'il soit incapable d'avertir les hommes de César. Cela me déplairait énormément." "Oui, Majesté, comme vous voudrez." Palaemon commença à considérer les diverses façons de faire pour atteindre les objectifs de son Général. Tout à coup, l'air de la nuit fut rempli de sons d'instruments peu familiers à Gabrielle. En jetant un coup d'œil en direction des musiciens, elle vit un certain nombre d'hommes et de femmes étrangement vêtus dans une alcôve en forme de coquillage. Ils manipulaient toutes sortes d'instruments à cordes et à vent, qu'elle ne reconnaissait pas. Mais elle trouvait que les sons qu'ils produisaient étaient envoûtants. En fermant les yeux, elle permit à la musique de s'insinuer en elle et de s'emparer d'elle. Prenant une profonde inspiration, elle sentit la fumée parfumée des torches qui embaumait l'air de la nuit, elle constata que tout était parfait. Je ne pense pas avoir été aussi heureuse depuis Draco. Je parcours finalement des contrées lointaines. Je suis dans ce qui doit être le plus grand théâtre au monde Et je suis assise à côté de la femme la plus redoutée au monde. Je ne pensais jamais finir comme ça. La Conquérante réussit à m'étonner jour après jour et elle se montre au-dessus de toutes mes espérances. J'ai participé au concours de vérité pour pouvoir lui parler. Je voulais lui dire qu'elle n'avait pas à être la dirigeante brutale qu'elle était, qu'elle n'avait pas à faire souffrir les gens pour les forcer à se conformer à ses exigences et accepter ses décrets. Je pensais qu'elle recourait à la violence parce qu'elle n'était pas assez intelligente pour faire autrement. Maintenant, je sais que c'est faux. Elle est un des leaders les plus brillants que j'ai jamais rencontrés. C'est simplement sa douleur et son appréhension à être trahie qui font que ses premières pensées sont toujours enclines à la violence. Je regrette de ne pas savoir ce qui lui est arrivé pour qu'elle devienne comme ça. Inconsciemment, la main de Gabrielle se déplaça aux bas de ses jambes et elle massa légèrement ses muscles. Elles ne me font presque plus mal maintenant. Je n'ai plus autant besoin de mon bâton qu'auparavant quand je marche. Et l'huile que la Conquérante m'a donnée et dont elle fait usage pour me masser atténue l'engourdissement et la douleur de mes muscles. C'est stupéfiant comme je marche toujours mieux après une de ces séances. Le plus surprenant, c'est que je pense que tout ce voyage et toutes ces marches à pied ont été bénéfiques pour moi. Arrol me traitait comme si j'étais un objet fragile et cassant après l'épisode de la croix. Peut-être que cela a même ralenti ma guérison. Je pense que dans moins d'un autre quartier de lune, je n'aurai même plus besoin de mon bâton. "Gabrielle," Chuchota Xena, notant le regard lointain dans les yeux de sa jeune oracle. Gabrielle sursauta légèrement dans son siège et avec embarras ses yeux rencontrèrent ceux de la Conquérante. "Désolée, je réfléchissais." "Le spectacle commence." Ses yeux se tournèrent vers la scène et elle vit un bouffon, paré dans un costume blanc. Une multitude de rubans rouge, vert, jaune et bleu étaient suspendus au costume. Le visage du bouffon était peint en blanc, à part ses lèvres qui étaient peintes en rouge. Même les cheveux bruns de l'homme avaient été recouverts de poudre pour correspondre au costume. Le bouffon prit une corde sur le plancher de la scène et commença à la faire tournoyer autour de son corps. Gabrielle était fascinée, la corde semblait prendre vie dans les mains du bouffon. Elle observa pendant qu'il la laissa filer dans les airs, la faisant se tordre en des formes diverses. Il la jeta alors sur un des chevrons de l'auvent au-dessus de la scène. Elle vit encore deux hommes parés comme des bouffons apparaître sur le chevron, ils marchèrent sur le mince rebord comme s'ils avaient marché sur la terre ferme. Haletant, elle pointa son doigt vers un des bouffons qui venait d'effectuer un saut périlleux dans les airs et qui avait atterrit sans difficulté sur le même chevron d'où il s'était élancé. Xena avait déjà vu des cirques comme celui-là auparavant. Les acrobates étaient toujours stupéfiants à regarder, mais elle n'avait jamais pensé ressentir ce qu'elle ressentait à les observer avec quelqu'un comme Gabrielle. La jeune oracle était emballée par toutes les nouvelles choses qu'elle voyait. C'est pourquoi Xena observait la femme aux cheveux blonds presque autant qu'elle observait les artistes. Les bouffons qui se déplaçaient sur la poutre, garantirent la corde et en attachèrent deux autres. Bientôt les trois hommes montaient aux cordes. Employant l'élan de leurs corps, ils commencèrent à se balancer sur les cordes en faisant des cercles au-dessus de la scène. Alors, dans un mouvement rapide, ils lâchèrent leur corde respective et se lancèrent sur celle qui se trouvait devant eux se remplaçant mutuellement. Ils répétèrent cette manœuvre encore deux fois, afin que chaque bouffon se retrouve sur sa propre corde. Un murmure collectif monta de l'audience, les bouffons ne semblaient pas encore avoir atteint les limites de leurs talents. Ils s'élancèrent une fois de plus vers les poutres et exécutèrent un équilibre parfait sur les mains, pour ensuite se laisser glisser vers la scène. Un autre murmure. Celui-là de soulagement quand les bouffons saisirent leurs cordes au dernier moment, stoppant leur chute à moins d'une tête de la scène. Se laissant légèrement tomber par terre, les trois hommes saluèrent profondément et quittèrent la scène. Un homme passa à l'intérieur d'une grande roue. L'homme était paré dans un costume bleu foncé qui couvrait son corps tout entier, y compris sa tête, avec seulement des fentes étroites pour ses yeux et sa bouche. La roue était faite de métal et son diamètre était à peine plus grand que l'homme qui se trouvait à l'intérieur. La roue était modelée en deux cercles liés ensemble par six barres espacées de façon égale autour de sa circonférence. Il y avait aussi plusieurs courroies en cuir à l'intérieur de celle-ci pour que l'homme puisse s'y accrocher. En changeant son centre de gravité, l'homme pouvait propulser la roue à travers la scène. "Je serais si étourdie," chuchota Gabrielle à la Conquérante, tandis qu'elle regardait l'homme se retourner à l'envers. À cette réplique, l'homme arrêta la roue quand il fut à l'horizontal par rapport au sol. D'un mouvement de ses hanches, il recommença à rouler dans l'autre sens jusqu'à ce qu'il atteigne l'autre côté de la scène, l'homme renversa les épaules. À ce mouvement, la roue commença à rouler sur le rebord de la scène, pareille à un dinar qui tournoie sur la surface lisse d'une table. Chaque fois, il semblait que la roue viendrait se poser à plat sur la scène, mais à chaque fois l'homme courbait son dos et le cycle recommencerait à nouveau. L'audience applaudit à tout rompre, acclamant avec force l'homme qui faisait preuve d'une coordination hors du commun. Gabrielle se joignit à eux. L'homme redressa alors la roue et commença à se déplacer à travers la scène. Pensant qu'il n'y avait peut-être pas d'autres numéros à venir, Gabrielle tourna les yeux vers sa compagne et découvrit que la Conquérante l'observait. Avant que l'une ou l'autre ne puisse parler, un balbutiement venant de l'auditoire attira leur attention à nouveau vers l'homme. Il s'était propulsé sur la roue et replongeait à l'intérieur comme elle était sur le point de lui rouler dessus. Il refit ce mouvement plusieurs fois, plongeant dedans et dehors de la roue métallique, même pas une seule fois il ne dérapa, glissa ou s'arrêta. Il rappelait à Gabrielle les poissons qu'elle avait observés pendant leur traversée à Éphèse, ceux qui avaient suivi les sillons du bateau en sautant de temps à autre au-dessus de la surface. L'homme dans la roue quitta la scène tandis que trois grands cerceaux suspendus s'abaissèrent des poutrelles. À l'intérieur de chaque cerceau se trouvait une fille, qui prenait des poses artistiques. Les cerceaux furent abaissés à des hauteurs différentes et les filles commencèrent leurs mouvements chorégraphiques. Elles tournoyaient, se roulant autour d'eux gracieusement, s'arrêtant quand leurs pieds s'accrochaient autour de ceux-ci et se tenaient là suspendues à l'envers dans les airs. C'était une étrange vision, car elles portaient un costume blanc qui semblait souillé de sang au niveau des poignets et de la poitrine. Elles ressemblaient à des cadavres accrochés au-dessus de la terre, suspendus là, sans vie. Un retour en arrière qui ramena Gabrielle vers la croix, elle laissa échapper un faible gémissement et ferma les yeux. Tu n'es plus là-bas désormais. Tu es en lieux sûrs. Tu es en sécurité. Respire, Gabrielle. "Est-ce que ça va ?" Demanda la Conquérante contre son oreille. Gabrielle secoua la tête vigoureusement pour chasser cette image de sa tête. "Oui, merci." Puis elle fixa des yeux résolus sur les acrobates. Xena jeta un coup d'œil vers la scène essayant de discerner ce qui avait pu bouleverser sa compagne. Alors elle comprit - ceux qui lui avaient particulièrement déplu était toujours crucifiés à l'envers et on leur transperçait le flanc avec une épée. Ces trois filles avaient inconsciemment chorégraphié cette pose. Ça lui rappelle la croix sur laquelle tu l'as toi-même mise. Tu peux prétendre qu'elle est seulement quelqu'un qui s'est par hasard présenté pour le concours, mais la vérité reste que tu as essayé de la tuer. Obligeant ses pensées à se calmer, Xena recommença à regarder le spectacle. Une des filles se retourna et flotta ainsi au-dessus de la scène les bras enroulés à l'intérieur du cercle, sans rien d'autre. Tandis qu'elle se balançait et que son corps se tendit, une autre fille plongea et s'agrippa à celle-ci. Ensemble elles se balancèrent au-dessus de la scène, toutes les deux dépendantes de la force des bras de la première. Une femme dans l'audience cria quand la fille lâcha son cerceau, ce qui les fit tomber à toute vitesse vers le sol, avant qu'elle ne touche le sol la troisième attrapa un autre cerceau et les agrippa de ses mains. Là, elle se balancèrent jusqu'à ce qu'une des filles effectue un saut périlleux et atterrisse en sécurité sur la scène. Les deux autres en firent de même et bientôt toutes les trois saluèrent la foule. "WOW," s'écria Gabrielle, essayant de soulager le regard préoccupé que la Conquérante lui accordait. Les trois cerceaux remontèrent et trois rubans rouges s'abaissèrent. Une femme marcha sur la scène. Elle était parée de la même nuance rouge que les rubans. Elle s'avança encore et saisit le ruban du centre et se mit à grimper jusqu'en haut. Une fois là, elle commença à effectuer une série de mouvements en employant les trois rubans - s'y enroulant, s'y accrochant, et se glissant entre eux. Cela ressemblait à une danse pensa Gabrielle, sauf que celle-ci était exécutée à environ cinq longueurs de corps du sol. La femme fit une pause et enroula un des rubans autour de sa cuisse droite. Une fois garantie, elle lâcha tous les rubans et commença à balancer son corps, qui était maintenant soutenu seulement par le ruban en place autour de sa cuisse. Elle exécuta une danse des voiles, en employant les rubans à cet effet. "C'est très beau, n'est-ce pas ?" Demanda la Conquérante. Gabrielle hocha la tête, "Elle a un parfait contrôle de son corps. Je n'ai jamais rien vu de tel." La femme se plia et enroula maintenant un des rubans fermement autour de sa taille. Alors elle sembla glisser et partir à la renverse. Dégringolant vers la terre, les rubans semblaient s'être emmêlés autour d'elle, on aurait dit qu'une épouvantable erreur avait été commise. L'audience retint son souffle attendant l'inévitable. Gabrielle, incapable de se porter au secours de la femme, tendit la main et saisit celle de la Conquérante en fermant les yeux. Elle les ouvrit quand elle entendit les applaudissements sauvages de la foule. La femme avait arrêté sa chute à environ une main du plancher. Son corps était droit, planant sur sa surface, chaque muscle de son corps lui obéissant parfaitement. Gabrielle pensa à applaudir et ce fut à cet instant qu'elle remarqua qu'elle s'était emparée de la main de la Conquérante. La première pensée qui lui traversa l'esprit fut que la main de celle-ci était beaucoup plus douce qu'elle ne l'aurait cru. Cela doit être le résultat de toute l'huile qu'elle utilise pour son épée et ses cuirs. Ce n'est certainement pas parce qu'elle n'est pas habituée de travailler dur. Incapable de se retenir, un de ses doigts traça un chemin le long de la paume de la Conquérante. Une paire de yeux très bleus captura les siens pour ensuite regarder en bas vers leurs mains entrelacées. Un petit sourire traversa les lèvres de Xena comme elle prit fermement la main plus petite de Gabrielle entièrement dans la sienne. Son pouce caressa doucement le dos de la main de la jeune femme, envoyant une intense sensation de chaleur entre elle et sa compagne. Peut-être peut-elle me pardonner pour le mal que je lui ai fait après tout. Gabrielle décida qu'il y avait assez de gens dans l'auditoire qui applaudissait. Ses mains ne seraient pas nécessaires ; Elles pouvaient rester à l'endroit où elles se trouvaient pour tout le reste de la nuit. De l'autre côté, Palaemon observa la Conquérante tenir la main de la jeune femme avec une tendresse qu'il ne lui avait jamais vu démontrer auparavant. Il ferma les yeux et pour un court instant, il put presque sentir la chaleur de la main de Gabrielle comme si elle avait été dans la sienne. Et il sut à coup sûr que son cœur ne serait jamais plus tout à fait le même. |