"Je ne peux pas le croire! Orpheus. Timmon. Titus. Tous crucifiés. Tout autant que leurs femmes, et leurs enfants… même les bébés. J'en ai vu un qui n'avait même pas trois étés. Et cette sorcière était là, debout, montant la garde pour s'assurer que personne ne tenterait de les sauver." La voix d'Arrol trembla de colère, il aurait souhaité pouvoir faire quelque chose… N'importe quoi.
Ses yeux s'agrandirent pendant qu'il décrivait cette scène, qui, il en était certain, peuplerait ses cauchemars pendant des années. Plus de cinquante croix avaient été placées sur la colline de Corinthe ce matin-là, pendant que le char d'Apollon entreprenait sa course à travers le ciel.
Il était en ville pour affaires quand il avait entendu un tumulte surréaliste qui l'avait attiré vers cette colline à l'extérieur des portes de la ville. D'autres l'avaient entendu aussi. Pour cette raison, il y avait eu une foultitude de gens qui avaient parcouru le chemin avec lui. Une fois qu'il avait été assez près, il avait entendu ce que c'était vraiment - les cris d'angoisse des régents, de leurs familles et même de leurs domestiques.
Se rappelant la scène, la douleur d'Arrol redoubla.
Une grande foule s'était réunie pour observer le spectacle, un fait qui effraya le jeune marchand, presque plus que les exécutions elles-mêmes.
Cette acceptation passive du mal et du règne de la Conquérante était au cœur des problèmes de la Grèce. Personne n'avait osé lever une voix protestataire ou une main secourable. Il imagina la foule se laver les mains du sang des victimes, et qui malheureusement ne verraient jamais qu'elles seraient toujours et à jamais souillées.
Et la Conquérante…
Dès la première fois où il avait vu cette femme il l'avait détestée par-dessus tout, elle devait toujours être assise là au milieu des croix. Elle avait revêtu sa tenue de bataille, la même qu'elle avait le jour de son entrée triomphale dans Corinthe - cuirs noirs, armure noire, cape noire - Le vent qui soulevait ses cheveux et sa cape d'une manière extravagante, la faisait paraître encore plus spectrale qu'elle ne l'était déjà.
C'était ce même vent qui avait apporté l'écho des cris macabres de la mort aux oreilles d'Arrol.
"Ce n'était pas pour ça qu'elle était là, Arrol," dit doucement Gabrielle en plaçant la main sur son dos, pour le calmer.
Il fit une pause, ses yeux toujours brillants de colère face aux dernières atrocités du royaume. "Non ? Pourquoi était-elle là alors ?"
La douce femme ferma les yeux aux souvenirs de sa propre expérience sur la croix, des souvenirs qui provoquèrent une onde de douleur dans ses membres inférieurs malgré les quatre lunes qui s'étaient écoulées depuis. En effet, la Conquérante l'avait fait crucifier pour s'être soulevée contre le royaume, cette harpie lui avait fait briser les jambes, sans même sourciller. "Personne ne serait assez idiot pour tenter de les secourir et elle le sait. Elle était là pour s'assurer que personne ne soulage prématurément leur souffrance."
"Quoi ? Comment ?"
À son regard confus, elle expliqua, "Il y a des hommes aimables… je crois… qui se promènent parmi les crucifiés et mettent fin à la douleur de ceux qui le demandent. J'ai vu plusieurs d'entre eux transpercer de leur lance le cœur des condamnés. J'ai considéré le demander moi aussi... mais j'étais trop proche des gardes."
"J'en remercie les Dieux !" Arrol tomba à genoux et prit ses petites mains dans les siennes. Lui et quelques autres avaient soudoyé un garde, qui croyait que la fille était déjà morte, pour qu'il la décroche de la croix. Ils l'avaient porté chez lui, dans l'espoir de guérir ses blessures et ses jambes cassées. Miraculeusement, elle avait survécu… malgré les marques que la Conquérante avait à jamais imprégnées sur elle.
"Je sais, qu'il ne faut jamais renoncer à l'espoir. C'est ce qui nous tient en vie." Un sourire ironique apparut sur son visage, et elle continua, "Ça, et la faveur de la Conquérante."
"Tu as de nouveau écouté sa propagande."
Elle haussa les épaules, "Comme si j'avais le choix." Chaque midi la ville faisait une pause pour écouter le message que la Conquérante faisait délivrer dans les divers quartiers par ses Crieurs Royaux. Ceux qui étaient pris à ne pas écouter était battus… ou pire. "Mais il est toujours bon de connaître les états d'âme de notre dirigeante. Je regrette de ne pas comprendre les raisons qui ont motivé la mort de ses régents. Était-ce du mécontentement ? Ou une autre lubie ?"
Une idée se formait sur la façon de le découvrir, quand elle repensa au message d'hier, mais elle n'osa pas le révéler à Arrol. Il essaierait seulement de l'arrêter.
Il se remit sur ses pieds et commença frénétiquement à marcher à grands pas. "Ça va, je sais. C'est une sorcière, une harpie folle, une gorgone..."
Gabrielle rit, malgré le sérieux de la situation. "Gorgone ? Chaque enfant sait qu'elles ont des ailes."
Il fronça les sourcils, ne voulant pas être soumis à sa bonne humeur, mais au lieu de ça il fut capturé par la brume de ses yeux verts. Son cœur avait été sien depuis qu'ils s'étaient rencontrés la première fois où elle était arrivée à Corinthe. Elle était toujours comme un baume sur n'importe laquelle de ses plaies, physiques ou émotionnelles. "Qui sait ce qu'elle cache sous cette cape?" murmura-t-il, avec effort en tentant de rester fâché.
"C'est une bonne chose que tu sois un marchand et non un barde, Arrol. Tu raconterais de fausses histoires." Elle pouvait dire que sa distraction avait fonctionné puisqu'il ralentit le pas et la regarda droit dans les yeux, "Eh bien, viens t'asseoir un peu, et je te dirai tout ce qu'il y a à savoir sur les gorgones et sur la façon de les reconnaître." À contrecœur il prit place à côté d'elle, en se penchant un peu contre elle, il inhala le parfum d'eau de pluie qui émanait de ses cheveux. "Comme tu sais, le monde a été affublé d'une malédiction, ce qui engendra trois gorgones. Deux d'entre elles sont immortelles. La troisième..."