La première fois, les visiteurs étaient toujours surpris et craintifs à la vue de la Grande Salle. Située derrière un hall en pierre, deux énormes portes s'ouvraient sur ce qui aurait pu être une prairie, sans herbes et sans arbres. Plus de la moitié d'un furlong (1 furlong = 201 mètres) en longueur et deux chaînes (1 chaîne = 20 mètres) de larges, la pièce était assez grande pour accueillir des joutes. Il y avait quatre entrées à cette salle : la Principale, placée dans le centre Est, donnait sur le hall ; l'entrée des Cavaliers, dans le mur Nord-Ouest, où on avait taillé une voûte pour permettre au jouteur à cheval d'entrer ; l'entrée de la Petite Salle située dans le coin menait à une petite pièce employée pour les consultations privées avec la Conquérante ; et l'entrée des quartiers privés de Xena, située en face de l'entrée Principale, celle-là était toujours lourdement gardée.
La pièce formait un rectangle parfait à part un recoupement au centre du mur Nord - là, le trône de la Conquérante était reculé pour protéger la dirigeante contre d'éventuelles attaques - irraisonnées - à l'arme de jet. Le recoupement était construit en marbre, tandis que le reste du mur alternait entre des sections en pierre et des fenêtres. Ces dernières faisaient la hauteur de la pièce et fournissaient beaucoup de lumière pour les activités qui abondaient.
Le reste des murs étaient couverts de soie vivement colorée et de tapisseries de laine, tous des cadeaux de l'Impératrice de Chine. Le plancher était de planches en bois incrustées sur la pierre, usée par le passage du temps, des pieds et des sabots. En ce moment, la pièce sentait la sueur et le seul son audible était celui de lourdes respirations.
Deux formes, épées tirées, tournaient lentement l'une autour de l'autre au centre de la Grande Salle. Comme c'était l'habitude de Xena, Palaemon, le Capitaine de la Garde Royale, l'avait rejointe pour leur joute d'épée quotidienne. Elle ne voulait pas que lui ou aucun autre n'oublie qu'elle régnait parce qu'elle en avait gagné le droit. Les officiers de diverse cour étaient debout, silencieux sur les côtés de la salle, observant et attendant que l'événement du jour se poursuive. Personne n'oserait partir durant l'affrontement car un tel manque de respect n'était pas toléré.
La Conquérante balança son épée en un cercle paresseux autour d'elle, "Allez, Palaemon, montre-moi quels nouveaux mouvements tu as en réserve."
Palaemon avala difficilement, n'aimant pas le sourire qu'elle venait de lui jeter; ses sourires pendant le combat étaient primitifs et sauvages et surtout un signe de danger. La dernière fois qu'elle l'avait regardé de cette façon, elle lui avait donné cette balafre qui courait du centre de son front, à travers l'arête de son nez et se terminait au bas de sa joue gauche. C'était quelque chose qu'il ne voulait pas revivre.
N'obtenant aucune réponse elle arrêta de se déplacer, laissa tomber la pointe de son arme et balança ses hanches de façon suggestive, "Tu me montres la tienne, et je te montre la mienne."
Il savait qu'il était préférable de répondre autrement que par un commentaire frivole. Le dernier homme qui l'avait fait, avait été étripé. Assez d'idiotie; ne la laisse jamais se lasser de toi. Et elle en est presque à ce point, ses yeux sont à demi clos, on dirait presque qu'elle s'endort. Avec un cri, il plongea, en pointant son épée sur sa poitrine.
Elle fit facilement dévier le coup. "Tu peux faire mieux que ça." Xena lui montra les dents tel un chien sauvage qui grogne.
Il inclina la tête et essaya à nouveau. Cette fois il feinta à droite, enchaîna par un tournoiement rapide et fit un brusque mouvement vers l'avant gauche.
La Conquérante écrasa l'épée de Palaemon comme si celle-ci avait été un insecte. Cette fois ses yeux se rétrécirent, "Palaemon, étais-tu dehors à boire avec les autres soldats la nuit dernière ? Je ne tolère pas ce comportement de la part du Capitaine de la Garde Royale. Sûrement, sais-tu déjà ça." Elle secoua la tête imperceptiblement.
"Non, bien sûr que non, Majesté." Mais la protestation qui semblait hésitante fut accompagnée par une série prévisible de mouvements qui jamais ne furent même près d'atteindre leurs buts. Maintenant irritée, Xena commença sa propre attaque, prête à lui apprendre une leçon. Elle trouva son épée bloquée, maintes et maintes fois. Elle rit, un peu déçue, mais fière de lui. "Tu essaies de me duper ? De me rendre trop confiante?"
"Ça ... n'a jamais ... rien coûté ... d'essayer d'obtenir ... un petit avantage ...." haleta Palaemon, en effectuant une série offensive de mouvements. Agréablement étonné, il se trouva dans une position favorable et elle recula vers le mur sud. Peut-être sa stratégie avait-elle portée fruit. Il redoubla d'ardeur, employant chaque once d'habileté qu'il possédait. Bourrade, poussée, parade, mouvement brusque en avant, tournoiement, poussée.
La Conquérante jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et vit le mur qui approchait. Avec quelques pas rapides elle mit une distance complémentaire entre elle et son Capitaine. Comme elle l'avait espéré, Palaemon interpréta ses mouvements comme de la crainte et se précipita vers elle. En hurlant son cri de guerre, elle s'élança sur le mur, et couru sur celui-ci, employant son élan pour se propulser et sauter par-dessus sa tête. Elle atterrit proprement derrière lui, lui tapota l'épaule par espièglerie et plaça son épée sur sa gorge. Palaemon laissa tomber son épée en signe de reddition.
"Les femmes sont toujours plus dangereuses quand elles semblent effectuer une retraite, Palaemon. N'oublie jamais ça." chuchota-t-elle à son oreille.
La chaleur de son souffle envoya une onde de choc ricocher jusqu'en bas de sa colonne vertébrale. Malgré sa position, Palaemon sourit. "Une autre leçon apprise de votre main, Majesté." Il aimerait qu'elle lui montre une toute autre sorte de leçon, plus intime, mais il était assez sage pour savoir que le demander raccourcirait du coup sa vie.
Xena abaissa son arme et s'éloigna. Elle marcha vers la serviette que lui tendait son domestique. Négligemment, elle essuya les légères gouttes de sueur sur son front et sa nuque. "Quelle est notre programme aujourd'hui, Nestor ? Quelles nouvelles inventions sont prévues pour me distraire ?" Avec la grâce des félins, Xena s'assit sur son trône.
Nestor, le Secrétaire Royal, un grand homme mince qui ressemblait à un épouvantail, avec en plus des cheveux qui avaient la texture et la couleur des pousses de maïs, consulta son parchemin. "Le Concours de Vérité, Majesté." Sa voix était nasillarde et sonnait comme si quelqu'un lui avait pincé le nez tandis qu'il parlait.
De sa main gauche, Xena balaya ses longs cheveux, les brossant grossièrement vers l'arrière pour les remettre en place. "Ahh … j'avais presque oublié." En réalité, elle avait oublié. Elle n'était toujours pas certaine de se souvenir pourquoi elle avait annoncé ce concours hier, seulement que cela lui avait semblé une idée intelligente à ce moment. "Rappelle-moi les règles du concours, Nestor."
L'homme regarda au-delà de la longueur de son nez, qui - en vérité - était tout à fait pointu et lit le parchemin, "Chaque concurrent donnera une définition de la vérité. Un jury de trois philosophes décidera qu'elle est la meilleure... et si vous êtes en accord avec leur décision ... le gagnant sera récompensé comme il vous conviendra."
"Et les perdants?"
Nestor passa en revue le parchemin et nota qu'aucune disposition n'avait été prise pour les perdants. "Majesté, j'attends votre ordonnance."
Xena retroussa les lèvres en réfléchissant. "Il me semble que la vérité - si elle existe - ne devrait pas être laissée en liberté. Pas plus que le processus qui amène à la vérité ne devrait se faire sans… douleur… Tous les philosophes ne se plaignent-ils pas de l'angoisse qu'ils endurent pour venir à bout de leurs pensées profondes ?" La Conquérante rit, ne feignant pas de cacher son mépris pour de tels hommes. N'importe quel homme bien constitué qui ne choisissait pas les plaisirs de la guerre par-dessus toutes autres choses était un lâche selon elle.
"Ils le font, Majesté." Le Secrétaire attendit avec inquiétude pour découvrir de quelle pénalité les perdants écoperaient. La Conquérante pouvait être si... si... créative… parfois.
"Que vaut la vérité ? Une main ? Un pied ? Une jambe ? Une vie ?" Une pensée soudaine vint à la dirigeante. "Nestor, cet oracle qui m'a rendu visite l'année dernière, celui qui m'a dit de ne pas faire trop confiance à mes régents. Te souviens-tu pourquoi il avait dit qu'il pouvait voir la véridicité de ce qui serait ?"
Nestor inclina lentement la tête, un sourire jouant aux bords de ses minces lèvres, "Oui, Majesté, c'était parce qu'il ne pouvait pas voir la véridicité de ce qui est."
Ce serait la pénalité, réalisa-t-elle, en se recalant confortablement dans son trône. "Ce sera alors mon cadeau à ceux qui seront incapables de voir la véridicité du présent : je ne leur permettrai pas de voir la véridicité du futur." Elle claqua ses doigts, "Écris cela, tous ceux qui racontent des mensonges seront aveuglés." En aparté elle murmura, "Peut-être cela diminuera-t-il le nombre d'imbéciles que je devrai supporter aujourd'hui."