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Les bougies s'étaient presque complètement consumées par le temps qu'elles terminent leur repas. La solide table était soudée au plancher pour l'empêcher de se renverser par mauvais temps, les restes de leur dîner - des arêtes de poisson, des miettes de pain et de légumes bouillis - jonchaient leurs assiettes, seuls deux gobelets de vin étaient encore pleins. La pièce était confortable, et encore plus grande que toutes celles que Gabrielle avait vues à bord du bateau. Elle contenait une table à manger, des chaises, un bureau, un coffre remplit de cartes et un grand lit dans le coin Nord. Les yeux de Gabrielle avaient erré dans sa direction à plusieurs reprises pendant le repas, prenant note de ses doux draps de lins et de la peau d'ours qui le recouvrait. Elle continua à considérer qu'elle était censée se sentir plus mal à l'aise qu'elle ne l'était en réalité. Au lieu de cela, elle se sentait juste un peu nerveuse, ne sachant pas tout à fait à quoi s'attendre, ou comment elle devait se comporter au juste. Tout l'amenait à croire qu'elle et Xena seraient intimes ce soir. Elle le voulait ; Elle voulait découvrir, peut-être, la douceur insoupçonnée qui se cachait sous les dehors froids et stoïques de la Conquérante. C'est ce qu'elle souhaitait quoiqu'elle aurait aimé avoir plus de temps pour se faire à l'idée et connaître un peu plus Xena. La Conquérante ne ressemblait à aucun des amants qu'elle avait eu auparavant, ces derniers étaient plutôt doux et aimant comme des agneaux au cœur tendre, vraiment tout le contraire de Xena en fait. La Conquérante se recala dans sa chaise et détailla Gabrielle en sirotant doucement son vin épicé. Son regard, rendu plus foncé par la pénombre, brillait malicieusement. C'était un moment rare dans sa vie. Désirer et être désiré. Elle qui avait l'habitude de prendre amants et amantes, un ou plusieurs à la fois, comme bon lui semblait pour satisfaire ses appétits de luxures. D'accord ou pas, elle finissait toujours par obtenir d'eux ce qu'elle désirait. Elle se faisait un devoir de ne jamais batifoler avec eux plus d'une fois, du moins, très rarement. Elle était la Conquérante après tout, et on ne refusait rien à la Conquérante à moins d'être suicidaire ou fou à lier. De toute façon elle réussissait toujours à mettre dans son lit ceux et celles qu'elle convoitait. Mais en ce moment, toutes ses techniques antérieures semblaient ne pas s'appliquer. Je ne suis tout de même pas pour la prendre, la jeter sur le lit et lui sauter dessus comme une bête enragée - bien que ce serait agréable. Ni non plus jouer à la grande séductrice - il est un peu trop tard pour cela. Si je renversais accidentellement quelque chose sur elle, je pense que ce serait un peu trop en faire. Les ordres, les menaces et ainsi de suite seraient une chose complètement inopportune. La supplier est hors de question. Du moins, pour le moment ça l'est. Ne me reste qu'à attendre et voir comment se déroule le reste de la soirée. "La nourriture était bien ?" Demanda Xena, faute de mieux. Gabrielle rit intérieurement, "À dire vrai. Je n'ai pas osé lécher mon assiette parce que ma mère se serait retournée dans sa tombe, et aussi parce qu'elle m'a appris les bonnes manières à table." "Tu en veux encore ?" Dit la Conquérante sur le point de monter et ordonner aux gardes qu'ils apportent une deuxième platée, mais une voix douce lui intima de se rasseoir. "Vraiment, je suis pleine. Merci," Gabrielle comprit que la Conquérante désirait s'occuper de ses besoins, quels qu'ils soient. "Tu es très attachante, Gabrielle. Je ne sais pas pourquoi je ne l'avais pas remarqué auparavant." La Reine des Amazones sourit doucement, amusée par cette déclaration. Dans un moment autre que celui-ci, cette remarque m'aurait fait faire un commentaire tout à fait lubrique, mais mieux vaut ne pas trop la tenter. "Merci." Le silence envahit de nouveau la pièce, Xena pensa à ce qu'elle venait juste de dire et grimaça. "Par les Dieux, ce n'était pas tout à fait ce que je voulais dire ? J'ai justement avoué à Palaemon que j'étais mauvaise pour ce genre de choses." Elle passa une grande main dans ses longs cheveux noirs, et approcha ensuite sa chaise plus près de Gabrielle. "J'ai passé la majeure partie de ma vie sur les champs de batailles, Gabrielle. Je sais jouer de l'épée, mais pas avec les mots. Je ne sais que conquérir et vaincre. Je ne suis ni douce, ni tendre, ni romantique et la dernière fois que j'ai demandé à quelqu'un de venir dans mon lit, c'était pour mieux asseoir mon autorité sur cette personne, ou encore pour mon bon plaisir, mais jamais par amour." "C'est tout nouveau pour moi aussi." Xena faillit s'étouffer avec sa gorgée de vin. "Tu n'as jamais…? Tu veux dire que tu n'as jamais…?" Rougissant jusqu'à la moelle, Gabrielle secoua la tête, "Non, mais jamais… " Xena ne sut pas si elle devait être ravie ou déçue de cet aveu. "C'est juste, que je n'ai jamais… dans…" Maintenant la Conquérante comprit qu'elle avait mal interprété la conversation. "Tu n'as jamais fait ça sur un bateau auparavant ?" Cela la piqua un peu au vif de savoir que quelqu'un d'autre puisse avoir déjà posé les mains sur son oracle. Xena ferma brièvement les yeux pour chasser cette vision. "Oh par les Dieux, maintenant c'est moi qui fous la pagaille." Dit Gabrielle en un souffle. Elle essaya de remettre de l'ordre dans ses idées, se rappelant à qui elle parlait. "Je voulais dire, que je n'ai jamais été dans une situation où j'avais tout à gagner mais aussi tout à perdre." Xena inclina la tête, elle comprenait, Gabrielle avait peur. "Je suis désolée de t'avoir mise sur cette satanée croix, Gabrielle. Si je pouvais revenir en arrière et tout refaire à nouveau …" elle s'arrêta de parler incapable de terminer sa phrase et joua avec la grosse bague en argent qu'elle portait au majeur gauche. "Tu le referais à nouveau," acheva Gabrielle pour elle-même. "Pas si tu m'avais connue - plus maintenant - mais dans le cas échéant... dans ce cas... Je ne crois pas que tu y penserais à deux fois, tu le referais, n'est ce pas ?" Xena secoua lentement la tête, elle avait maintenant peur que cette réponse, malgré sa véracité, éloigne la jeune femme loin d'elle. "Non, je… non…" "Ça m'effraie. Pas que tu puisses me faire du mal, mais que ta première pensée soit toujours tournée vers la violence. La violence est une chose très terrifiante à côtoyer." "Je ne peux rien te promettre sur ce côté… sombre… de ma personnalité, Gabrielle. Tout ce que je sais, c'est que ma vie n'a aucun sens quand tu n'es pas près de moi. La seule chose dont je suis certaine c'est que tu es la lumière qui éclaire ma route, un baume sur mes plaies, le printemps après un rude hiver. Peut-être les Dieux t'ont-ils mise sur mon chemin pour empêcher que je devienne une vraie despote sans cœur et sans âme, et crois-moi quand je te dis que je n'en suis pas loin. Je pense qu'à la longue tu pourras apprivoiser la bête sauvage que je suis, si tu le souhaites bien sûr." Elle marqua une pause avant de continuer. "La peur que j'inspire m'a conduite là où je suis et m'y maintiendra jour après jour. C'est aussi cela qui me maintiendra en vie. La peur est mon alliée. Laissons aller les choses et voyons où elles nous conduisent. Parfois il ne faut pas forcer la main du destin. Je te promets de mieux me comporter. Si tu promets de m'aimer en retour." "Ça je le fais déjà depuis un moment. Mais n'oublie pas que cela ne me rend pas sourde et aveugle pour autant. Je ne te laisserais plus être la despote que tu étais, je ne te demande pas la lune, seulement un peu plus de compassion pour ton peuple, tes amis, et moi." Pour commencer… Xena vida son gobelet d'un trait, et remplit leurs verres à nouveau. Puis lentement elle leva les yeux sur Gabrielle. "La première fois que tu t'es adressée à moi, tu m'as traitée de lâche. Je ne suis pas une lâche et je vais te le prouver." "Je ne t'ai pas traitée de lâche, j'ai simplement dit que même toi tu pouvais avoir peur, c'est tout." "Il n'y a seulement que les imbéciles qui n'ont jamais peur," murmura Xena, en plissant les yeux de façon perverse. La Reine des Amazones rit doucement, "Ce n'est pas ce que tu as dit à ce moment." Les bords des lèvres de Xena se retroussèrent vers le haut, et elle grogna un peu comme un chien méchant. "Bien… je n'étais tout de même pas pour te révéler tous mes secrets. Nous venions à peine de nous rencontrer." "Et maintenant, est-ce que je connais tous tes secrets ?" Gabrielle se retrouva inexplicablement tiré vers la Conquérante, qui venait de la saisir par le poignet pour la faire asseoir sur ses genoux. Oh tu ne tarderas pas à en connaître quelques-uns. "Juste si tu me confies les tiens." *** Eponin qui passait par-là ne put s'empêcher d'écouter à travers la porte. Elle se porta donc volontaire pour être de garde puisqu'il n'y avait personne à cet effet, et se planta solidement devant celle-ci. Hummm… Je dois veiller sur elle après tout… Qui sait ce qui pourrait arriver… Justement il me semble que ça devient intéressant là-dedans. *** Pour sa part, Gabrielle se laissa complètement transporter par l'étreinte de la Conquérante. Étrangement, c'est l'endroit le plus sûr en ce monde. Je me sens comme si j'étais la protégée d'un cobra ou d'une lionne - et encore puisque j'y pense, c'est la violence incarnée qui me protège, pathétique non ? Je me demande si les anciens amants… hum… ou amantes de Xena se sentaient comme ça eux aussi ? Ou la craignaient-ils trop pour éprouver quoi que ce soit ? Gabrielle rit sottement. "T'ai-je dit que j'avais le mal de mer ?" Le regard ardent s'effaça rapidement du visage de Xena. "Tu te moques de moi là, n'est-ce pas ? Pourtant, durant la traversée pour Éphèse tu…." "Je ne voulais pas que te décevoir," vint la réponse. "De toute façon ça allait beaucoup mieux quand je montais dans les filets de la grande voile et que je regardais les étoiles. Cela me distrayait." Xena secoua la tête, "Par tous les abysses du Tartare, il n'est, radicalement, pas question que nous montions sur le pont. Pas maintenant en tous cas." Incapable de résister, elle tapota le bout du nez de Gabrielle avec son index. "Il va tout simplement me falloir trouver une autre façon de te distraire." "Oh vraiment ? Et qu'as-tu en tête ?" "Eh bien ! J'y travaille, là, en ce moment." Gabrielle jeta un coup d'œil vers le grand lit, ce qui n'échappa pas à Xena. "Je crois pouvoir venir à bout de ça…" *** Eponin de l'autre côté de la porte se congédia elle-même de son poste, et se dirigea vers la cabine qu'on lui avait assignée. Ha ! Maintenant je comprends pourquoi cette alliance à été réglée en moins de deux, et pourquoi Gabrielle a obtenu tout ce qu'elle revendiquait. Apparemment elle a revendiqué plus que des droits et des terres, elle lui a aussi exigé son cœur. L'Amazone secoua la tête en souriant. Cela allait être toute une aventure que de vivre à la cour de la Conquérante, elle en était certaine maintenant. *** Les premières lueurs du jour découvrirent Gabrielle et Xena debout sur le pont à prendre l'air frais du matin. Leurs cheveux flottaient au vent au même rythme que les draps dans lesquels elles s'étaient enroulées. Évidemment, personne ne posa de questions, de toute façon qu'y avait-il à demander, et puis la majorité des soldats étaient encore au lit, seul le Capitaine du bateau et quelques moussaillons vaquaient à leurs occupations. "C'est magnifique," chuchota Gabrielle, presque triste de briser le silence qui les avait enveloppées. "Oui." Répondit Xena en jetant un coup d'œil, aux étoiles qui s'éteignaient doucement une à une dans le ciel. "Ai-je réussi à te distraire comme il se doit ?" Oh, pour ça oui, tu peux le dire. "Tu es un remède très adéquat pour le mal de mer." Gabrielle esquissa un petit sourire moqueur que Xena ne put pas voir. "Adéquat ?" Bafouilla la Conquérante d'une voix outrée, entrant derechef dans le jeu. "Adéquat ? Hé bien, peut-être devrais-tu te trouver quelques étoiles avant qu'elles ne disparaissent complètement et faire le projet de passer la nuit à venir à les contempler." "Xena, peut-on retourner en bas ? " "Tu as froid ?" "Non," répondit doucement Gabrielle. "Pourquoi alors ?" "J'ai le mal de mer." |
